(Néo-)Libéralisme et Etat (d’exception) à la lumière de la « crise » financière
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Penser le capitalisme tardif, c'est aussi penser ses évolutions réelles ainsi que celles de tous les courants qui ont voulu contester le capitalisme et qui, dans une certaine mesure et à une certaine étape, ont, de fait, puisque ce système courre toujours, concurru à la prolongation de son règne. Car il semble évident que ce système serait mort depuis longtempts sans les béquilles qu'il a su se trouver, empruntées la plupart du temps à ses adversaires, de fait devenus ses partenaires. Ce qui ne remet pas en cause le fondement critique, l'esprit des textes, des visionnaires révolutionnaires des déconstructeurs du capitalisme. Mais cela exige de sortir de « l'idéologie », des représentations idéalisées, des discours moralisateurs, dénigreurs ou compassionels qui caractérisent à ce jour l'incapacité à penser le monde en soi, dans ses intérêts fondamentaux, ses objectifs réels, sa logique ultime. Le système est en crise profonde, et ceux qui n'ont pas su le dépasser sont ipso facto, descendus au niveau d'éléments constitutifs de ce système.
C'est donc à une critique radicale, fondamentale, du système dominant et de ses excroissances que l'auteur de cet article appelle ici. A sortir du cercle vicieux de la mise en concurrence de tout avec tout pour que tout « tourne » et que rien ne change. En déconstruisant à partir des faits économiques réels, les éléments constitutifs des pensées conservatrices et conservatoires « concurrentes », toutes issues ou raccrochées à ce système.
La Rédaction
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(Néo-)Libéralisme et Etat (d’exception)
à la lumière de la « crise » financière
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Septembre 2011
Raoul Weiss
J’ai soutenu dans des écrits récents (et notamment ici même, N°46) que la crise politique actuelle en Occident devrait – correctement analysée – être de nature à réconcilier temporairement et tactiquement marxisme bien compris et libéralisme sincère, social-démocratie et démocratie chrétienne – ou, plus généralement : l’ensemble des courants de pensée politique issus des Lumières, pour la simple raison que la dynamique actuelle des sociétés occidentales fait de chacun d’entre eux un courant de facto réactionnaire. Cet état de fait, que ce qui reste de la pensée marxiste non-utopiste, a – pour l’instant, imparfaitement – identifié comme une « disparition du sujet révolutionnaire » (motivée tantôt par le fantasme de plus en plus pathétique du triomphe technologique, de la « fin du travail » et autres sciences-fictions, tantôt plus sérieusement, par des analyses culturelles de l’ethos de la modernité tardive), est en réalité, me semble-t-il, caractérisé par l’apparition d’un sujet révolutionnaire, qui n’est autre que la seule classe sociale occidentale encore dotée d’une conscience de classe claire, méta-idéologique, internationale et compatible avec la plupart des impératifs antisexistes et antiracistes de la correction politique : la classe des super-riches, ou oligarques, bénéficiaires de l’essentiel des transferts de richesses observés au cours des trente dernières années, et dont les lobbies, véritables partis révolutionnaires de notre temps, contrôlent la plupart de ces guildes d’ancien régime que sont aujourd’hui les « partis politiques ».
J’ai retenu, à la suite de Chris Harman, amplement repris et diffusé par Max Keiser et la blogosphère libertarienne, le terme de « capitalisme-zombie » pour caractériser cet état d’une société vivant sans en développer la conscience thétique dans un système caractérisé par l’abolition des principales institutions politico-économiques du capitalisme classique (distinction État/entreprise, existence du risque et possibilité de la faillite, liberté des marchés, flottement des prix etc.), tout en se considérant, sous l’effet de la propagande néolibérale, comme le couronnement du processus capitaliste (ce qui n’est d’ailleurs pas forcément faux – quoique la « pensée » néolibérale s’abstienne généralement prudemment de suffisamment articuler la formulation de cette possible vérité).
C’est d’abord ce constat stratégique d’un état d’exception qui justifie ici le choix d’un titre impliquant une référence à Carl Schmitt, dans la mesure où sa vision du politique (tout du moins celle de l’époque weimarienne) représente l’extrême inclus du spectre des écoles politiques menacées par le type de société sur lequel débouche à mon avis immanquablement le capitalisme zombie : une société dont les principes d’organisation, logiquement antérieurs à ceux de la monarchie absolutiste – et même, par certains aspects « nomades » et non-territoriaux, à ceux du féodalisme –, n’étaient jusqu’il y a peu dominants que dans certaines sociétés postcoloniales du Tiers-Monde, politiquement « gérées » par les complicités mouvantes de multinationales des industries extractives et de seigneurs de la guerre locaux. Quiconque en Occident ne veut pas voir ses enfants grandir dans un équivalent high-tech de la Somalie devrait prendre au sérieux ma proposition de néo-front populaire contre l’oligarchie.
Pourtant, ce constat stratégique dicté par l’état d’exception (notamment en Europe continentale, où les architectes du capitalisme zombie ont encore assez d’ennemis au sein même de la bourgeoisie pour pouvoir être mis en déroute) ne doit naturellement pas occulter à long terme les enjeux théoriques plus profonds de l’analyse de ladite crise – enjeux naturellement appelés à rompre à terme le consensus opportuniste qui devrait à mon sens régner aujourd’hui entre défenseurs sincères de l’économie de marché et partisans d’une critique marxiste de la société.
Ces enjeux ne sont autres que l’identification des racines théoriques et pratiques du capitalisme-zombie dans le capitalisme « bien vivant », qui débouche à mon avis sur le constat d’une continuité en profondeur entre libéralisme et néolibéralisme, et donc sur le constat historique – de facture marxiste – du caractère intimement transitoire de la praxis libérale, « génétiquement » destinée à sa propre annulation – que seule l’expérience soviétique a paradoxalement su, au cours du XXe siècle, retarder d’une soixantaine d’années.
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Tendances exotisantes du libéralisme et vertus sopitives de l’opium
Après plus de quarante ans d’une narcose savamment entretenue, au cours desquels la critique sociale ne semblait plus pouvoir s’assurer un auditoire semi-populaire qu’en se repliant sur les enjeux catégoriels (race, sexe et orientation sexuelle, relations intergénérationnelles, etc.) récupérés ad hoc par la vulgarisation mainstream dans les laboratoires du « marxisme culturel » pour amuser l’opinion progressiste, l’appauvrissement populaire massif officialisé par le grand décompte boursier et bancaire de 2008 (spoliation des petits porteurs et des fonds de pension), puis aggravé par une politique économico-fiscale fondée sur un diagnostique délibérément biaisé des raisons de « la crise » (une crise de solvabilité ancienne et structurelle interprétée comme crise de liquidité passagère), a « créé un marché », une plage d’attention médiatique massive pour toutes sortes de pleureuses à gages et de prophètes de l’avant-hier occupés à désigner des coupables (la Chine, les assistés sociaux, les juifs, les musulmans, etc.) ou à vanter des remèdes-miracle (dont une vaste panoplie d’utopies néo-keynésiennes).
Dans la plaine de ces commentaires (ni réellement fallacieux, ni vraiment lucides), le leitmotiv dominant est celui de la « fraude » et de la « kleptocratie » – une observation dont la justesse, en soi indéniable, risque néanmoins de créer, chez ceux qui manquent de perspective historique, l’illusion que la fraude est une invention d’Alan Greenspan, et qu’il a fallu attendre Obama, Geithner, Bernanke et Dimon pour que les relations du grand capital et des partis bourgeois donnent une couleur nettement kleptocratique à l’exercice parlementaire apparemment démocratique des États occidentaux.
Parmi les voix qui sont alors devenues audibles, certaines jouissent d’une plus-value de crédibilité : celles des analystes financiers qui, avant de déplorer la « crise », l’avaient aussi prévue (certains dès le début des années 1990, voire plus tôt). Chez l’un d’eux, qui atteint à mon sens un maximum de lucidité dans le cadre d’une analyse fondamentalement libérale du capitalisme contemporain, Roger Lowenstein, les mécanismes « pervers » à l’origine de la crise – par ailleurs très justement décrits comme un continuum pathologique à partir de l’exercice « sain » de la finance capitaliste – sont souvent caractérisés comme « exotiques ».
Que peut bien signifier, dans un tel contexte, l’adjectif « exotique » ? En première analyse, Lowenstein semble s’en servir pour désigner un type de placements dans lequel, asymptotiquement, la relation causale entre la réussite d’une entreprise économique concrète et la rentabilité d’un placement boursier lié à cette dernière se perd, voire s’inverse (comme dans le célèbre cas des Credit Default Swaps – et plus généralement, des instruments de « sécuritisation »). Les effets de telles « innovations » de la technologie financière sont aujourd’hui bien connus, et généralement résumés à des fins de vulgarisation par la transformation des bourses de valeurs en casinos – où, comme dans tous les casinos du monde, la plupart des joueurs perdent leur patrimoine, tandis que la banque gagne à tous les coups.
Mais quelles sont les raisons de l’« exotisation » de la finance occidentale ? Ici, les analystes bourgeois redécouvrent avec émerveillement les joies multiséculaires de la tautologie :
*Pour beaucoup de critiques issues des horizons intellectuels du souverainisme et de la démocratie chrétienne, c’est la perte – par ailleurs bien réelle – de la plus-value productive et technologique au profit des pays émergents, où l’oligarchie financière cosmopolite a massivement investi au détriment des nations qui ont créé son pouvoir ; en filigrane, on retrouve ici le thème schmittien de l’ennemi intérieur, auquel se superpose – du fait de l’origine ethnique d’une partie de l’élite financière anglo-saxonne – un puissant non-dit antijudaïque.
*Les critiques issues d’un horizon social-démocrate et internationaliste, dont celle de Lowenstein, insistent plutôt, dans un esprit judiciariste très typique du libéralisme politique bourgeois, sur les pertes de transparence et le saccage des mécanismes régulateurs qui ont – effectivement – caractérisé ce processus, surtout dans sa récente phase d’accélération vers le capitalisme zombie.
Mais l’argument que cette pseudo-droite et cette pseudo-gauche se renvoient à la figure en ayant plus ou moins conscience de son unicité de fond n’est autre que celui, amplement popularisé par des vulgarisateurs comme Max Keiser, de la fraude et de la kleptocratie.
Or le processus kleptocratie-globalisation-dérégulation est un serpent qui se mord la queue, ou plutôt un nid de vipères se mordant toutes la queue au gré d’ellipses parfois compliquées, mais parfaites : sans l’irresponsabilité des politiques, jamais des sociétés développées dotées d’un droit du travail et d’un État redistributeur de richesses n’auraient conclu d’accords de libre-échange avec des économies esclavagistes (et d’ailleurs – pour les plus agressives – souvent protectionnistes, notamment dans leurs stratégies de politique monétaire) ; cette même irresponsabilité, qui est aussi à l’origine de la dérégulation des marchés financiers, ne peut, dans un tel cadre théorique, s’expliquer que par la puissance grandissante des lobbies financiers, elle-même due à la financiarisation « exotique » croissante des économies occidentales, qui est naturellement aussi… une conséquence de la globalisation et de la dérégulation.
Sans contester le moins du monde l’évidente solidarité structurelle de ces phénomènes, on peut tout de même se demander : qu’est-ce qui, dans ce tableau symptomatique par ailleurs juste, pourrait rendre compte de plus de trente ans de cécité presque complète des milieux académiques et médiatiques, de complicité passive généralisée de l’appareil politique de démocraties anciennes et jadis prospères, bref, de la paralysie mentale qui semble avoir frappé, presque sans distinction de couleur politique, une frange massive des élites occidentales – trop massive en tout cas pour être soupçonnée en bloc d’avoir « été achetée » par les lobbies financiers, et de toute évidence trop peu consciente de la nature des processus à l’œuvre dans la transitio imperiorum oligarchique pour réussir à protéger efficacement sa propre richesse des effets de la piraterie oligarchique (dont beaucoup de patriciens occidentaux, en tant que chefs d’entreprise, actionnaires ou détenteurs de patrimoine, ont aussi été victimes) ? La réponse est à mon sens : rien.
Hantée par la mauvaise conscience qui entoure la non-formulation de cette question, la critique bourgeoise papillonne allègrement entre le moralisme déclaré des dénonciations de la « fraude » (promues au rang de thème de campagne par les économistes monétaristes partisans de Ron Paul) et une analyse « culturelle » puisant dans le folklore conceptuel du « marxisme culturel » et de l’anthropologie post-foucaldienne les formules magiques susceptibles de scientificiser les catégories intrinsèquement morales que sont la paresse, la phobie du risque, la cupidité etc. – dont l’explication ultime ne manquera pas de recourir au biologisme déjà traditionnel des rhapsodies philosophiques sur « le déclin de l’Occident ». En un mot, l’« explication » reste symptomatique, ou tout au plus « idéologique » au sens marxien, c’est-à-dire anhistorique et décontextualisée, capable de rendre compte de certains phénomènes dans une perspective nomothétique universelle, mais non de rendre compte de la succession historique et quantifiée des faits, ni par conséquent de produire une méthode de prévision et les bases stratégiques d’une praxis révolutionnaire. La pensée bourgeoise se heurte une fois de plus (peut-être la dernière en Occident, dans l’hypothèse d’une victoire totale de l’oligarchie) à ses limites épistémologiques.
Fruits exotiques et vers latents
Pour quiconque sait consommer avec plus de modération l’opium du (néo-)libéralisme, il devrait être évident que, si la paresse, la phobie du risque et la cupidité biologiquement inscrites dans le scénario du déclin de l’Occident ont pu déboucher sur la commercialisation massive et non-critiquée de produits financiers aussi « exotiques » que les CDS, c’est d’abord parce que des décennies de vie démocratique prospère sous le règne d’un libéralisme « sain » nous ont habitués à considérer l’activité d’assurance comme un métier bancaire éminemment économique et privé. Pourtant, cette activité est presque partout née dans des cadres mutualistes, associatifs, administratifs etc. portant l’emprunte nette (quoique non-uniforme) de la statalité. Et pour cause : le fonctionnement d’un système d’assurance est littéralement assiégé par des risques de fraude ; d’une part, la fraude à l’assurance, conséquence logique du caractère intrinsèquement « exotique » du placement que constitue tout contrat d’assurance : en tant qu’assuré, plus ma maison brûle, plus je reviens sur mon investissement ; d’autre part, conséquence de cette dernière, la fraude de l’assureur qui, obligé de traiter toute demande de remboursement dans la perspective d’une présomption de culpabilité, s’entoure d’une armée d’experts d’autant mieux payés qu’il sauront mieux exagérer les risques assurés et minimiser les dommages remboursables.
En d’autres termes : incitant potentiellement le client au manque de prudence et condamnant le prestataire à une stratégie d’optimisation des gains axée sur l’interprétation – et potentiellement la falsification – des faits, l’activité d’assurance est en contradiction flagrante avec la logique du « cercle vertueux » des synergies capitalistes (prospérité du client renforçant celle de ses fournisseurs etc.) ; de plus, elle introduit dans les rapports entre détenteurs de capital les germes de la structure de prédation (prospérité de l’un en rapport direct de la misère de l’autre) que le capitalisme classique n’applique qu’à ses rapports externes avec les détenteurs de matières premières (force de travail du prolétaire, produits agricoles de la paysannerie, minerais des colonies etc.) – et donc aussi, dans la société industrielle, les germes de l’involution technologique.
Détail comique : le même reproche, adressé aux assurances sociales d’Etat, fait depuis longtemps partie de l’argumentaire libéral (libertarien et/ou nataliste-chrétien) contre les institutions du Welfare State. Et, en effet, on ne peut que soupçonner l’apparition des pensions de retraite et de maladie, l’assurance maladie universelle, etc. d’avoir renforcé certaines tendances malthusiennes du prolétariat et de la paysannerie des pays occidentaux, en affaiblissant l’institution « concurrente » qu’est la famille. A terme, ces institutions mènent bel et bien à l’équivalent démographique d’une involution technologique, et la mise en faillite des systèmes sociaux mutualistes par la dénatalité occidentale est, de ce point de vue, parfaitement comparable à la faillite boursière conditionnée par les effets désindustrialisateurs de l’exotisation de la finance. A ceci près que, pour des raisons idéologiques (la dénatalité étant un « thème de droite », tandis que la « gauche » revendique un monopole factice sur la critique du capitalisme financier), personne ne semble disposé à reconnaître l’identité structurelle de ces deux phénomènes.
Pourtant, n’importe quel automobiliste (obligatoirement…) assuré ayant dû se faire rembourser des dommages dans un cas atypique ou litigieux est intuitivement conscient de la contradiction de fond qui existe entre une activité de type « gestion du risque » et le but associatif des sociétés commerciales, qui est la production de bénéfices, ou plus précisément : de la crise de l’expertise que cette conjonction provoque avec un degré de prévisibilité épidémiologique – crise de l’expertise qui, au plus haut niveau de l’économie occidentale, culmine dans la complicité désormais patente des agences de notation (qui notent les Etats, les collectivités locales, les entreprises cotées en bourse, les sportifs de haut niveau etc.) et un système bancaire dont la caractéristique récente la plus « exotique » est précisément l’intégration d’activités d’assurance financière dans un nombre croissant de produits totalisant un volume croissant, et finalement hégémonique, de transactions. Et on ne rappellera jamais suffisamment que l’épisode décisif de l’opération d’embaumement du capitalisme financier américain conduite à l’automne 2008 a été la recapitalisation d’AIG, qui n’est (ou « n’était » ?) pas une banque, mais une compagnie d’assurance. En d’autres termes, c’est avant tout en sa qualité d’assureur de dernier ressort que le contribuable occidental, victime d’une politique économique et fiscale transformée en instrument de piraterie, est en train de céder le peu de richesse qui lui reste à l’oligarchie financière.
C’est donc bien une caricature d’explication que proposent les économistes bourgeois qui insistent disproportionnellement – avec une indignation souvent d’autant plus bruyante qu’elle est tardive – sur le « péché capital » que constituerait la fusion accentuée de la « banque d’épargne » avec la « banque d’affaire », distinction qui concerne essentiellement le débat autour de la régulation, et renvoie in fine elle aussi à la crise de l’expertise, étant donné que, par exemple, les gestionnaires – naïfs ou complices – de fonds de pension détroussés lors de l’achat massif de produits dérivés peuvent tous jurer avoir choisi des investissements « de père de famille », puisque ces produits dérivés, avec l’aval implicite des agences de notation, leur étaient présentés comme tels. Sous une forme plus caricaturale, on constate une même tendance à l’occultation techniciste du problème chez les dirigeants européens qui, exploitant l’inculture financière de leurs opinions publiques – avec d’autant moins de vergogne que, bien souvent, ils la partagent –, diabolisent de temps à autres les « spéculateurs » et jettent l’anathème sur (voire agissent par décret contre) le shortselling, volontiers présenté comme la toute dernière perversion du capitalisme financier, alors qu’Isaac Le Maire la pratiquait déjà au début du XVIIe siècle à la bourse d’Amsterdam…
Crise, assurance et souveraineté
En partant de la définition – historiquement exacte – de la souveraineté proposée par Carl Schmitt (« Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet »), on peut même s’étonner de l’existence – ou plus exactement de la survie précaire – de systèmes éducatifs et sanitaires publics dans des sociétés qui ont convaincu l’État de renoncer à cette prérogative définitoire – bien plus ancienne que l’État-providence – qu’est la gestion (prévention, atténuation et dédommagement) des crises. D’où aussi, en dernière analyse, l’inanité et l’anachronisme des programmes socio-démocrates conservateurs fossilisés dans une apologie du mutualisme fondée sur le refus de comprendre qu’historiquement, la seule mutuelle susceptible de résister à la piraterie bancaire, c’est l’Etat.
Naturellement, le dénouement de cette tragicomédie historique fait apparaître le caractère profondément illusoire de cette évolution/involution de l’État : une fois que l’argent – et notamment celui des fonds de retraite – engouffré dans des placements présentés comme sûrs s’est évanoui, que des banques notées AAA ont fait faillite et que les centrales atomiques « les plus fiables » ont explosé, c’est encore et toujours vers l’État que la société traumatisée se tourne en quête de solutions (que ces dernières soit faites de bail-out, de régulations et/ou de sanctions – de ce point de vue, qu’importe). En effet, pour autant que la financiarisation lexicale du discours géopolitique (pullulant aujourd’hui de « faillites souveraines ») tendrait à le faire oublier, les États ne font jamais « faillite » comme de simples entreprises, leur entrée en incapacité de paiement n’implique pratiquement jamais leur disparition, de facto interdite par le principe (initialement militaire) de continuité institutionnelle, qui, en tant que tel, n’est affecté ni par la santé des finances publiques, ni par celle de la démocratie parlementaire. En dernière analyse, les bases de l’État sont celles que lui reconnaît Carl Schmitt.
Comme en général dans le cadre du capitalisme zombie, l’idéologie de la restriction/élimination de l’État est in fine mise au service de la construction d’un État omniprésent conciliant universalité fiscale et répressive et privatisation du processus décisionnel (cf. http://lapenseelibre.fr/LaPenseelibreN46.aspx). Mais les germes de cette évolution étaient déjà sensibles longtemps avant la « crise » dans certaines évolutions législatives des sociétés industrialisées : le port obligatoire de la ceinture de sécurité et la prohibition progressive du tabac, par exemple, que le droit bourgeois classique (respectueux de la liberté de s’autodétruire) ne parvient pas à justifier, ont été de facto – parfois même ouvertement – motivés par la nécessité de réduire le coût de dommages remboursables par les assurances de santé et autres, publiques et privées. Le recours du consommateur à ces assurances est par ailleurs largement obligatoire, y compris dans des domaines comme l’assurance automobile où, en l’absence d’assurances publiques, la seule liberté laissée au consommateur est celle du choix de l’assureur privé avec lequel il « souhaite » passer contrat.
Les ultralibéraux, comme le montre leur critique du capitalisme-zombie, sont d’ailleurs parfaitement conscients de cette évolution, et de la facilité paradoxale avec laquelle un État faible (face aux lobbies) se transforme en État omniprésent, totalitaire et policier pour canaliser les conséquences de sa propre faiblesse et, à terme, juguler le mécontentement créé par les spoliations dont il s’est rendu complice – contradictions qu’ils prétendent résoudre par la panacée du constitutionnalisme, mythe judiciariste réactionnaire consistant à sacraliser un texte de loi et à poser arbitrairement une différence essentielle entre les organismes chargés de son application (Cour Suprême, etc.) et le reste de l’appareil d’Etat.
En dernière instance, l’erreur commune aux diverses écoles de pensée bourgeoises critiquées ici semble être une sorte de fétichisme de l’État, empêchant de reconnaître dans ce dernier, et dans le droit qui le constitue, les produits historiques de dynamiques sociales et culturelles qu’aucune des hypostases explicatives en usage (« étatisme », « parlementarisme » « constitutionnalisme », « économie de marché » etc.) ne suffit à éclairer ; en l’occurrence, la massification de la culture (au sens anthropologique, incluant aussi bien les structures de production/consommation que l’habitus religieux, esthétique, sexuel, etc.) produit le totalitarisme comme l’humidité produit la moisissure sur une construction en bois, indépendamment de sa forme et de sa taille. Ainsi, la dépossession des communautés agricoles locales par le capitalisme national et global peut prendre la forme d’une violation directe du droit de propriété (Union soviétique), ou de politiques douanières, économiques (subvention à la grande exploitation) et monétaires – voire « humanitaires » – conduisant au même résultat (« Monde Libre »). Je serais donc tenté de dire qu’en dehors de certains discours écologistes radicaux construits autour d’un idéal de décroissance, le totalitarisme n’a, en dernière analyse, que des ennemis déclaratifs, et pas d’adversaires réels sur la scène politique actuelle – par ailleurs encombrée d’idéologues occupés à remplacer la pensée critique par la mystique du « devoir de mémoire », et l’analyse économique par le ping-pong macabre des comptabilités de « victimes du totalitarisme ».
Dans leur appétit quasi nihiliste de réduction de l’État à des tâches de police et de défense, les libertariens ont, comme de coutume, l’avantage d’une certaine forme de cohérence théorique sur ce sujet, et la popularité de leurs thèses au seins de communautés américaines dissidentes, de facto anarchistes (pratiquant l’autarcie alimentaire et énergétique, revendiquant l’auto-défense, rejetant l’obligation scolaire où l’ingérence de l’assistance sociale dans les affaires familiales) semble indiquer qu’elle constitue au moins une idéologie adéquate à la praxis d’une certaine American way of life. Mais que dire de toutes les écoles libérales « modérées » et de leur acharnement à présenter comme une évolution récente et aberrante un phénomène pour ainsi dire codé dans le génome du capitalisme financier ? Leur impuissance théorique est à la mesure de l’ancienneté des traditions élégiaques et patristiques qu’elles en sont réduites à convoquer pour puiser dans la « nature humaine » (laquelle semble ces derniers temps « filer un mauvais coton ») les pseudo-explications de phénomènes dont ils refusent de reconnaître la nature.
Erigée en vertu dès le mercantilisme, la cupidité explique aussi bien le zèle des industriels paternalistes du XIXe siècle allemand que la « créativité criminelle » des inventeurs du high frequency trading, c’est-à-dire qu’elle n’explique rien, pas plus que la paresse, qui, dans un monde de travail quantifié et monnayé, finit par s’identifier à la cupidité dans l’équation d’optimisation du rapport effort/gain. Reste donc la lâcheté, ou phobie du risque. Or que signifie überhaupt la « phobie du risque » dans un monde où il est possible depuis des décennies d’assurer à peu près n’importe quoi, d’une moto à une monnaie en passant par l’immobilier, l’entreprise, les prêts et la vie humaine ? Philosophiquement, le concept même d’assurance, intégré à la rationalité marchande, agit comme un créateur de morts-vivants, en rendant inopérante l’éventualité de la mort comme critère définitoire du vivant. Au-delà des manipulations conscientes et éhontées dictées par la complicité de telle ou telle agence de notation ou institution régulatrice avec tel ou tel lobby, la crise de l’expertise (financière, scientifique, morale) reflète aussi – y compris et surtout chez des experts sérieux et techniquement intègres – un trouble de la personnalité induit par une attitude de déni vis-à-vis de la mort, de la défaite, de l’accident, de l’échec : too big to fail.
Avant le capitalisme zombie : l’État zombie
Or cette privatisation asymétrique de l’assurance – institution somme toute relativement récente dans l’histoire du capitalisme – illustre une modalité de privatisation des gains/socialisation des pertes dont l’histoire du capitalisme offre d’autres exemples, encore plus anciens et d’une importance encore plus centrale dans le métabolisme de l’organisme capitaliste, à commencer par le principe même de fonctionnement de la banque de crédit moderne : le système du levier et des réserves fractionnaires.
Là encore, au début, un grand luxe de règles et d’institutions-tampon en tous genres (la plus importante étant celle des banques centrales de type Federal Reserve) offre une apparence « administrative » et « responsable » au coup d’État politico-économique que constitue le partage – par la suite toujours plus inégal – avec des institutions privées à but lucratif de l’une des principales prérogatives régaliennes de l’État : le droit de battre monnaie.
A mesure que l’intelligentsia occidentale, de plus en plus, joue à la baisse (shortsells) le capitalisme, on assiste à une sorte de surenchère, d’autant plus intéressante qu’elle applique à l’édifice théorique du capitalisme son propre mécanisme de destruction à la fois subjectivement aveugle (chacun cherche simplement à se dédouaner et à « sauver les meubles ») et d’une implacable logique objective : pour les critiques – encore majoritaires à l’heure actuelle – issus de l’horizon « libéral démocrate », le péché originel responsable de notre chute eschatologique dans le capitalisme zombie a eu lieu en 1999, lors de l’abrogation aux Etats-Unis de la loi bancaire connue sous le nom de Glass-Steagall Act ( datant de 1933). Plus « radicaux », les nostalgiques du dollar fort et de l’étalon-or (groupés autour de l’étendard du polémiste Max Keiser) font remonter « l’origine de nos ennuis » au naufrage du système de Bretton Woods (ou Nixon Shock de 1971) sous l’influence du déséquilibre budgétaire créé par la guerre du Viêt-Nam. Comme de coutume, ce sont les libertariens qui poussent le plus loin la critique libérale du … libéralisme, en reconnaissant que la faillite des accords de Bretton Woods et la fiduciarisation généralisée du système monétaire mondial deviennent virtuellement inévitables à compter de la création de la Réserve Fédérale (1913), dont ils demandent avec ténacité la dissolution, alors même qu’un grand nombre d’économistes néokeynésiens en état de mort mentale appellent à transformer la BCE en jumeau européen de la Fed…
En réalité, avant l’entrée de l’Occident dans l’épistémè Time is Money, l’assurance et le crédit sont essentiellement une seule et même chose : pour contrer la condamnation thomiste (d’ailleurs implicite dans tous les grands monothéismes) de l’usure, le capitalisme naissant présente les intérêts du prêt comme la rémunération d’une prise de risque – principe auquel les marchés obligataires et les agences de notation contemporains restent nominalement fidèles dans leur pratique de gradation des taux, alors même que l’abolition du risque, à l’origine du capitalisme zombie, l’a rendu de facto caduc.
Là encore, la « privatisation » est asymétrique, c’est-à-dire qu’elle dure aussi longtemps que le processus de spoliation. Ensuite, la banque centrale « revient dans ses droits » en qualité de prêteur de dernier ressort, pour pérenniser l’équilibre impossible du capitalisme zombie au moyen d’une création monétaire potentiellement indéfinie.
Mais comment ne pas voir que le système des réserves fractionnelles est un prolongement logique du système du crédit instauré par le mercantilisme ? Les restrictions législatives imposées à son fonctionnement ont duré le temps qu’ont vécu les économies nationales de l’avant-globalisation. Quel que soit le talent avec lequel les libéraux réécrivent l’histoire pour transformer un trait définitoire du capitalisme en erreur personnelle de Nixon, le sabordage des accords de Bretton Woods, comme choix de politique économique, répond bel et bien au besoin de maintenir des États-Unis à la pointe de l’évolution capitaliste. Reprocher à cette même décision d’avoir à long terme provoqué un « déclin » – à supposer qu’on interprète comme telles la désindustrialisation et la financiarisation – de l’économie américaine, c’est implicitement reprocher au système politique dont Nixon tenait les rênes l’absence de planification économique ; or, dans un contexte idéologique libéral, une telle planification fait l’objet d’un rejet de principe, motivé par le dogme de la confiance inconditionnelle dans la sagesse du marché (la main invisible), qui est effectivement la pierre angulaire du système capitaliste. Arrivé à ce point, dans une perspective libérale, il faut donc soit renoncer à ce dogme (pourtant indispensable), soit admettre que l’évolution normale du capitalisme puisse déboucher sur l’abolition de facto de l’économie de marché, la désindustrialisation, l’involution technologique etc. – tout en s’efforçant, en bon libéral, de porter sur ces phénomènes un regard suprêmement enthousiaste…
En d’autres termes, la critique néolibérale de l’État impuissant et mauvais gestionnaire, telle qu’elle triomphe dans les années 1980 sous la forme désormais classique du reaganisme, ressemble donc beaucoup à la stratégie des promoteurs immobiliers qui laissent sciemment se délabrer un immeuble classé au patrimoine, pour finalement obtenir une autorisation de démolition motivée par la dangerosité du site : l’État, effectivement impuissant et clientéliste que le néolibéralisme, officiellement parvenu au pouvoir, commence à liquider au cours des années 1980, est une néo-social-démocratie zombie (compassionnelle) qui applique bel et bien les pansements précaires de l’assistanat sur la plaie gangrénée de sa propre dépossession, à laquelle, dans les zones les plus avancées du monde capitaliste, il collabore déjà depuis plus d’un siècle, en application du programme libéral.
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En élargissant le champ de l’analyse, il serait bien sûr possible et souhaitable d’exposer la similitude des processus évoqués ci-dessus avec d’autres aspects moins directement économiques du processus général de privatisation des attributs de la souveraineté, comme :
*l’octroi de concessions sur le monopole de la violence à des polices et à des armées privées – qui offre d’ailleurs un levier de plus à l’entreprise de redistribution ascendante des richesses et renforce la mainmise des lobbies financiers sur les institutions démocratiques, en ouvrant au détournement de fonds publics des horizons jusqu’alors insoupçonnés, comme le montre clairement le cas des opérations militaires étatsuniennes en Irak catastrophiquement sous-traitées à l’entreprise Blackwater. Mais cette évolution dépasse la dimension économique, en portant atteinte in specie à l’essence militaire de l’État moderne, reconnue par Carl Schmitt dans sa lecture de Hobbes, comme instance primordialement chargée de la conduite de la guerre, du maintien de la paix et de l’ordre.
*la revendication neocon de reconnaissance de droits civiques à la personne morale, prélude nécessaire à l’instauration d’une nouvelle forme de démocratie censitaire autour du principe 1 dollar = 1 voix (sachant qu’à l’heure actuelle, aux États-Unis, le total des liquidités d’une entreprise comme Apple dépasse celui du gouvernement fédéral…). Contemporaine de la disparition des armées de conscription dans la plupart des États occidentaux, de la liquidation de la plus-value technologique et de la classe moyenne qui la produisait dans ces mêmes sociétés, cette tendance en est la conséquence logique : inapte à défendre le souverain sous les drapeaux ou à financer son armée et sa police par prélèvement sur des excédents de richesse qui n’existent plus, le « citoyen » s’efface devant la néo-féodalité corporative, réédition high tech des grands seigneurs qu’il avait, allié aux monarchies absolutistes, écarté du pouvoir pendant la phase de gestation de l’État-nation. L’État du capitalisme-zombie n’a tout simplement « plus besoin » du citoyen.
Le plus troublant, c’est qu’il semble exister une relation directe – qui est probablement une relation de cause à effet – entre l’universalité/efficacité de l’exercice démocratique et l’état d’avancement de cette déconstruction de l’État que les monarchies absolutistes ont légué à l’Occident, confirmée en creux, à l’échelle des 10-20 dernières années, par le caractère ouvertement ou tacitement autoritariste des rares régimes (Russie, Iran, Venezuela, mais aussi Turquie, Corée du Sud) qui, dans le monde industrialisé et émergent, semblent aujourd’hui échapper plus que d’autres à la spirale autodestructrice du capitalisme zombie et, à l’échelle du XXe siècle, par l’interdépendance dialectique entre l’existence de la dictature soviétique à l’Est et la plus longue phase de ralentissement global du processus de dissolution étatique qu’aient connues les démocraties occidentales depuis leur apparition : la parenthèse social-démocrate des Trente Glorieuses.
D’aucuns y verront une confirmation des thèses de Carl Schmitt sur la faiblesse intrinsèque du parlementarisme, et cette conclusion est probablement la seule à laquelle puisse mener une analyse honnête de l’histoire occidentale moderne conduite dans la perspective d’une philosophie du droit. Pour ma part, j’y vois en même temps la confirmation de la nécessité de dépasser l’horizon du droit, qui comme le disait Marx, enregistre toujours les évolutions de la société plus qu’il ne les dicte, et de repenser démocratie parlementaire, capitalisme et technique comme les attributs (au sens spinozien) d’une substance unique – attributs cependant transitoirement contradictoires d’une substance dynamique : la modernité, dont ces contradictions déterminent, d’une façon aujourd’hui pour ainsi dire visible, la finitude historique.
Raoul Weiss
10 septembre 2011
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