Tradition,
modernisme et antimodernisme
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Une
très brève histoire spirituelle de l’Occident
Déconstruire
la réalité dans laquelle nous nous débattons reste la tache jugée
primordiale à l'heure où les espoirs mis dans la modernité restent
en berne, tandis que les retours de traditionalismes ne rendent pas
moins illusoires un impossible reflux vers la tradition, morte dans
les faits, ce que ce texte tend à démontrer. Déconstruire donc
aussi l'antimodernisme qui n'est qu'une réaction somme toute stérile
et moderne contre un « progrès » qui a dors et déjà
conquis la totalité de la planète et propulsé chaque être humain,
riche ou pauvre, habitant du « centre » comme des
« périphéries », dans ce mécanisme. Progrès qui peut
certes souvent sembler illusoire, voire porteur de menaces encore
plus grandes que celle expérimentées au cours des siècles
précédent. Car pour le moment, c'est toujours un horizon bouché
que nous avons en face de nous, et cet article peut contribuer à
conserver cette impression de « no
future ». Une impression ancrée aussi bien chez ceux
qui sont les victimes du système dominant que chez ceux qui ont
intérêt à ce qu'il continue à tourner en rond, à leur avantage
immédiat et sans déboucher sur rien de qualitativement nouveau, en
dépit des principes mêmes de la modernité.
Constatons
néanmoins que, puisque cet article tend à démontrer que l'étude
des traditions, les nostalgies pour les traditions, le désir de
revenir aux traditions constituent en soi une caractéristique de
l'esprit moderne désenchanté, et qu'on ne peut pas fuir la
subjectivité liée au ici et maintenant, on ne peut pas chercher à
voir dans cet article non plus une tentative d'analyser de façon
« objective » et définitive les processus en cours. Car
toute tentative de décrire « scientifiquement » la
réalité, le passé comme le présent ou le futur, part toujours
d'une situation vécue ici et maintenant, et pour laquelle nous
voudrions trouver une explication, voire une justification.
Décortiquer donc le processus historique et social de la modernité
participe donc aussi d'une déconstruction des illusions qui ont pu
l'accompagner. Un moment donc de déconstruction des discours aussi
bien traditionalistes que modernistes ...ce qui ne vise pas à
augurer avec certitude de ce que sera l'avenir. Mais, dans cette
perspective, les anticipations pessimistes constituent un antidote
contre de nouvelles illusions, en attendant de voir quel pourront
être les différents possibles de ad-venir. Et si les grands
mouvements d'espérances de la modernité se sont aujourd'hui arrêtés
en rase campagne, on ne peut pas pour autant oublier que toutes les
révolutions de l'histoire humaine ont connu des phases de
stagnations et de reculs, voire d'éradication apparentes. Et
puisque, comme le montre bien cet article, on ne revient jamais
vraiment en arrière, on reste aussi en droit d'espérer que
l'humanité qui a jusqu'à présent toujours trouvé les moyens de
sortir des crises dans lesquelles elle s'est plongée, saura encore
faire de même. Mais constatons d'abord, comme nous y pousse cet
article, les résultats indéracinables créés par les processus de
modernisation. Sans y chercher des réponses concernant les possibles
de l'avenir.
La
Rédaction
Tradition,
modernisme et antimodernisme :
une
très brève histoire spirituelle de l’Occident
Janvier 2011
Claude
Karnoouh
« Tant que l’histoire ne sera pas racontée
par les lions, celle-ci se dira toujours à la gloire des chasseurs »
Proverbe
africain
« Longtemps
avant que les bombardiers ne fondent sur nos têtes
Nos
villes étaient déjà inhabitables.
Nul
égout n’en pouvait évacuer l’ordure. »
Bertold
Brecht*
Tradition,
modernisme et antimodernisme, ce titre avancé ainsi, tout de go,
relève d’un cliché contemporain répété ad nauseam par
les sciences humaines tant il est évident que rares sont leurs
textes où le problème de la tradition, de la vraie tradition, à
tout le moins celle qui n’est pas à l’évidence l’innovation
d’avant-hier et dont quelques rares bribes demeurent encore
vivantes aux marges de notre monde globalisé, est abordé de front,
ce qui ne veut pas dire de manière brutalement simpliste, mais bien
au contraire dans sa complexité énigmatique. Toutefois, et en
premier lieux, volens nolens, tous autant que nous sommes,
participons peu ou prou de la modernité, personne ne peut échapper
à sa détermination ; mieux encore, tous ou presque, au-delà
de nos différences de langues, de coutumes parfois, et de nos
intentions manifestes divergentes, sommes pensés par la modernité
et vomis de ses entrailles. Dût-on en élaborer une critique
radicale, cette modernité n’est pas étrangère à nous-mêmes,
elle est nous-mêmes car, qu’on la désigne aujourd’hui de
« postmoderne » ou de « modernité tardive »,
il n’y a plus présentement de position paradigmatique
d’extériorité et d’intériorité à son égard comme d’aucun
pouvait encore la percevoir au XIXe siècle, tant au sein de l’Europe
rurale que lors des dernières expéditions qui achevaient la
« découverte » de la planète commencée
systématiquement au XVIe siècle avec celle de l’Amérique.
C’est,
sur le long terme, une observation dénuée de moralisme
ethnocentrique celle qui souligne le devenir de l’Occident en-soi,
simultanément son apparence et son essence, sa forme et sa
substance, son passé, son présent et son devenir comme
prédestination à mondialiser son être-là comme monde mondialisé,
c’est-à-dire son accomplissement historial à sa propre vérité :
c’est exactement ce que Heidegger définit comme l’achèvement de
la métaphysique et la généralisation du nihilisme dans le
déploiement de l’essence de la Technique. Dès lors, il convient
de remarquer que ceux qui tentent de s’opposer par la force
(parfois avec courage) à cet irrésistible déploiement, dès lors
qu’ils le font dans le champ que leur octroie cette même
modernité, en détournant, dévoyant, retournant les concepts et les
moyens que l’Occident met à leur disposition, sont happés par la
Weltanschaaung de Occident et incapables d’interroger ce qui
rend possible, hic et nunc, leur agir théorique et pratique.
Souvent sans le penser, en le contestant, ils travaillent plus encore
à son intensification. Ce qui révèle l’aporie abyssale de la
problématique révolutionnaire, et donc du combat contre
l’aliénation et pour l’émancipation. En effet, en quoi tel ou
tel mouvement révolutionnaire qui affirme, au moins dans le
discours, sa volonté de libération et d’émancipation, ne
s’inscrirait-il pas, à son tour, dans le procès général de
radicalisation des desseins de la modernité ? Nous y
reviendrons au chapitre suivant.
Pour le
moment contentons-nous de remarquer que même les interprétations
conduites selon une herméneutique sérieuse, attentive aux discours
de l’altérité, à ses pièges sémantiques relèvent, eux aussi,
à leur façon, de la modernité en ce que ce type même de
commentaire est un produit de l’historialité du socius
occidental et des questions qu’elle soulève pour affiner,
spécifier, affermir et sceller son irréductible singularité, son
originalité inédite. En ses manifestations les plus anciennes comme
en ses occurrences les plus actuelles, quelque chose de commun
demeure essentiel au déploiement de la modernité, ce que Nietzsche
frappa du sceau d’un mot : nihilisme. J’y reviendrai aussi.
Or donc, pour éviter les embûches des faux débats sur la
modernité, mieux vaut commencer par relever les diverses définitions
de la tradition et tenter d’en montrer les apories sémantiques et
les contradictions principielles lorsqu’elles sont mises à
l’épreuve des faits, des événements, des mœurs, des rituels et
des cultes dans un esprit dénué, autant que faire se peut,
d’aveuglement moraliste et d’a priori idéologiques.
D’emblée,
il convient de souligner qu’aujourd’hui, sous nos climats, le
mot-référent « tradition » qui est simultanément un
mot-valise, renvoie au passé, plus précisément à un passé
dépassé, voire trépassé et mis en conserve dans les musées (1).
Voici quelques décennies, avant la Seconde Guerre mondiale, cet état
eût encore paru étrange à certaines sociétés humaines dites, et
pour cause, archaïques. Pour elles le concept ou la notion de
« tradition », conscientisés et thématisés comme tels,
par l’usage du mot « tradition » ou d’un équivalent
domestique s’y approchant, eût paru non seulement incongru, mais
tout bonnement incompréhensible parce qu’impensable et impensé,
et donc sans présence linguistique d’un mot-notion ou mot-concept
pour l’énoncer. En effet, il y a « tradition » quand
des pensées-actions (théorie-praxis) vérifiables quotidiennement
sont vécues comme des contraintes évidentes, comme des
comportements et des actions auxquels nul ne peut échapper sans se
mettre en grand danger de mort ou d’exclusion totale, lorsqu’elles
ne sont jamais remises en question comme projet de vie personnelle et
collective, en bref, lorsqu’elles se présentent à la conscience
des hommes comme « normalité » ou « naturalité »
intemporelles. En leur présence effective se manifeste et se tient
l’être-là-de-la-communauté (son essence si l’on préfère) en
son ipséité. C’est là son mode-à-être-dans-le-monde
(Seiende) : simultanément présence empirique comme
perception sensible immédiate et vérité immémoriale et donc
intemporelle qui ne se démontrent pas. Or cette double modalité de
l’être-dans-le-monde et de l’être-au-monde est fort malaisée à
entendre à nos esprits et à énoncer en nos langues modernes. En
effet notre mode de penser le monde énonce sa problématique de
manière quasi spontanée (impensée) dans le cadre d’un rapport
analytique où l’objet se présente dans la certitude du sujet qui
en formule la réalité (adequatio res intellectum), y compris
lorsqu’il s’arme du doute cartésien ou kierkegaardien.
Affirmons-le
une fois encore, pour les sociétés archaïques la tradition
n’existe pas, puisque c’est leur mode d’être-dans-le-monde et
d’être-au-monde qui est tradition et qui demeurait jadis
non-questionné comme tel. C’est pourquoi, aujourd’hui, dans le
meilleur des cas, l’expérience existentielle archaïque nous
paraît au mieux comme brouillée, comme un écho épuisé, exténué,
débilité et dégénéré. Dès lors qu’on se place dans la
posture du laisser-venir-à-soi l’événement dans l’attente et
l’étonnement de l’aperception de sa seule présence
(Gelassenheit zur den Digen pour rappeler cette posture
d’attente chère à Angélus Silésius et à Heidegger), sans
jamais mettre en avant l’a priori d’une classification
dite descriptive et cependant toujours conceptualisante, la tradition
se présente aujourd’hui à notre entendement au mieux comme un
paysage noyé dans une brume sémantique, aux contours imprécis qui
peu à peu s’évanouissent (fading) pour ne plus être
distingués, comme ont disparu les peuples (vanishing people)
qui en étaient les porteurs. En général elle s’est transformée,
comme toute chose, en une hideuse marchandise vendue à des touristes
ignares et abjectement heureux de l’être.
Aussi
convient-il d’abord de se pencher sur les divergences des discours
occidentaux quant aux origines de la fin de la tradition d’une part
et, de l’autre, tenter de discerner quelque peu parmi ces discours
ceux qui approcheraient la description des traditions selon les
critères analytiques élaborés jadis et naguère par les hommes de
la tradition pour eux-mêmes : ni plus ni moins, mais c’est
précisément là la gageure.
Les
discours sur la tradition
Il y a
ceux qui placent la fin de la tradition ou si l’on préfère celle
de savoirs et de pratiques fort antiques pendant la phase terminale
du monde grec, à partir d’Alexandre et surtout de l’empire
romain (cf. l’essai sur « Les origines romaines du
nazisme » de Simone Weil, ou chez Hölderlin, à l’inverse,
dans la tentative désespérée, menant à la folie, afin de recréer,
en allemand, cette parole grecque des origines, celle de la présence
immédiate des dieux en symbiose avec la nature). Il y a ceux qui,
telle Hannah Arendt, dans une filiation plus néokantienne,
envisagent la fin de la tradition avec la fin de la République
romaine, dans la perte d’une autorité transcendante strictement
politique arc-boutée sur son mythe fondateur, mais aussi avec ce qui
l’historicise, le Droit (dont l’évolution était repérable et
thématiquement repérée) qui ordonnait une société au respect des
lois et de l’honneur, dût-elle imposer une loi féroce aux
vaincus : Vae victis. Il y a ceux qui placent la fin de
la tradition au début de la sécularisation de l’Europe
chrétienne, lorsque tant le pouvoir temporel que spirituel du
Pontife Maximus sont remis en question d’abord à
l’intérieur du camp catholique (par les pratiques politiques
réelles des Princes, y compris celles du Pape, et la critique
théologique) puis, plus tard, quand la Réforme commencée par une
contestation initialement théologico-ecclésiologique, et donc
interprétative des textes bibliques et morale, devint rapidement
politique ; en bref, lorsque la politique réelle fit éclater
au grand jour l’impuissance de la théologie politique et
économique thomistes à établir les bases d’une praxis orientée
par et vers le Salut. Il y enfin ceux qui, à nouveau comme Hannah
Arendt, en sa seconde manière, plus heideggérienne cette fois que
néokantienne, place cette fin de la tradition avec l’émergence de
la métaphysique cartésianisme, dans la mathématisation du monde,
dans l’objectivation totale et infinie comme nouveau point d’appui
d’Archimède, en bref, dans l’adaequatio res intellectum,
c’est-à-dire dans une identité postulée entre la vérité de la
chose et sa représentation mathématique dans la conscience, ou,
autrement dit, dans la possibilité de réduire tout le réel à des
règles fondées sur la logique mathématique, à la fois
arithmétique, algébrique et trigonométrique.
C’est
ainsi, par cette opération conceptuelle Dieu est néantisé par son
éloignement sidéral, écarté de toute hypothèse portant sur
l’interprétation du monde, que s’impose le triomphe de
l’« Univers de la Nouvelle cosmologie, infini dans la
Durée comme dans l’Étendue, dans lequel la matière éternelle,
selon des lois éternelles et nécessaires, se meut sans fin et sans
dessein dans l’espace éternel, avait hérité de tous les
attributs ontologiques de la Divinité. Mais de ceux-ci seulement :
quant aux autres, Dieu, en partant du Monde, les emporta avec Lui. »
(2). Dans ce mouvement de sécularisation du monde (même si la
science tient la place de Dieu, y compris en assumant que c’est
Dieu qui donne les lois physico-chimiques que nous devons découvrir),
l’homme qui l’avait mis en œuvre et en place, se transformera
peu à peu en élément neutre d’une axiomatique où il finira par
apparaître comme une chose relevant comme les pierres et les animaux
de la nature générale, et dont l’étude participera de la
démarche scientifique généralisée ; puis, à son tour, il
sera, comme le reste, objet de la mathématisation venue d’un sujet
se prétendant neutre dans la certitude de sa représentation et
d’une langue neutre, et donc univoque dans son énoncé. Chute des
corps ou faits sociaux, ce sont là des objets interchangeables (3).
La
mathématisation et l’hypertrophie méthodologique des sciences
humaines ont été incapables de prévoir aucun des grands événements
dont ma génération fut témoin, par exemple la défaite étasunienne
au Vietnam, l’implosion de l’URSS et des régimes communistes
européen, le développement capitaliste accéléré de la Chine
postmaoïste, la crise économique systémique de 2008 et ses effets
permanents, etc… Et ce pour une simple raison, hors d’une
métaphysique et du wishfull thinking, le futur humain n’a
pas d’images, il n’est pas représentable (sauf dans la parole
poétique devenue prophétique), il n’offre qu’une série de
possibilités indéterminées dans l’avènement de sa présence.
C’est cela essentiellement la condition ontologique de la liberté
du devenir humain et c’est pourquoi les affaires humaines (y
compris l’économie) appartiennent essentiellement à l’ordre de
la compréhension-interprétation (du verstehen) et non de
l’expliquer (du erklären), c’est-à-dire il tient du
domaine du commentaire herméneutique, et non d’une explication
visant la découverte de lois mathématico-physiques intangibles,
répétitives, permanentes dont la logique interne inclut
simultanément le calcul des approximations empiriques de leur
réalisations phénoménales. Il faudrait que les esprits simplistes
qui occupent l’essentiels des postes d’enseignement des sciences
humaines au sein des Universités se rendent à cette évidence
méthodologique, l’introduction d’un ouvrage vient toujours après
en avoir rédigé la conclusion, c’est pourquoi nous ne nous
lasserons jamais de répéter cette phrase de Nietzsche, « les
méthodes viennent à la fin ». Puis nous rappelleront
ces remarques de Péguy accusant déjà « l’habitude des
méthodes exactes » et précisant : « La
méthode […], l’invention moderne, la nouveauté moderne, ce
n’est point l’exactitude, c’est l’épuisement du détail
infini, c’est l’épuisement de la documentation et de la
littérature sur un sujet, et même sur tous les sujets. »,
pour conclure que ces modernes font une confusion funeste entre
ακριβεια, « la perfection du discernement »,
c’est-à-dire l’exactitude à partir desquelles on peut ensuite
ressaisir à un autre plan supérieur la réalité et la vérité,
pour enfin conclure : « La méthode dispense
certainement de la philosophie » (4), ce contre quoi
précisément luttait la méthodologie durkheimienne, accusant la
philosophie de spéculer sur le vide, le rien. Le problème demeure
d’une actualité brûlante.
Dans la
possibilité d’une objectivation illimitée sans plus de
contrainte, pas même une éthique (où il n’y a même plus le Dieu
moral et raisonnable de Kant), rien n’a pu arrêter la réification
scientiste, technique et industrielle de l’homme moderne,
puisqu’elle est devenue à la fois la dynamique (energeia)
et la substance de l’être-là de l’homme moderne dans le monde
(5). Partant de cette possibilité de l’infinité, dût-elle
n’être, au bout du compte que l’horizon fantasmatique d’un
finitude humaine indomptable (il y a toujours un reste) (6) et, de ce
fait, toujours inaccompli (comme l’étrange objet du désir ou le
désir toujours inassouvi de la possession des choses), un tel
renouvellement du sens du monde engendre ce que Hannah Arendt nomma,
le « tout est possible ». En d’autres mots,
suivant encore Gérard Granel, on pourrait avancer que dans ce
fondement métaphysique, l’infinité des possibles de
l’objectivation sans reste, se tient la condition nécessaire et
suffisante d’une praxis, celle d’une productivité et d’une
consommation elles-mêmes fantasmatiquement infinies en tant que seul
gage de l’acheminement de la modernité à sa propre vérité. En
d’autres mots, il s’agit de la vérité de l’être-là de
l’homme moderne conçue et déployée comme l’économie politique
de la techno-science et cela, quels que soient les rapports des
forces productives, le mode d’appropriation des moyens de
production, les formes politiques qu’ils engendrent et les
bénéficiaires des profits ultimes, privés ou étatiques, libéraux
ou socialistes. En dernière instance, il s’agit toujours du
capitalisme ou si l’on préfère de la forme-capital du monde,
laquelle achève aujourd’hui son universalisation sous le nom de
globalisation (7).
Dès lors,
quel que soit le nom que l’on attribue à cette infinité des
possibles, inventions, innovations, production, consommation,
croissance et, last but not least, crise, c’est toujours la
même uniformisation planétaire qui tend à l’asymptote de son
hyperbole (8). Une telle dynamique produite par la forme-capital du
monde (l’être-là de la modernité, le capitalisme), engendre
comme praxis le « tout est possible » et investit et
dirige toutes les activités humaines, y compris celle qui se réalise
dans la substance de l’art et de la politique, laquelle,
précisons-le s’il le fallait encore, n’est jamais pure
politique, mais économie politique. En effet, dans le monde produit
par la forme-capital du monde (i.e. le capitalisme (9), Marx nous a
appris (et nous l’avons pu maintes fois vérifier) que
l’infrastructure économique modèle la forme politique, laquelle,
avec la surdétermination toujours plus prégnante de la
forme-capital a été vidée de toute la substance du débat, de la
polémique et du combat propre à une communauté politique vivante
en quête du « bon gouvernement », pour la soumettre aux
seules déterminations de l’échange généralisé, appelé
commerce mondial, fût-il éminemment conflictuel (10).
Revenons
encore sur cette objectivation infinie de l’homme en son habitus
moderne (de l’homme ne se saisissant plus en état de symbiose avec
sa terre nourricière, avec les animaux et les plantes qui la
peuplent, une autre manière de rappeler la fin de toutes nos
civilisations rurales venues du néolithique) (11) qui ouvre la
possibilité des sciences dite « humaines », objectives,
lesquelles sont l’antithèse de toute mythologie où s’énonçaient,
en de multiples guises, cette symbiose unique entre l’homme, les
dieux, les esprits, les morts et la nature qui les comprend tous.
Cacophonie trompeuse où, pour le plaisir de la langue, je ne peux
résister à remarquer que l’expression « science humaine »
impliquerait logiquement l’existence de son concept dichotomique,
« sciences inhumaines » ! Or l’expression
« sciences humaines » n’est, de fait, qu’un paravent
puisqu’il était impossible de nommer les sciences de la nature
inhumaines, en ce qu’elles étaient garantes du progrès en lequel
les humanistes modernes, néokantiens, hégéliens et marxistes
pensaient trouver les lumières du progrès éthique dans le
développement de tous les savoirs et de toutes les techniques, à
condition de les contrôler, éthiquement chez Kant, légalement chez
Hegel, économiquement chez Marx.
Au bout du
compte, quand on évalue les résultats, ce que met en valeur ces
formules c’est le dénominateur commun, « sciences »,
lequel fait des « sciences humaines » une variation
particulière d’une science générale, dont l’autre volet est
représenté par les « sciences de la nature » : en
effet, comme nous l’avons déjà remarqué à partir d’Auguste
Comte et surtout d’Émile Durkheim, l’homme est devenu objet (ou
chose) d’un domaine dont la forme analytique, la causalité
logico-mathématique tient de l’universel propre à la logicité de
toute démarche scientifique. Une telle approche entraîne
co-extensivement l’annihilation a priori des spécificités
historiques, linguistiques, sémantiques, cultuelles, en bref
culturelles et civilisationnelles. L’une des conséquences de cette
Weltanschuung, c’est dans le champ du politique soit
l’idéalisation de l’Autre, version positive illustrée par les
Lettres persanes ou Paul et Virginie, soit leur
diabolisation dans des versions négatives comme l’ultime brouet de
ce genre, Le Choc des civilisation de feu Huttington, en
représente la parfaite illustration bas de gamme et Le Déclin de
l’Occident de Spengler une expression philosophique qui, en son
temps, ne manqua pas d’intérêt. Quoi qu’il en soit, toutes les
sciences, aussi bien celles de la nature et celles des sociétés ne
sont qu’humaines, peut-être même trop humaines, et aujourd’hui
toutes participent, de manière médiate ou immédiate, à la
forme-capital du monde et à la forme-substance-marchandise du socius
(12).
Pour
chaque science humaine, l’homme est un objet singulier, parfois
sans relation aucune avec des objectivations très proches, élaborées
par des disciplines voisines. En tant que personne individuelle dans
ses rapports à d’autres individus, l’homme est l’objet de la
psychologie, dans le domaine de la vie sociale, les hommes rassemblés
en groupements selon divers critères sont l’objet des
spécialisations « scientifiques » de la sociologie,
tandis que pour ce qui concerne leur passé, ils ressortissent à
l’objectivation historique, quant à l’économie, c’est-à-dire
aux modes de produire et d’échanger, chaque individu
représenterait un agent « autonome » et « rationnel ».
Pour lors, en tant qu’objet, l’homme est à chaque fois sommé
de répondre à la vérité de son objectivation a priori
comme représentation certifiée dans la conscience du sujet
discriminateur (le producteur de science), et donc de s’identifier,
idéalement et sans reste, à ce qui, en dernière instance, n’est
qu’une manière de représenter la logique productiviste du monde.
Ainsi la
psychologie commande à l’homme moderne de s’adapter à
l’antihumain du monde quotidien ou mieux, à l’immonde du monde
de la productivité et de la consommation infinies en vue du profit
maximum, et donc à ses conséquences fonctionnelles : à
l’intensification du travail, à la précarité de l’emploi et au
chômage, à l’angoisse du manque même du superflu, aux crises
dont il ne maîtrise ni les tenants ni les aboutissants. Pendant ce
temps, la sociologie (de gauche comme de droite) se fait le placebo
ou le pompier chargé de gommer la prégnance de l’immonde,
nourrissant les agents actifs du maquillage, les syndicats, les
partis politiques, les diverses associations chargées de faire
accroire les miséreux que les spectacles culturels bas-de-gamme
changeront leur sort (13). Chacun selon le rôle que lui attribut la
forme-capital (le concept de forme-capital soulève un problème
complexe car il suppose la substance-capital à voir), se doit de
dissimuler les graves dysfonctions socio-institutionnelles qui, si
elles étaient relayées par un discours authentiquement
politiquement et dûment organisées pourraient entraîner une
authentique révolte.
L’économie,
quant à elle, n’a de cesse que faire accroire à la scientificité
de ses hypothèses, de ses conclusions et de ses prédictions ;
de fait, elle « naturalise » la forme-capital du monde de
façon à rendre tout aussi intemporelle la forme-substance-marchandise du
socius, ce qui permet aux pouvoir de plaider l’innocence
quand fondent sur les hommes les effets des crises financières et
des crises de surproduction prétendument « imprévisibles »…!
En effet, le moderne n’est plus comme les sociétés primitives, on
n’y condamne pas la pluie et la sécheresse, l’inondation ou les
feux de forêts. On n’y condamne pas la nature en ses diverse
manifestations. Ainsi on ne pourra point condamner le marché en
délire (sauf quelques cas d’escroqueries trop visibles qui servent
précisément à légitimer sa généralité), car si délire il y a,
celui-ci tient de la « nature », on ne peut donc que
temporiser avec elle, comme on installe des digues contre les
inondations… or ils arrivent qu’elles cèdent !
L’histoire
comme science postule (fût-ce non-dit ou pis, impensé) que l’état
actuel de ses méthodes et donc de son savoir seraient meilleur que
ceux qu’elle déployait naguère, en conséquence, sa narrativité
présente porterait des leçons capables d’infléchir l’agir
politique du présent et donc le décours à venir. Or, comme l’a
souligné Marc Bloch – l’un des rares historiens à avoir
pris distance d’avec son présent –, dans un petit ouvrage
admirable de lucidité et de courage publié au moment de la grande
débâcle française en 1940, Une étrange défaite :
« Les hommes sont toujours plus près de leur temps que de
leurs pères ». En d’autre mots, c’est l’état des
rapports de forces et leur légitimation idéologique du présent qui
déterminent l’action politique, tant et si bien qu’il faut
corriger notre affirmation : la transformation de la narration
historique tient justement aux conditions et interrogations présentes
et non d’un quelconque progrès par rapport à une narration
passée, et ce d’autant plus pour les domaines et les époques dont
les sources essentielles nous sont connues.
C’est
pourquoi cette prétendue scientificité des sciences humaines (de
fait, dans la plupart des cas un mauvais décalque des sciences de la
nature) n’est qu’un vaste aveuglement. Car qui dit sciences dit
une certaine plausibilité du devenir qu’elles prévoient ;
or, que je sache, les graves crises du XXe siècle n’ont jamais été
clairement prévisibles, elles ont toujours surpris les hommes
modernes, les ont plongés dans une angoisse telle qu’ils ont été
toujours prêts à accepter les pires solutions dès lors qu’un
discours d’espoir les tranquillisa, apaisa leurs peurs et claironna
un possible bonheur immédiat, la parousie à portée de main. Autant
de promesses qui, le plus souvent, libérèrent la voie et levèrent
les censures permettant l’advenue des pires barbaries…
L’une
des conséquence de cette objectivation « scientifique »,
c’est encore l’invention d’un jargon arrogant qui affiche sa
prétention à énoncer tout le réel humain (14), aussi bien le
psychologique que le religieux (il y a, une insolence insigne à
parler de « sciences religieuses », comme si comprendre
la foi du côté du sujet de la croyance relevait de la science et
non de l’herméneutique !), l’esthétique que le social dans
une langue naturelle qui revendique, ô comble de la morgue du côté
du sujet de la certitude explicative, la neutralité axiologique.
C’est en raison de ce postulat de neutralité axiologique impensé
en ses principes fondateurs et en ses conditions de possibilité, que
l’on peut réduire les actions et les pensées des hommes à des
catégories supportant tous les comptages mathématiques et toutes
les combinatoires logiques possibles… Voilà comment se produisent
et s’énoncent les jargons de la méthodologie, qu’elle soit
sociologique, anthropologique, psychologique, historique, ou ceux des
sciences politiques ou de la communication. Autant de nouvelles
mystifications à l’œuvre, comme si la politique ressortissait à
une « science » (et je dis cela contre Marx en soutenant
Machiavel) et non à l’un des arts libéraux, un art du possible et
du hasardeux, du compromis et de la surprise ! Or c’est
précisément parce qu’il y a objectivation scientifique que la
politique a pu se transformer en substituts de la non-politique qui
visent à annihiler l’essence de sa manifestation, la violence :
devenue communication et marketing, la politique n’est plus
que gestion de la forme-marchanchandise du monde, laquelle permet
toutes les relations incestueuses que nous avions relevée
précédemment entre la gestion des ressources humaines incluses
« scientifiquement » au sein des ressources matérielles.
C’est
pourquoi seul l’authentique travail philosophique qui « n’est
pas un travail de science, mais une <herméneutique> de la
banalité. » (15), peut nous orienter vers une
interprétation-compréhension qui saurait repenser la fin du sujet,
le pour-soi du sujet dans sa propre expérience existentielle. Pour
ce faire, il convient de reprendre à nouveau frais l’interrogation
du sujet et tenter de comprendre pourquoi la victoire absolue du
capital-science que signe notre modernité tardive avec simultanément
l’« effacement du sujet en tant que sujet de son expérience
propre » qui est le triomphe des « sciences sociales »
et principalement de la sociologie, ou mieux de l’expansion
générale de l’esprit sociologisant. Or l’« effacement du
sujet » est en corrélation directe ou indirecte avec la
forme-substance-capital du monde. En effet qui dit
forme-substance-capital monde doit en compléter la description
par celles qu’elle engendre, forme-substance-marchandise et
forme-substance-travail salarié du socius en sa totalité (ce qui
explicite l’inadéquation totale de la métaphysique d’Aristote à
l’interprétation de nos temps). Mais le travail salarié moderne
qui ne se peut entendre que dans la relation capital/salaire/profit
(qui est aussi une forme substance), est précisément « l’ennemi
du sujet, le contraire irréconciliable de la <contemplation des
idées> » (16). Enfin, le triple rapport
capital/salaire/profit qui doit, à son tour, être saisi dans la
détermination métaphysique donnée par le Techno-capital, ne peut
jamais envisager l’homme comme le sujet de sa propre détermination
(même le tycoon capitaliste ne l’est point, il est soumis à
la logique implacable du profit : avancer sinon péricliter !),
car il est comme nous tous, l’homme de la « mobilisation
totale », le prolétaire aliéné dans la parole des marxistes
orthodoxes, le travailleur comme forme sociétale générale chez
Jünger (sauf que chez Jünger, il est encore héros triomphant du
moderne, ce qu’il n’est plus aujourd’hui !). Il est, chez
Heidegger ou chez Char, l’homme Heimatloss ou, tragiquement
grotesque, il est dans tant de romans du XIXe siècle, le capitaliste
failli pris au piège d’une machinerie de la convoitise qu’il ne
maîtrise même plus. C’est pourquoi, sans qu’elles ne le pensent
jamais, – bien au contraire, elles affirment l’inverse,
elles se prétendent libératrices – les sciences humaines
sont l’instrument de légitimation de l’homme-objet en sa
représentation logique dans le champ de la techno-production infinie
(17). C’est à partir de ce constat qu’il convient alors de
réexaminer la relation de la modernité à la tradition.
Retour
sur la crise de la pensée moderne dans son rapport à la tradition
« La
modernité est en opposition avec l’antiquité,
le
nouveau en opposition avec le retour du même ».
Walter
Benjamin, Charles Baudelaire. (18)
Dans un
aphorisme posthume, Nietzsche écrivait que la tradition ne prétend
pas désigner ce qui est Beau, Bon, Vrai et Juste pour l’homme,
mais simplement ce qui doit être relaté, exposé et montré, révéré
et accompli impérativement hors de toute éthique, et qui doit
l’être ainsi et non autrement : ce qui ne supporte pas de
variations hormis celles inhérentes aux possibilités de son propre
programme de représentations. En d’autres mots, la tradition
n’avance jamais de valeurs esthétiques en-soi, et encore moins de
valeurs morales, dût-elle en être affublée post factum par
une approche objectivante. En effet, c’est la projection de nos
représentations métaphysiques qui affuble la tradition de valeurs
morales d’une part et, de l’autre, qui transforme les objets de
cette tradition en objets d’art, en pièces précieuses de
collection pour amateurs et donc en valeurs esthétiques et
marchandes. Dans un socius fondé dès longtemps sur la
forme-substance-marchandise imposée par la forme-substance-capital
du monde, ces pièces deviennent simultanément des valeurs
marchandes, c’est-à-dire qu’elles sont absorbées dans la valeur
d’échange, fût-elle celle du tourisme qui est l’un des moyens
d’aliéner au monnayable tout plaisir non monnayable.
La
tradition quant à elle, en appelle à la formulation de paroles et à
la réalisation de gestes qui, par métaphore, métonymie, oxymore et
symbolismes divers, l’achemine à ce qu’une société-culture
(non socratique, non chrétienne, non judaïque, non musulmane) a
conçu comme devant être ce qu’elle doit être idéalement, la
complétude de son être-dans-le-monde comme être-au-monde (19) :
ce qu’au travers de diverses pratiques elle affirme être (sans le
formuler ni le théoriser jamais ainsi) la complétude de l’être
de son étant en sa totalité (Seiende). Ni plus ni moins.
Rites propitiatoires, rites de passages, naissance, mariage,
funérailles, rites initiatiques, rappel des paroles du mythe
originaire murmurées par des vieillards sous de grands arbres, au
bord d’une source, près d’un grand feu illuminant les ténèbres
d’ombres mystérieuses, sous une gigantesque falaise, aux abords
d’un temple en ruines, devant un autel déserté, simplement la
nuit sous la coupole étoilée « κóσμος, ordre et parure
du monde ». Tous ces dires, tous ces actes ne sont ni moraux ni
esthétiques – seraient-ils souvent beaux et sages, mais
encore et souvent violents, ils appartiennent à l’ordre
idéatique qu’un groupe humain s’est donné pour réaliser la
complétude de son idéalité et de son inscription dans le monde,
celui qu’il a construit et représenté, monde où quelque chose de
plus grand, lui-même, le monde-κóσμος, domine toujours l’homme
dût-il, familièrement ou solennellement, dialoguer sans cesse avec
lui (20).
Avec son
intuition à proprement parler poétique et prophétique, Nietzsche
devance de quelques décennies la reformulation de la même approche
par les quelques anthropologues sérieux du XXe et du début du XXIe
siècles (Boas, Bateson, Malinowski, Hocquart, certains textes de
Lévi-Strauss, E. Evans-Pritchard, Leach, Needham et Guidieri) qui,
ne se payant pas de mots creux ou ronflants, n’ont pas sombré dans
les banalités d’un exotisme fait de toc et de verroteries, dans un
marxisme mithridatisé de sociologisme simpliste, dans un
fonctionnalisme à courte vue, ni dans un formalisme structurel
oublieux de l’indigène lui-même ou pis, peut-être, dans un
empirisme de pacotille politiquement correct et de ce fait amnésique,
ayant omis qu’une description ne peut être jamais tout bonnement
« objective », qu’elle est toujours commandées et
ordonnées par les catégories a priori de notre intellection
occidentale moderne, en particulier par l’historicisation et la
mathématisation comptable du temps et de l’espace.
Nietzsche
le premier nous a donné une formulation vigoureuse de la notion de
tradition dès lors que l’on cherche à comprendre comment les
peuples non modernes pensent le monde, le créent, se le
représentent, agissent dans et sur ce monde-là, au sein des champs
sémantiques constitutifs de ce qui est leur monde comme seul
être-au-monde. Or, aujourd’hui, ce monde-indigène-là n’est
plus qu’un ensemble de traces quasi archéologiques, c’est
pourquoi il faut ajouter comment, au moment de la rencontre avec
l’Occident (initialement de l’Europe), ces peuples ont, dans un
premier temps, tenté d’accorder leurs champs de connaissances et
leur praxis avec tout ce qui accompagnait le déferlement des
colonisateurs laïques et religieux. Si, en formulant cet aphorisme,
Nietzsche songeait à Homère, à Hésiode, aux présocratiques, des
anthropologues comme Rodney Needham ou Remo Guidieri n’hésitaient
pas, un siècle plus tard, à affirmer qu’avant la généralisation
entamée à l’aide des catégories et des théories énoncées en
nos langues impériales (anglais, français, espagnol, portugais,
allemand), il faudrait élaborer de véritables herméneutiques du
sens partant de la langue indigène : Needham en donne un
remarquable exemple en insistant sur le fait qu’il convient de ne
pas affubler du concept latin d’inceste tout ce qui ressort aux
interdits matrimoniaux chez les peuples archaïques (21). Guidieri,
quant à lui, revisitant Marcel Mauss montre, sans reste, qu’il ne
faut pas confondre le prêt avec le don car cela nous piège comme
Mauss le fut, dans la trappe d’une visée idéologique proprement
moderne du « bon sauvage » (22).
C’est
après ce travail préalable, et seulement après lui, que l’on
peut, par la suite, aborder ce qui ressort à l’universalité-identité
et ce qui tient des différences irréductibles entre les cultures
humaines. Comprendre l’universalité de l’homme ne se peut baser
sur les approximations toujours douteuses de traductions ne
recherchant, au bout du compte, que de pacifiques et familiers
« équivalents domestiques » pour reprendre une heureuse
formule de Derrida ; ou, pour le dire plus fermement encore, il
nous faut repousser les traductions qui présupposent avec naïveté
(ou stupidité) qu’il y aurait une possible « traduction
radicale » en raison d’une axiomatique conceptuelle
« neutre » dans la formulation des questions et des
résultats des sciences humaines. Or, après les travaux de Quine,
nous savons parfaitement qu’il est là chose impossible en raison
de l’idiosyncrasie indomptable des langues naturelles, des
expériences existentielles uniques qu’elles désignent et
remémorent et auxquelles elles donnent leurs polysémies
irréductibles les unes aux autres. S’il est une universalité de
l’homme au-delà des multiples variations culturalo-linguistiques
constatées au cours des siècles et des continents, cela tient à
deux caractéristiques uniques, exclusives, propres à notre espèce
homo sapiens sapiens, et à elle seule : d’une
part, tous les hommes, sans exception aucune, possèdent une langue
naturelle articulée et, de ce fait, sont capables d’abstraction et
de conceptualisation (ce qui ne veut pas dire que toutes les sociétés
humaines aient pratiqué ce mode singulier (« régional »
écrivait Heidegger dans Séjours (23) d’énonciation de la pensée
qui émergea jadis en Grèce, la philosophie et, de l’autre, tous
les hommes, si primitifs fussent-ils, surent fabriquer des outils,
dussent-ils être fort rudimentaires, c’est-à-dire qu’ils surent
prolonger de diverses manières, mais toujours fonctionnellement
efficaces, leur force musculaire selon une accumulation de
connaissances practico-conceptuelles…
En bref, il
faut éviter les chausse-trappes du platonisme, du christianisme
orthodoxe, latin et réformé d’abord, puis de sa version
sécularisée, les Lumières, qui, chacune en sa guise,
renvoient la primitivité à la misère intellectuelle, spirituelle,
religieuse, aux ténèbres de l’ignorance de la « vraie
Sagesse », à celle du « vrai Dieu » ou de la
« vraie Raison », au bafouillage du langage (les théories
linguistiques des Lumières présupposant une naissance et une
évolution sauvage de la langue à partir de l’onomatopée (24).
Lesquelles, simultanément, dans leurs versions colonisatrices les
plus brutales, identifièrent le sauvage à l’animal. En effet, la
pensée sauvage ne ressortit ni à la logique métaphysique de la
dialectique platonicienne de l’apparence et de l’essence (la
contemplation des idées pures), ni à celle d’Aristote de la forme
et de la substance, ni à la scolastique contradictoire de
l’aristotélico-thomisme entre l’être-Dieu (l’UN créateur
incréé) et l’essence éternelle de la pensée, ni à la pensée
kantienne entre noumène et phénomène, incarnées en diverses
formulations théoriques et en diverses formes politiques. Pour un
sauvage, mais aussi pour Homère, Hésiode, Héraclite ou Parménide,
la vérité est simultanément dans et hors du four à pain
(Héraclite), dans et hors de la caverne, dans la présence des
animaux, des plantes, de tous les phénomènes naturels, dans la
présence simultanée et familière des dieux et des hommes, et dans
les diverses et contradictoires manifestations de leur présence au
monde… Ne l’oublions point, et les poètes eux le savent
parfaitement, c’est « au cœur des ténèbres » que la
lumière y est peut-être la plus éclatante… Ainsi, pour faire
comprendre à son lecteur, – un intellectuel balkanique peu
familier, voire ignorant des aires culturelles mélanésiennes –,
Remo Guidieri, dans la postface inédite, rédigée pour la
traduction roumaine de son ouvrage, L’Abondance des pauvres
(25), affirme qu’il a
rencontré, voici quarante ans, dans les montagnes d’une petite île
de l’océan Pacifique, Malaïta, faisant partie des anciennes
British Solomon Islands, aujourd’hui Vanuatu, parmi les
Fatalekas, les ultimes bribes encore vivantes de somptueuses pensées
archaïques qui n’étaient pas sans lui rappeler celles des
Présocratiques (26). Balayées ainsi les fariboles du « bricolage »
de la pensée sauvage chez Lévi-Strauss, balayés les plaidoyers
sans effet d’un humanisme universel et creux, ou celui du
christianisme postconciliaire, de fait aussi impérial que celui de
la Contre-réforme, balayé aussi celui de la Réforme, féroce et
plus totalitaire encore dans ses versions sectaires anglo-saxonnes,
et balayé enfin celui d’une Aufklärung popularisée et
trivialisée, comme le sont les versions grossièrement
sociologisantes des marxistes tant de droite que de gauche…
Si la
tradition est bien cette singularité d’un
mode-à-être-dans-le-monde comme être-au-monde qui réunit en
l’homme ces éléments de bases constitutifs de son unicité – la
chasse, la pêche et le travail avec autant d’outils nécessaires
qui sont la prolongation de son bras et de sa main, la domestication
des animaux et des plantes, la parole poétique et parole
conceptuelle, le chant et la musique, la représentation picturale,
le rite, le culte et la croyance – et le mettent en dialogue
familier ou violent avec une nature qui abrite dieux, esprits, mânes,
fées, spectres, génies, farfadets, elfes, djinns, alors, il faut se
rendre à l’évidence, cette double présence se manifeste non
seulement dans la parole du mythos, mais aussi dans les
diverses actions rituelles, au moment que la communauté se dit à
elle-même qu’elle est ainsi, qu’elle se perpétue telle qu’en
son idéal accompli qui s’éploie hic et nunc comme
émergence du chaos. Alors l’intuition de Nietzsche est d’une
justesse irréprochable… Et si on peut l’affirmer ainsi, alors
les anthropologues sérieux n’y ont fait qu’ajouter les détails
et les précisions nécessaires à l’intelligence des diverses
civilisations, rendant hommage à ce qui, dans une belle métaphore
de Lévi-Strauss, composait l’« arc-en-ciel » des
cultures humaines…
Comment
préciser cet agir humain qui se présente à lui-même comme
l’« éternel retour du même » (27) dans le déploiement
du rituel, lors des sacrifices, pendant les farouches épreuves des
rites d’initiation, au cours des chasses sanglantes (par exemple
pendant la périlleuse chasse aux bisons chez les Indiens des
Plaines) et, last but not least, au cours de la guerre (par
exemple lors de la fabrication et de la remise du premier arc dans
les tribus d’Amazonie, celles des premières sagaies chez les
peuples nilotiques en Afrique de l’Est – aujourd’hui de la
kalachnikov –, lors de l’adoubement du damoiseau médiéval
après un rude apprentissage et ses premiers combats). Dans le monde
archaïque, accéder à l’âge d’homme requiert de grands
efforts, impose de grandes souffrances, engendre risques et périls
réels. Devenir homme de plein droit, et donc avoir légalement accès
aux femmes, et par là même contribuer à la perpétuation de sa
société (souvent considérée comme l’espèce humaine en sa
totalité), cela ordonne et commande de côtoyer la mort, de se jouer
d’elle et de jouer avec elle dans l’espoir d’en différer,
certes de manière toujours illusoire, l’ultime victoire (à cette
effet, rien n’est plus manifeste, dans une Europe qui entrait dans
la modernité, que la réminiscence archaïque que nous offre la
gravure de Dürer, Le Chevalier et la mort). Toutes ces
épreuves tiennent leur vérité intangible et leur agir nécessaire
des mythes fondateurs que les anciens content la nuit venue aux
jeunes hommes accroupis autour du feu dans la maison des hommes, au
cours d’assemblées vespérales réunis dans la case des totems ou
au milieu d’un tipi empli de trophées, avant une union
matrimoniale scellant une alliance « politique » entre
deux lignages, deux clans, deux parentèles pacifiés après des
mois, parfois des années de sanglante vendetta, ou au moment de
partir en guerre pour conquérir des femmes, du bétail, des terres,
pour forcer le passage lors d’une transhumance périlleuse, ou,
tout simplement pour exhiber sa force de guerrier…
Mais
comprendre la fin de la tradition et l’entrée dans la modernité
en s’arrêtant à une certaine antiquité de notre histoire
européenne semble tâche bien ardue. Par exemple, Hannah Arendt
le propose à la fin de la République romaine, parce qu’elle est
portée par un historicisme objectif ; conscience assumée et
énoncée de la transformation de la société, ce monde romain était
déjà entré dans le syncrétisme politico-religieux. Les Romains de
l’époque républicaine avaient emprunté à l’enseignement des
Grecs néoplatoniciens, aux émules d’Aristote, de Thucydide et de
Strabon la notion d’histoire comme source d’information et
l’employaient à modeler leur praxis en fonction des conditions
d’exercice de la puissance selon les exigences de leur politéia…
Car, le modèle était déjà là, il suffisait de le démarquer et
de l’adapter aux situations particulières nouvelles. En effet,
c’était la crise politico-sociale athénienne qui porte Thucydide
à rédiger La Guerre du Péloponnèse, première véritable
analyse réaliste de la politique et des relations internationales.
En
Europe, le monde de la tradition n’est autre que celui d’Homère,
d’Hésiode, des rites orphiques, de la mantique des oracles, des
paroles énigmatiques d’Héraclite et du Parménide. Dans ce monde,
on peut, comme chez les sauvages d’Outre-mer, entendre quelque peu
cette tradition si l’on est capable d’un grand effort
herméneutique comme l’avait entrepris Walter Otto dans son Essai
sur le mythe (28) où il
confronte la notion de mythos à celle de logos.
Le
mythos, précise-t-il, c’est, chez Homère, la parole qui
dit le vrai au moment même qu’elle s’énonce comme telle,
inchangée. Le mythos ne démontre rien, il indique, avertit,
rappelle toujours une vérité immémoriale fichée au cœur même de
son énonciation. Dans l’énoncé du mythos il n’est pas
question de convaincre l’auditeur avec une argumentation
logico-déductive ou logico-inductive. C’est la parole poétique
dans l’aperception de son énonciation qui donne immédiatement
sens au monde en sa totalité. Et s’il y a des apostilles lors de
l’énonciation du mythe, celles-ci ne viennent point comme
compléments démonstratifs, mais comme variations sur le même thème
mythologique. Le mythos est à l’évidence un discours
d’autorité, non point celui d’une autorité personnelle issue
d’une position de pouvoir quelle qu’elle soit (celle d’un
personnage public, homme du savoir institutionnel, homme politique,
homme de la haute administration ou leader économique quelconque)
puisque, comme le dit le poète de lui-même, il n’est que
l’incarnation de la voix des dieux : il est προφήτης
/prophêtês, « qui parle à la place [du dieu] ».
Il s’agit donc d’une autorité supérieure indiscutée, reconnue
de tous et dont le nom analytique générique pourrait être celui de
Tradition… Walter Otto dont j’ai résumé et développé
rapidement la conclusion, ne fait qu’illustrer et préciser ici
l’intuition nietzschéenne de la Tradition comme autorité ni bonne
ni mauvaise, ni juste ni injuste, ni légale ni illégale, d’une
autorité se donnant ainsi, hic et nunc, ni plus ni moins légitime
en sa seule et propre énonciation.
C’est
ainsi que le mythos, regardé en son sens initial, inaugural,
se présente à notre entendement herméneutique comme l’opposé du
logos. Quand Homère nous dit que le poète n’est que la
voix des dieux, qu’il « coud les mots pour les faire
chanter » (29), il ne dit pas autre chose que
l’acheminement à la parole de cette vérité intemporelle dont
l’expérience existentielle possible est limitée aux hommes
particuliers qui l’expriment dans une langue particulière, en
l’espèce le grec. Et pour tous les autres qui ne le peuvent
entendre, même si pour le Grec ils sont et demeurent toujours des
hommes (et non des sous-hommes, en ce qu’ils peuvent être des
ennemis respectés par exemple), la différence d’essence est de
langue, rien que de langue, puisqu’elle seule donne accès au
dialogue fondateur avec les dieux, à la compréhension de la parole
mantique et prophétique (30). Les autres sont les βáρβaρoς
(31), des barbares, des non-Hellènes ou, comme le diront plus
tardivement les Slaves, des « Allemands », des němîči,
des « muets ».
On le
constate, tout est initialement question de langue, mode initial et
fondamental de la reconnaissance entre eux des hommes, identité
ontologique de l’en-commun communautaire du genre des homo
sapiens sapiens qui revendiquent ainsi une appartenance au même
groupe, sous-groupe, clan, tribu, etc., parce qu’ils dialoguent
entre eux grâce à une intercompréhension polysémique immédiate
et médiate sans objectivation de leur parler par les locuteurs au
moment même où ils l’énoncent. Évidence banale pour nos
ancêtres, mais oubliée aujourd’hui depuis qu’un anglais
d’aéroport sert de lingua franca planétaire aux échanges
économiques et aux sciences humaines. En effet, il n’est pas de
vrais dialogues inscrits dans la complexité mouvante des niveaux de
langue, sans une langue commune qui ne se réduit pas à un sabir
minimal, pidgin postmoderne nécessaire à l’échange des
marchandises ou aux formulations de la non-pensée médiatique. C’est
pourquoi la proposition éminemment moderne (et très politiquement
correcte), du « dialogue entre les cultures » appartient
à ces stupidités dont les nouvelles générations de sociologues,
de politologues, d’anthropologues (parfois aussi s’y adjoignent
des historiens contemporanéistes et des philosophes se voulant
« dans le coup ») sont friandes, précisément parce
qu’elles éliminent l’idiosyncrasie irréductible de la langue et
de la culture qu’elle véhicule au premier chef… Dialoguer
sérieusement, c’est-à-dire savoir soulever un questionnement
essentiel, implique une langue et des champs sémantiques communs,
comme le prouvent depuis des siècles les plus vieux dialogues
connus, ceux de Socrate-Platon. En effet, seule une langue commune
offre l’unique possibilité de la forme dialogale de la pensée.
Quant à la
traduction elle vient après, avec ses approximations, ses
équivalences souvent mouvantes, en bref ses hésitations, ce que
nous apprennent encore et toujours les traductions latines de la
philosophie grecque. Ce que soutient le prétendu « dialogue
entre cultures », c’est, de fait, la création d’un produit
marchand de la sociologie et de l’anthropologie « scientifique »
avec lequel tout le monde peut dialoguer avec tout le monde, sans
jamais préciser de quoi est constitué ce dialogue. Or, l’expérience
contemporaine nous apprend que ce dialogue interculturel se présente
comme la réduction au degré zéro du dialogue, c’est-à-dire à
celui du tourisme : celui du marchand, de la femme de chambre,
de la prostituée, de la caissière avec le client, en bref, le
dialogue de l’uniformisation marchande du monde. Autant d’exemples,
s’il en fallait encore de nouveaux, pour nous démontrer que la
nouvelle langue commune n’est autre que celle de l’argent, cet
élément ontologique abstrait-concret de la forme-substance-capital
identifiant ontologique de la modernité.
Quant à
l’action du rite, en ajoutant et en subordonnant cette fois la
langue à d’autres moyens expressifs, elle tente à son tour de
rapporter un état toujours instable de la société (la société
dans son présent et l’instabilité de son devenir dû aux actions
que ses membres mettent en œuvre) à son modèle idéel immuable
parce qu’il tient d’une vérité intemporelle à toute action
humaine. Modèle en permanence ébranlé par la corruption inhérente
à la temporalité immédiate de toutes actions humaines et à leurs
effets (réalisation possible, actualisation, modifications),
lesquelles, de manière aveugle, poussent un socius quelconque
à sans cesse chercher par toutes sortes d’artifices, souvent
contradictoires, le moyen de se perpétuer sans que jamais il
n’envisage sa fin, dût-il se tromper sur sa praxis quotidienne
comme œuvre pérennisant son être-dans-le-monde : « Zeux
aveugle ceux qu’il veut perdre », écrivait à l’aube
poétique de nos temps littéraires Homère le poète-prophète…
Si l’on
veut rapporter l’énoncé du mythos et l’agir du rite à
une métaphore grammaticale (en effet, quoi de plus éloquent que la
grammaire des verbes pour parler la temporalité !), j’oserai
avancer que, dans la tradition, la parole du mythos et l’agir
du rite travaillent sur la base d’un prétérit particulier, le
futur antérieur : demain doit être identique à ce
qu’avant-hier fut. Autre manière de dire l’« éternel
retour du même ». Mais, suggérons-le rapidement, il arrive
que ce travail, tout comme le discours mythique, n’a plus d’effets
sur le réel dès lors que les hommes ne leur accordent plus la
puissance que leur présence suppose. Cela se nomme évolution,
transformation, changement, mutation, métamorphose, transmutation…
énigme insondable du devenir sociétal, car, en dépit des
apparences produites par les réductions logiques réalisées propres
à la pensée moderne du sujet (précisément par les sciences
humaines), la mutation n’est précisément pas fondée sur le
rapport immédiatement chronologique de telle ou telle praxis.
Auparavant, quelque chose s’est modifié dans la manière dont
l’être-dans-le-monde se produit comme être-au-monde, mais ni la
« volonté divine » avancée par les hommes de foi de
punir les hommes de l’hybris, ni l’« esprit du
monde » ou le « sens de l’histoire » donné
initialement comme principe et fin ne peuvent avoir raison (ou rendre
raison) de ces mutations pour moi toujours mystérieuses hormis lors
des chutes de civilisations advenant soit avec des destructions
violentes (cas de la conquête de l’Amérique et de l’Australie),
soit après de longues et souterraines préparations, où
souterraines ne revoient surtout pas à l’infrastructure marxienne
dans les cas des sociétés non modernes, c’est-à-dire ni
immédiatement précapitalistes (le moyen et bas Moyen-Âge
occidental par exemple) et, à plus forte raison, ni capitalistes. En
effet, si l’histoire de la philosophie se réduit à quêter une
succession d’interprétations somme toute sémantiquement
« simples » et formellement complexes ou, à tout le
moins, à fournir des réponses apaisantes à la question de
l’être-au-monde en un monde en mutation, elle n’en a pas réglé
pour autant le problème du sens de la mutation.
On change
d’époque de l’être comme nous le montre Heidegger dans Sein
und Zeit. On reconnaît à présent que le sens de l’être
relève d’une détermination historique, mais le pourquoi de la
mutation demeure inentamé. Au bout du compte, ce devenir propre à
notre espèce n’a peut-être d’autre sens que la « damnation »
ou la chance unique offerte à l’homme de questionner sa présence
terrestre hic et nunc (les lions et éléphants sont les mêmes
depuis qu’ils sont lions et éléphants). Et pourquoi le destin
humain ne serait-il point : « … a tale/Told by an
idiot, full of sound and fury/ Signifying nothing... » ?
Simple hypothèse, lancée au détour d’un paragraphe, mais
nécessaire pour souligner l’énigme fondamentale de ces
transformations que l’histoire, comme la philosophie laissent, et
pour cause, sans véritables réponses, en ce qu’elles n’y ont
apporté et n’y apportent que des interprétations changeantes au
cours du temps dussent-elles les présenter comme relevant d’une
vérité intemporelle et éternelle (32) Pour le moment je laisse en
suspend cette question abyssale, j’y reviendrai peut-être dans un
autre essai.
Á
présent modifions notre approche, tournons-nous vers la
déconstruction de l’histoire de l’être engagée par Heidegger
qui place la fin de la Tradition au moment de l’envol de la
métaphysique de Socrate-Platon et d’Aristote. Pourquoi une telle
antériorité quand à l’évidence, et en dépit des pirouettes des
idéologues de la démocratie, le monde grec nous est devenu
totalement ou presque étranger, ne serait-ce que dans sa manière de
penser la « nature », la naturalité de la politique et
la vulgarité de l’économie, de présenter la religion dans ses
liens avec le sport, et la musique unie à la métaphysique (33)
? Heidegger engage cette réflexion parce que ces deux penseurs
inauguraux avancèrent explicitement contre le mythos, le
primat du logos, celui d’une parole qui argumente, raisonne,
mais aussi qui ratiocine, chicane, débat, examine, induit, déduit,
prouve, réfute, choisit (34), en utilisant tous les artifices
offerts par la réduction de la langue à des propositions logiques,
de fait, à ses propres foncteurs logiques et au statut du verbe
grec, être, ἐίμί, et à son participe présent, τό όν ou τό
όντό (étant ce qui est présent, ce qui a existence), auxquels
sont attribués une valeur logico-universelle comme l’a montré
Émile Benveniste (35). A nouveau nous devons rendre à Nietzsche ce
qui lui revient, en effet, il en eut l’intuition lorsque dans
Aurore, il souligna que nos discours rapportent toute la réalité
en sa présence singulière (idiosyncrasique) à des relations
logico-déductives (inclusions, exclusions, chevauchements, etc.) qui
éliminent le sens du sens de cette essence particulière (Seieinde),
« idiotique » au profit d’un stock d’arguments
identifiant la logique grammaticale des énoncés d’une langue
donnée à la vérité d’un sens universel. C’est, en latin
tardif et avec une très grande virtuosité et complexité
logico-conceptuelle, l’exercice auquel s’adonnerait au XIIe,
XIIIe et XIVe siècles la grande scolastique médiévale.
En suivant
pas à pas l’analyse heideggérienne, on peut extrapoler une
histoire de la fin des traditions européennes à une histoire de la
fin de la Tradition en général parmi l’ensemble des cultures
humaines ; histoire qui, à l’évidence, ne se tient pas dans
un strict continuum chronologique (en voir la remarquable
illustration dans les films de Terrence Malik, L’Étroite ligne
rouge, la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique et les
derniers sauvages de Papouasie ; et Le Nouveau monde,
l’arrivée des Anglais en Virginie en 1607 et le contact avec les
Amérindiens) (36). Comme l’a si parfaitement pressentie Heidegger
cette fin de la tradition, advient dès lors qu’une tradition
(Überlieferung) (37) n’a plus « la force de
sélectionner ce qui est durable et de l’offrir à l’avenir sous
une figure constamment renouvelable. » (38), et il ajoute
ce qui me paraît essentiel pour ce qui concerne la vivance de la
tradition : « Certes la tradition, […], n’est
rien en soi si rien de lui répond et si on ne la fait pas parler en
la mettant au service d’une action et d’une pensée. »
(39).
Il y a
donc un rapport de causalité direct entre l’expansion de la pensée
métaphysique occidentale dans toutes ses incarnations théoriques et
ses pratiques, et la fin des traditions qui, eussent-elles encore
perdurées, se sont simultanément vidées de leur sens. La
pensée-praxis occidentale prémoderne puis moderne s’est déployée
à peu près simultanément sous deux formes principales,
religieuse-métaphysique et mercantile d’abord avec le
christianisme (latin et réformé) (40), et la première version du
colonialisme, esclavagiste et mercantilo-capitaliste imposés aux
peuples païens, idolâtres, fétichistes, puis, ensuite, sous la
forme d’une philosophie morale, sociale et politique, les Lumières,
comme légitimation générale et ultime d’une nouvelle version de
l’expansion « de la vraie civilisation », dans les
faits, en tant que garant du second colonialisme plus familièrement
nommé impérialisme… Enfin, un troisième stade commence
véritablement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous le
nom de décolonisation, euphémisme d’une accélération de la
globalisation, enfin, présentement, sous divers épithètes
qualifiant les interventions occidentales : onusiennes,
otaniennes, humanitaires, démocratiques, de fait, à chaque fois
comme accélération d’une intégration toujours plus étroite au
marché mondial, et donc à la globalisation, c’est-à-dire selon
une dynamique rendant les peuples et leurs États toujours plus
interdépendants et plus soumis à la forme-substance-capital de
l’être du capitalisme et la forme-substance-marchandise des socius
qui avaient pu, un temps encore, demeurer relativement autonomes, en
marge du grand procès d’uniformisation.
Notre
aujourd’hui
Est donc
l’héritier de cette seconde et troisième expansion dont il a
réactualisé le discours légitimateur avec un nouveau vocable
économique apparemment plus neutre : d’un côté la
« naturalité » des lois économiques de la globalisation
et, de l’autre, politiquement plus « moral », le
discours des droits de l’homme et de la démocratie. Voilà les
deux notions qui sont devenues les instruments de propagande de
l’impérialisme de troisième type, grâce auxquels l’Occident
mobilise « humanitairement » ses opinions publiques afin
de dissimuler la véritable convoitise économique et la féroce
exploitation du travail au fondement de toutes les relations
internationales, de toutes les guerres, de toutes les occupations et
de toutes les spoliations modernes. Une fois mise à nue l’ultima
ratio pratique de cette convoitise, l’humanitaire (ou le
discours humanisto-démocratique) se révèle et se dévoile comme la
légitimation métaphysico-politique de tous les crimes commis au nom
de cet économisme se prétendant et « naturel » et
« humaniste ». Or, qu’il s’affiche démocratique et
libéral, populaire et socialiste, anti-humaniste totalitaire et
raciste, il n’est jamais question d’autre chose que de
domination politique afin d’assurer le profit et la puissance.
Trois versions du même fondement métaphysique qui, affirmant leur
prétention à l’universel a priori, obligent les hommes à
le célébrer en diverses représentations toujours renouvelées,
mais s’articulant toujours sur le même schème : le présent,
son avenir immédiat et médiat présentent le meilleur des mondes
possibles en gestation. Les principes y sont les fins et
réciproquement. En d’autres mots, ces versions réactualisent sur
le mode anachronique la trilogie de la métaphysique platonicienne
inaugurale.
Dans ces
nouvelles configurations du devenir, le Beau, le Bon et le Vrai se
dévoilent ainsi : le Beau comme profit, le Bon (41) comme
exploitation du travail et le Vrai comme logique du capital. Cette
trilogie résonna donc comme le triomphe de la Raison sur les
ténèbres, comme l’accomplissement dialectique de la réalisation
de l’Esprit du monde et celle de l’Histoire ou, reversée (remise
sur ses pieds) en fin de la nécessité, elle s’en proclama le
stade terminal grâce à la démiurgie du prolétariat devenu, dans
le procès économique du capital, l’authentique sujet qui l’achève
et qui, néanmoins, sans ressaisir cette fin de l’histoire, s’est
tenu aliéné à et par la Technique en raison de sa foi indéfectible
dans les progrès de la science comme garants des progrès de la
morale sociale. Au bout du compte, c’est encore et toujours la
bourgeoisie, en ses diverses hypostases, qui demeure l’acteur
historique déterminant. C’est pourquoi, aujourd’hui on ne peut
que le constater avec tristesse, les plus légitimes révoltes
accomplies par les damnés de la terre, n’ont pu échapper aux rets
de la technique (42). Aussi, rendons-nous à l’évidence, dans la
description de ce mouvement, nous rencontrons à nouveaux frais ce
qu’en a dévoilé naguère Heidegger, à savoir, le sceau de la
Technique comme Gestell (Arraisonnement ou Dispositif –
de rassemblement et de calcul – selon les traducteurs),
c’est-à-dire de la Technique comme ultime incarnation de la
métaphysique qui engendre, déploie et légitime la machinerie de la
modernité : innovations scientifiques, production de nouveaux
objets, consommation, salariat, surproduction, angoisse du manque de
l’inessentiel, et, au bout du compte, le triomphe du nihilisme.
Aussi pouvons nous avancer maintenant, que la forme-capital du monde
de la globalisation mondaine a pour essence particulière le Gestell
qui, à, son tour engendre et intensifie la
forme-substance-marchandise du socius et son résultat
éclatant, le nihilisme. Or, d’aucuns l’ont déjà remarqué, le
Nihil de la modernité, n’est en rien le vide, mais
exactement son contraire, le trop-plein.
Historicisme
et tradition
En
poursuivant dans le même ordre d’idées, on ne saurait accorder
quelque crédit que ce soit à la démarche historique comme moyen de
maintenir, voire de restaurer la tradition. Cependant, saisir toute
l’ampleur de cette question exige de revenir, ne serait-ce que
brièvement, sur la notion d’histoire et de mémoire parmi les
peuples archaïques.
Lorsque
Lévi-Strauss opposait naguère deux types de cultures, celles avec
histoire et celles sans histoire, la formule parut séduisante à
beaucoup parce qu’elle fondait une dichotomie simple, dénuée
d'ambiguïté, apaisante et, au bout du compte, réinstaurait de
manière implicite la supériorité de l’Occident dans la version
des Lumières : Lévi-Strauss comme néo-kantien. Aussi fut-elle
adoptée sans examen sérieux, et nombreux furent ceux qui la
rabâchèrent ad nauseam. Or, de récents événements ont
prouvé qu’une telle formule est porteuse de très graves dangers
tant pour l’intelligence des peuples archaïques que l’action
politique du présent. Par exemple, il paraît évident que cette
formule a fourni les arguments du discours tenu par le président de
la République française, Nicolas Sarkozy, à Dakar au mois
d’octobre 2007, discours dans lequel affirmait, sans l’ombre
d’une hésitation, que « les noirs ne sont pas encore
entrés dans l’histoire » ! Il omettait (et si ce
n’est lui directement, c’est le laquais qui a rédigé son
discours) de rappeler une banalité : à savoir que l’entrée
dans l’histoire des peuples archaïques (de tous les peuples
archaïques) est consommée depuis belle lurette, s’étant
accomplie avec rapidité et violence extrêmes par le fer, le feu et
le sang. Cette entrée dans l’histoire, c’est-à-dire dans la
modernité, s’est réalisée au sein de- et grâce à l’échange
capitaliste – que cela se nomme christianisation et
colonialisme ne change rien à l’affaire –, qui fut
inaugurée d’emblée avec une ambition planétaire au moment même
de la conquête de l’Amérique, laquelle devint le modèle sans
cesse répété de l’acculturation de tous les peuples, tant les
authentiques sauvages que les civilisations possédant des États
archaïques et puissants, mais anté-capitalistes (et non
précapitalistes), aux « vertus », aux « valeurs »,
aux religions, en bref à la politique et à l’économie
occidentales.
Pour
entendre correctement l’assertion de Lévi-Strauss, il faut la
réexaminer à l’aune de la perception que les peuples primitifs
ont eu de la temporalité de leur socius et de son inscription
dans le monde. Philosophiquement on pourrait dire comment ont-il
énoncé la problématique de leur Dasein (et non du Dasein
en général). Certes, d’aucuns se savent avoir d’une certaine
manière une histoire, au sens que chacun sait pour lui-même et pour
le groupe auquel il appartient avoir un passé, parfois même un
passé reculé, vivre un présent et espérer un lendemain. Mais ce
passé, comme nous l’avons vu, s’inscrit dans le mythe et impose
sa réédition par des rites qui forgent une « éternité »
en raison de la vérité intangible que les premiers énoncent et de
la une mise en actes de l’idéalité et de sa complétude que les
seconds exposent. En d’autres termes, la vérité immuable de ce
passé rapportée à une absence de preuves écrites (de preuves
dites « objectives » par les historiens), lui donne une
qualité atemporelle et, de ce fait, éternelle. C’est pourquoi on
pourrait dire qu’ils sont non seulement des peuples préplatoniciens
et précartésiens, mais aussi des peuples prékantiens, ou mieux
non-platoniciens, non-cartésiens et non-kantiens, ce qui, selon Remo
Guidieri, nous conduit à diverses versions de « présocratismes »
tropicaux.
Sauf
pour certains ethnologues, la tristesse ne me paraît pas le trait
caractéristique des peuples des tropicaux. Certes, ils le sont
souvent devenus en raison des ravages réalisés par la colonisation
et la pseudo-décolonisation, mais ce qui les saisissaient avant
l’arrivée des Blancs c’était, en raison d’une survie
précaire, au jour le jour, l’éternel retour du même monde idéel
dans les dévoilements mythiques, dans les rituels mantiques et
initiatiques, avec parfois leurs actes d’une folle violence où
l’hybris ne quête jamais le nouveau, repousse l’aptitude
au changement, mais, bien au contraire, vise la restauration de
l’avoir été ou, si l’on peut le dire plus précisément avec un
barbarisme pour une fois bienvenu, le rétablissement et la
reconstitution de l’« être été » (43) en sa
complétude. Mythes et rites exposeraient ainsi la présence de
l’être-dans-le-monde de l’être-au-monde « sauvage »
en son éternité intangible.
On
trouve un bel exemple de ce que j’avance dans l’ouvrage que
Christian Duverger a consacré aux Aztèques dont le mythe d’origine
signale par bribes des informations géographiques rappelant un
espace lacustre situé au nord du Nouveau Mexique actuel, à une
époque indéfinie où ils n’étaient que des
chasseurs-pêcheurs-cueilleurs, avant qu’ils ne partissent à la
conquête du Mexique central pour y soumettre des peuples et créer
cet empire qui, plus tard, au moment de l’arrivée des Espagnols,
se trouvait affaibli et fragilisé par les révoltes des peuples
soumis, et que l’intelligence politique de Cortez sut exploiter
avec maestria, courage, brutalité et cynisme (44). Or,
l’histoire que présente ce mythe des origines est précisément
une histoire faussement chronologique et cependant conscientisée
comme originaire, ce qui en fait une vérité intangible.
À
chaque fois, dans de multiples et fort diverses cultures, après la
mise en place d’une origine plus ou moins mythique, s’instaure le
récit répétitif de l’hagiographie. L’Europe archaïque l’a
aussi connu, ce sont les discours héroïco-mythiques des épopées
européennes à l’origine de notre littérature (Homère, Virgile,
les récits sur les Mérovingiens, les Carolingiens, la chanson de
Roland, les chevaliers de la Table ronde, les rapports des dieux avec
les guerriers vikings et germaniques, etc…) ; c’est encore
celui des saints fondateurs chez Grégoire de Tours ; c’est le
discours des conquérants chez les chroniqueurs Aztèques ou Mayas ou
celui des origines des empires africains du Sahel dans les chants des
griots. Certes, il s’agit de bribes d’histoire d’un peuple,
d’un pouvoir, d’un monarque, d’un héros, mais d’une histoire
intangible, sans variation entraînant une mutation du sens. C’est
cela la Tradition, une manière de concevoir l’histoire (i.e. le
passé) qui construit et reconstruit l’éternisation de la
communauté et donc des rapports entre les composants de ses
référents essentiels (les hommes, les choses terrestres, les
événements cosmiques : les mondes naturels et surnaturels),
lesquels, en-soi, ne sont ni bons ni mauvais, simplement vrais, c’est
pourquoi, en cas d’oubli d’une parole ou d’un acte nécessaires,
d’aucuns y reconnaissent la possibilité d’effets redoutables.
Par
paresse de pensée certains nomment cette éternisation de la
communauté et de ses référents essentiels des « valeurs ».
Or ce n’en sont point, à moins de donner à valeur le sens positif
qu’elle possède dans la philosophie politique antique et
médiévale, c’est-à-dire celui porté par un transcendant
inentamé, l’Un-Tout (Dieu dans les religions du Livre). Il y a
donc et mémoire et histoire chez les sauvages, mais au sens de
l’anamnèse d’un rappel de l’origine et des actions originaires
héroïques et tragiques où se tiennent ces peuples, c’est-à-dire
dans ce qui les détermine comme peuple inchangé, à charge de les
lui rappeler, non seulement dans le discours mythiques, mais encore
dans le cadre d’une action à la fois réelle et symbolique, les
rites. Les peuples sans histoire « objective »,
c’est-à-dire sans une conscientisation occidentale moderne de
l’histoire comme récit causal des archives, ne sont donc jamais
sans mémoire de leur histoire subjective. Ce qui trompe aujourd’hui
notre entendement de l’altérité radicale, c’est que nous sommes
soumis à une frénésie de discours de la « mémoire »,
essentiellement de mémoires antihéroïques, de lamentations
victimaires, de pleurnicheries moralistes sur les dizaines de
millions de victimes des guerres passées, des camps de concentration
et d’extermination, discours qui ne sont en rien des discours
mnémoniques articulant d’authentiques souvenirs pieux, ou
d’authentiques rappels des dieux, mais des bavardages, plus ou
moins frivoles, suscitant des surenchères aux visées strictement
politico-économiques du présent, qui écartent justement toute
pitié, toute compassion, toute miséricorde authentiques pour les
victimes des guerres de notre aujourd’hui.
Chez les
sauvages, en revanche, il y a souvent une mémoire orale des
généalogies portant sur plusieurs générations réelles qui,
ensuite, s’enfonce dans la merveilleuse et lumineuse nuit du mythe,
mais toujours dans un continuum temporel qui réassure, d’une
manière ou d’une autre, la pérennité « inchangée »
du socius. Que des changements puisse être repérés par une
pensée objective de l’histoire, au sens grec d’« ἱστορια »,
c’est-à-dire d’une source d’informations et de connaissances,
c’est là, à proprement parler, une autre histoire, celle de
l’Occident depuis qu’il s’y adonne, depuis qu’il recompose
sans cesse en bricolant (lui bricole bien plus que les sauvages !)
dans la temporalité des bribes de passé dont la narration, parce
qu’elle s’articule sur un énoncé logico-déductif, fait
accroire la reconstitution d’événements comme manifestations de
la vérité de la totalité. Il n’est là qu’une des versions
parmi d’autres du fantasme de l’objectivation infinie, totale,
propre à la pensée de la science moderne !
Ce qui
importe, et importe seul, c’est de tenter de saisir, ne serait-ce
que de manière fragmentaire, comment les gens se pensent eux-mêmes
dans la singularité de leurs actions et de leurs énonciations
individuelles et collectives. La Tradition est donc cette opération
à la fois mythique, rituelle, symbolique et matérielle, à visée
mondaine et extra mondaine, faite de mots disant le Vrai par le seul
fait qu’ils sont énoncés, de gestes solennels ou triviaux chargés
de sens spéciaux, parfois détournés du sens quotidien (cf.
Hocquart, Kings and Councillors (45),
de matériaux fabriqués, philtres, amulettes, masques, bijoux divers
(cf. Malinowski, Argonautes of the Western Pacific (46) ou
d’outils conçu comme des pièges (cf. Remo Guidieri, Trois
essais sur les pièges et les outils (47). Voilà des approches
qui forgent le questionnement du sens que nous adressons à
l’altérité archaïque, et qui s’opposent à la seule quête de
structures formelles vidées de sens (48) et dont les coups de force
logique commandent la pensée sauvage à se mouler dans des
catégories sémantiques qui lui sont totalement étrangères (49).
Si
l’enseignement de l’ethnologie représentait encore une
expérience existentielle authentique, c’est-à-dire une expérience
de la pensée comme agir dans le monde, comme Beruff, et non
une carrière universitaire et bureaucratique, et si de ce fait il
était encore délivré avec le sérieux requis par la pensée en
acte et non le plus souvent comme un discours sans queue ni tête où
tout se confond avec des « friandises intellectuelles »
(la formule est d’Adorno dans Minima moralia) et les photos
exotiques d’un tourisme de pacotille, il ne pourrait que nous
ouvrir la voie à une herméneutique difficile, hasardeuse, que
dis-je risquée, œuvre d’une vie, et seule capable d’offrir des
interprétations fragiles puisque tout y repose sur des langues
n’ayant aucune tradition glossématique et doxographique, et donc
sur le talent linguistique des anthropologues (et peu le possède !),
ainsi que, chose rare entre toutes, sur l’imagination philosophique
et anthropologique ! Il s’agit là d’une herméneutique
plaidant pour l’humilité, or cela n’est guère le fort des
universitaires contemporains avec leur intense inclination à
magnifier l’autoréférentialité.
La
Tradition serait donc, selon des styles certes très divers, ce
déploiement de dires et de gestes où s’éploie l’hybris,
souvent incarné par la plus extrême violence faite au corps, par
des os, des plaques de bois insérés dans les narines, les oreilles,
les lèvres et, à coup sûr, avec la plus extrême douleur,
circoncisions, excisions, scarifications, torture extrême comme lors
des rites de passage du statut d’adolescent à celui de guerrier
chez les indiens Mandans, Sauks, Pawnees ou Iowas (tels qu’ils
furent peints par Catlin dans les années 1830), mais encore par
l’outrance des couleurs des maquillages (voir les peintures
faciales et corporelles des peuples de Nouvelle Guinée), par la
taille des masques, la véhémence répétitive des bruits, des
rythmes, des chants et des musiques, l’abus des drogues, plus
récemment de l’alcool, où se joue la mort. Qu’est-ce qu’une
telle démesure étrangère à tout esprit occidental rationnel (il
en produit d’autres, par exemple ses manières de faire la guerre
ou de ruiner la terre) ? On est là dans la pensée du jeune
Nietzsche, dans la mise à jour du dionysiaque… Dionysiaques et
présocratiques, les sauvages nous en ont donné de multiples
incarnations dont nous avons presque toujours repoussé sinon les
leçons, du moins les interprétations (50).
La
tradition n’est pas catharsis
Pour
juger d’une tradition qui s’appuierait sur l’histoire au sens
grec d’« ἱστορια », c’est-à-dire d’une
enquête visant la connaissance d’une réalité passé objective et
des transformations (politiques, sociales, économiques, militaires)
conçues comme changements positifs, je pense qu’il convient au
préalable d’aborder la question de la défaite de l’intelligence
mythique en Europe, vaincue au profit d’une intelligence
chronologique de la causalité, en réinterrogeant la notion de
catharsis dans l’interprétation qu’en donna Aristote,
mais cette fois à la lumière de la ritualité des sauvages. Il
semblerait, et on le verra très vite, qu’il est possible de
resaisir à travers ce cheminement la très ancienne origine de cette
fin de la tradition, et, de là, sa captation ou son inclusion dans
l’historicisme. On comprendra alors la différence entre la
tradition, celle énoncée par le mythos, et une paideia,
une instruction-éducation, une Bildung déjà moderne,
conscientisée et thématisée comme telle, et qui se déploie, entre
autre manière, selon une chronologie causale (51).
Analysée
par Aristote en tant que therapia et paideia, la
catharsis n’appartient ni à l’ordre du rite ni à celui
du mythe. Tandis que la catharsis agit au sein d’une
illusion, le spectacle théâtral saisit pour lui-même tant par les
acteurs que par les spectateurs et où, par exemple, le passé est,
en tant que déjà-advenu, un événement accompli, achevé. La
croyance, quant à elle, dont la volition immanente provoque le rite,
engendre non pas un spectacle théâtral (ou historico-théâtral),
mais une révélation incarnée au cours de laquelle sont
présentifiées et métaphorisées les formes et les figures d’une
forme-substance de transcendance qui garantissent l’unicité et
l’irrévocabilité de l’essence de l’étant communautaire, de
cet étant là et non d’un autre, de cet étant hic et nunc.
Il faut y revenir et y insister une fois encore, la tradition n’est
jamais universaliste, ni en son essence ni en sa manifestation, ni
objectivement ni subjectivement. Elle appartient toujours à une
culture ou à une sous-culture humaine, et à une seule, qui se pense
comme le centre du monde, serait-on capable, depuis un regard
extérieur, y déterminer des emprunts et y opérer des comparaisons.
Cela ne change rien quant au sens de sa totalité pour les hommes qui
la vivent en la réalisant comme agir… C’est la pensée
occidentale déjà moderne avec ses incarnations philosophiques,
théologiques, historicistes, puis économiques et militaires qui
domine le centre du monde et ses périphéries par la réduction
logico-conceptuelle conçue comme valeur universelle pour toute
culture… et, ne l’omettons point, engendre comparatisme et
évaluation généralisés. Le but de cette généralisation n’étant
rien de moins qu’après soumission militaire, spirituelle et
économique, l’acculturation des autres cultures du monde aux
langues, croyances, modes, voire aux habitudes culinaires des
conquérants, aux diverses versions de son Dieu unique, en bref, au
travers de traductions simplificatrices, à ses « valeurs »,
de fait, en ultime instance, à sa vraie valeur qui est précisément
la valeur d’échange.
En
d’autres termes, une fois éteints les feux de la rampe, chaque
spectateur quitte l’amphithéâtre et repart vers son labeur et ses
occupations quotidiennes après y avoir reçu une sorte de leçon de
morale politique et sociale. La catharsis vise donc à offrir
l’illustration (positivité) ou la critique (négativité) du dogme
fondateur de l’autorité légitime de la cité-État, de
l’Empire-État, de la monarchie-État, de République bourgeoise ou
populaire, de leurs lois organiques et de leur droit positif dans un
champ temporel causal où s’affrontent le « Bien » et
le « Mal » (52). Lorsque, plus proche de nos temps et peu
remarqué par les sociologues et les philosophes (et pour cause !),
les bureaucrates et les animateurs de la culture aux ordres des
politiciens mirent en scène les traditions paysannes européennes
(le folklore), ils cherchèrent à inscrire dans la mémoire des
spectateurs modernes simultanément une leçon d’ethnographie,
d’histoire, de politique et d’éducation civique chargée
d’imposer un système de références simples et efficaces,
uniformes, valables pour tous et qui, au bout du compte, participait
à l’invention et à la fabrication de la nation
ethnico-linguistique et/ou religieuse comme une incarnation
« naturelle » de l’État politique moderne,
contemporain héritier d’une prétendue antiquité fantasmée avec
les instruments classiques de l’historicisme : les archives et
l’archéologie (53).
Dans la
modernité d’une gauche bolchevique radicale, c’est Berthold
Brecht qui en réalisa et la théorie et la pratique théâtrales.
Pour l’écrivain et le poète communiste, la catharsis que
met en œuvre son théâtre est le ferment d’émotions et
d’arguments qui préparent la révolte sociale contre l’oppression
et l’exploitation afin de dévoiler aux hommes la ou les voies de
leur émancipation. Le cinéma d’Eisenstein, de Poudovkine ou de
Dovjenko, visait les mêmes buts, celui de John Ford dans les
Raisins de la colère, les films de la grande époque du
néoréalisme français ou italien aussi, mais de manière moins
extrême et totale (voir le film de Jean Renoir, Le Crime de
Monsieur Lange, 1936) (54). On comprend que toutes ces mises en
représentations se tiennent dans les représentations du logos
et assure sa victoire sur le mythos, ce dernier pouvant être
rappelé, mais seulement comme thème littéraire, référence
esthétique, décors, allégorie, voire, à total contresens comme
référent historique. C’est ainsi que l’on peut mesurer l’espoir
fou et l’impasse de Nietzsche qui souhaitait revitaliser et les
dieux et l’héroïsme grecs au moment où l’Occident et le monde
devenaient totalement soumis à la Technique et à son incarnation en
Gestell, au moment décisif où précisément l’homme devenu
totalement ivre de ses prouesses technologiques, intensifiait les
programmatiques de types capitalisto-techniques où il n’est jamais
question d’héroïsme, de grandeur, d’éclat, sauf au cinéma,
mais où, dans le réel, ce ne sont que pièges, coups tordus,
convoitise, cupidité au service d’un logos visant, dans
tous les domaines, la programmatique de la plus grande efficacité
matérielle immédiate (55). Lorsqu’un philosophe comme Victor
Goldsmith s’interrogeait pour savoir si « Platon croyait
aux mythes » (56) qu’il appelle pour illustrer les propos
de ses dialogues, la question suggère déjà l’épuisement du
mythe comme unique ordonnateur du sens du monde et, à l’époque,
le signe annonciateur du triomphe absolu du logos.
Rien
dans les rites des sauvages, voire dans ceux des paysans archaïques
européens ou asiatiques qui ressemblât à cette thérapie
collective cathartique. Une fois accomplies les diverses épreuves
(dépenses ostentatoires, Potlach et autres prêts somptuaires,
démesure hallucinatoire sous l’emprise des drogues, de l’alcool,
des rythmes et des chants répétés à satiété, des souffrances
physiques propres aux pratiques corporelles des rites d’initiation),
une fois donc achevé le cycle de leurs représentations, d’aucuns
s’en retournaient à leur dur labeur, à leur misère quotidienne,
aux dangers des chasses et des combats, mais non sans que la
communauté eût réaffirmé et proclamé sa singulière et unique
authenticité dans l’expression vécue pleinement comme le retour
du même, des principes et des représentations
transcendantes-immanentes qui acheminaient son
mode-à-être-dans-le-monde pour exalter son être-au-monde
originaire. Comme le souligne Karl Reinhardt, dans la polis où
le théâtre domine, les anciens dieux sont relégués à la culture
populaire, et « le citoyen d’Athènes, aussi ardent
aux procès qu’au théâtre, sait jouir de tout avec esprit
critique. Théâtre et procès portent d’ailleurs le même nom :
agôn, tournoi. La scène devient tribunal […]. » (57). À
l’évidence, nous ne sommes plus dans le rite, mais dans le débat
et le combat critiques, dans les rappels aux différences du passé,
portant à la fois sur les choix possibles qui normalement entraînent
la décision, la krisis mise en œuvre par ces premiers
intellectuels que furent les Sophistes, dans le but d’une paideia
et d’une thérapia, se déployant au cœur de la politéia…
Volens nolens nous nous trouvons parmi les élites, dans des
discussions, querelles, controverses, causeries, les premiers feux
d’une aurore de délibérations qui, beaucoup plus tard, s’avancera
sous le nom de modernité, nous sommes bien aux commencements de
la fin de la tradition.
Ainsi le
théâtre comme scène objectivant la crise d’une société ou
mieux une société en crise, crise politique et sociale, et donc
crise du sens, celui du passé et donc de l’ad-venir (58), ne peut,
en aucune façon, être identifié à un rituel, dût-il pour
élaborer sa chaîne narrative et ses ressorts dramatiques user de
structures mythologiques d’une ou plusieurs époques, utiliser des
parcelles de rituels pour élaborer sa scénographie, recourir à des
fragments de récits mythiques, des bribes de prières, des morceaux
d’invocations, des fractions d’actes rituels, en bref, planter le
décors avec diverses images, diverses statues, éidolon,
éikon, de toutes sortes (59). Ces agencements représentent
le magasin d’accessoires d’un théâtre (qui peut aller, par
exemple, jusqu’à la grotesque caricature des rites comme dans la
théâtralisation du folklore qui plaît tant aux touristes), et ne
se peuvent identifier jamais aux enjeux de sens présent au sein
d’une énonciation solennelle du mythe, dans les cérémonies
rituelles allant parfois, à travers la possession, jusqu’aux
limites de la folie (cf. pour le syncrétisme africain l’admirable
film de Jean Rouch, Les Maîtres fous) (60).
Pour
lors, il convient alors d’entendre l’histoire – en tant
que connaissance sous forme d’un récit objectivant le passé et
donc aussi les traditions au service du devenir du présent –
comme le recours à un faux-semblant, celui d’une tradition
potentiellement vivante servant de fonds discursif à la légitimation
de l’avènement de la modernité. A-t-on jamais constaté
l’immémorialité d’une tradition qui se rappellerait à la
mémoire des hommes sous la responsabilité du logos en tant
que somme d’arguments logiques ? User de l’histoire comme
instrument mnémonique afin de faire renaître une tradition, c’est
précisément se tenir au cœur de l’apophase à l’égard de la
tradition, ce que le psychanalyste Octave Mannoni définissait par
l’expression : « Je sais bien, mais quand même ! ».
En effet, je sais bien que cette tradition est en état de
décomposition avancée, quasi morte ou ne se survivant qu’en
quelques lieux très marginaux comme culture populaire à l’agonie,
mais je vais vous la conter, mettre en scène ses rites pour les
réactualiser. Agissant ainsi je la désémantise et la resémantise,
lui fournis un simulacre de renaissance afin de la rendre
intelligible et d’y intégrer nos angoisses contemporaines. À
l’évidence, ces vociférations annonçant une prétendue
résurrection, signalent à notre attention un naufrage commencé de
très longue date et, au bout du compte, nous offrent le constat d’un
décès annoncé dès longtemps. En résumé, l’antimoderniste
(61), en tant que volition explicite d’une lutte engagée contre la
modernité en usant de tous les instruments culturels propres à
cette modernité pour tenter d’en dénier les effets, n’est rien
moins qu’une autre version de la modernité, au sens littéral son
versant réactionnaire et, de fait, illusoirement conservateur.
Nul ne peut
échapper à la pensée de la temporalité de la modernité
– c’est-à-dire à sa détermination sociétale globale
comme forme-substance-capital se déployant comme Technique
Gestell (Arraisonnement) et (Total allgemeine mobilmachung)
mobilisation totale générale (62) –, en publiant des livres
d’histoire, d’ethnologie, d’anthropologie, de philosophie, en
rédigeant des thèses (avec d’abondantes notes en bas de page !),
des essais, des pamphlets, des romans, des pièces de théâtre, des
films, des spectacles folkloriques. Autant d’œuvres, excellentes
ou médiocres, qui répondent aux exigences des formes modernes de la
narrativité et de la représentation, sources de joie ou de
mélancolie, d’espoir ou de désespoir. Or, déplorer n’a jamais
été d’aucun secours pour réaliser une restauration capable
d’entraîner une authentique résurrection ! Une telle
possibilité serait-elle même envisageable dans le nihilisme propre
au déploiement de la modernité ? Enfin de compte, quoi de plus
moderne, voire peut-être d’hypermoderne que l’historicisme
antimoderne et sa volonté de résurrection des mythes, des rites, en
bref, des traditions !
Le temps du nihilisme
Une
légère inclination d’optimisme habitait Ernst Jünger dans l’un
de ses célèbres essais, Le Passage de la ligne (Über die
Linie) (63). Il y affirmait qu’une fois atteint le fond du
désastre, limite ultime à la catastrophe du XXe siècle – et,
écrit-il, l’on s’en serait approché en 1956 à l’époque de
la rédaction de son essai –, un nouvel élan créateur se
tiendrait là, déjà prêt à s’élever. Heidegger lui répondit
en précisant avec le même titre à peine modifié, des guillemets,
Über « die linie » (64), que la catastrophe n’a
pas eu lieu au XXe siècle, mais il y a déjà fort longtemps, même
si ce XXe siècle en avait illustré les advenues les plus
dévastatrices, malheureusement, il semble que la grande danse
macabre est bien loin d’être achevée ! Pour ceux qui
connaissent quelque peu la méditation heideggérienne, la
catastrophe s’origine dans le déploiement déjà fort ancien du
nihilisme. Comme Nietzsche l’avait auparavant explicité, le nihil
moderne n’est pas le vide, le néant, loin s’en faut, mais son
contraire, le trop plein des choses, le renouvellement permanent du
nouveau dans un éternel présent qui submerge l’homme jusqu’à
lui faire oublier, malgré tous les discours historicistes
mnémoniques, tout passé, toute limite, toutes valeurs supérieures
incontestées, celles qui dans la tradition commandent sans qu’on
se demande pourquoi elles commandent comme la rose d’Angélus
Silésius ne questionne pas le pourquoi de sa présence et de sa
croissance.
Le
nihilisme est aussi le mot qui rassemble le « tout est
possible » de la modernité développé par Hannah Arendt. Ce
que Walter Benjamin, dans la même veine, formula ainsi : « Il
faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que
les choses continuent à <aller ainsi>, voilà la catastrophe »
(65). Or pour Heidegger ce désastre est fort ancien ; c’est
ce qu’il énonce, à sa manière grave et responsable, mais parfois
malicieuse. Il disait, en substance, de ne point présager trop
précipitamment l’advenue d’un quelconque salut, car, si la
catastrophe a eu lieu dès longtemps, son accomplissement est très
loin d’être achevé en sa totalité ; peut-être n’est-il
qu’à peine ébauché, peut-être ne le sera-t-il jamais ?
Aussi la ligne est-elle loin d’être atteinte. Le sera-t-elle un
jour ? Voilà la question cruciale qui demeure sans réponse !
C’est
« au-dessus » de la ligne au sens d’un ailleurs
intra-mondain, et non dans une quelconque et nouvelle émanation
transcendantale que se tiennent et le crépuscule et l’aurore
possible d’une époque post-catastrophique à-venir. Puisqu’il ne
peut y avoir un « au-delà » de notre époque se tenant
dans une extériorité à venir qui s’inscrirait dans le mouvement
d’un dépassement dialectique où se nierait la catastrophe pour
atteindre, consciemment assumée, une ère de félicité. C’est là,
me semble-t-il, et je l’avance comme autocritique de mes illusions
de jeunesse (sans pour autant les jeter aux poubelles de l’histoire,
les nier), l’erreur d’un aspect du marxisme-léninisme que
d’avoir cru à une possible résolution dialectique de la
catastrophe sans pour autant sortir de l’axiomatique du progrès et
de la Technique produits par l’objectivation infinie du cogito
affiché comme l’énoncé de la vérité (« Tout ce qui
est réel est rationnel » selon Hegel… Mais qui produit
le réel sinon le cogito !). Le marxisme-lénisme crut
pouvoir subvertir l’ananké de la modernité et sa version
de la métaphysique incarnée dans la Technique en usant de la même
axiomatique du progrès infini, des mêmes instruments, des mêmes
concepts que cela même contre quoi il luttait, visant, en ultime
instance, le même télos sociétal que son modèle
capitaliste, et prétendant l’accomplir incomparablement mieux,
plus équitablement, plus efficacement. En d’autres mots, le
nihilisme ne se peut ni apaiser ni guérir : soit il disparaîtra
car quelque chose d’autre, de véritablement autre s’élèvera à
propos du questionnement de l’être-dans-le-monde menant vers une
possible transformation de notre être-au-monde, soit il poursuivra
inexorablement sa route mortifère jusqu’à la disparition de
l’espèce remplacée peut-être par les androïdes qu’elle aura
créés : le temps de Matrix sera ainsi devenu notre seule
réalité en dehors de zoos humains où seront parqués quelques
« sauvages » rêvant encore de polémos et de
liberté… *
Une fois
succinctement rappelé ce débat qui tient de l’histoire de la
question de l’être et d’un possible, quoiqu’hypothétique,
dépassement de la métaphysique en fin de parcours (66), il convient
de préciser que l’histoire en tant que discours objectif sur le
passé, et quel qu’en soit l’objet, n’est pas étrangère à la
matrice nihiliste de la modernité, elle lui appartient de plein
droit. L’histoire n’est pas un récit où le discours se présente
comme l’anamnèse fidèle de l’archaïque ou de l’antique
tradition pour en rappeler l’impératif et l’immuable
commandement. L’histoire est toujours l’actualisation de bribes
de passé (parce qu’il y a des textes sacrés, des images, des
statues, des sites archéologiques par exemple, qui servent de
prétexte à l’archivage) rapportées aux soucis du présent, comme
nous l’enseignent les débats simplistes sur la source de la
démocratie représentative moderne dans la démocratie athénienne.
Hormis une herméneutique, arrachée autant que faire se peut aux
questions du présent (ce que Leo Strauss définissait dans son
commentaire du Hiéron de Xénophon, comme la manière
d’interroger les Grecs comme ils s’interrogeaient et se pensaient
eux-mêmes), pourrait sérieusement tenter une approche toujours
fragile et humble de ce que fut une pensée et le sens de praxis
antiques ou archaïques. Mais toutes tentatives pour parler des
traditions à partir d’un cadre préétabli par le rapport
sujet/objet ou par la relation
temps-qui-s’écoule/causalité-innovations propres à la pensée
moderne, avec les lexiques et les champs sémantiques de nos langues
modernes, ne sont que fables modernes portant sur un tout autre sujet
que celui quelles prétendent approcher. Rapporter l’énigme de la
Tradition et des traditions aux questions qui ressortissent à la
plus stricte modernité n’est qu’une trahison de la Tradition et
des traditions. Ces démarches ressortissent à l’acculturation de
l’étrangeté de l’archaïsme à nos modes de penser et de
ressentir (67). Rien d’étonnant à cela car depuis la conquête de
l’Amérique, l’acculturation des cultures mondiales à la pensée
européenne s’inscrit dans la suite « normale » des
procédures qui besognent à l’unification du monde (68).
Certains
l’on a déjà remarqué, sans toutefois le souligner avec la
vigueur nécessaire, les analyses de l’altérité proposées par
les sciences humaines sont anachroniques en ce qu’elles
présupposent des essences universelles et a-historiques, intangibles
et immuables : la vérité, la beauté, la justice, la raison
transcendante, l’histoire comme accomplissement de l’Esprit, de
la lutte des classes ou de la démocratie représentative comme fin
de l’Histoire. Même si les spécialistes l’ignorent, ces
approches tiennent leur possibilité de celle qui, inaugurée il y a
fort longtemps, se nomma métaphysique et quêta la vérité humaine
au-delà de l’apparence, de la manifestation, du sensible, de la
perception singulière, de la vision, de l’ouïe, en bref, « hors »
de l’idiosyncrasique propre à l’auto aperceptif de chaque
culture, faisant de la culture grecque à travers et dans sa langue,
le fondement d’une première vérité universelle. Il suffit que
plus tard le christianisme, pour démontrer le vrai de sa foi,
utilisât la raison philosophique grecque (travail de saint Paul)
pour que la machinerie onto-théologique universalisante
(l’Un-Tout-Dieu incréé et créateur de la totalité, à la fois
principe fondateur et fin ultime du monde) y trouvât et son idea
et son energeia. Dès lors la parole du logos (parole
des élites) proclamait que le vrai se tenait dans les essences
aperceptibles par ses seuls élus, les philosophes plongés dans la
contemplation, dans le domaine céruléen des idées (eidolon,
idéa platoniciennes), aussi repoussait-elle dans l’erreur
du commun (le populaire) l’expérience existentielle de la présence
des choses et des hommes en leurs voies et manières, souvent
identifiée à de funestes passions et de néfastes opinions. Ce qui
s’est révélé une machine d’une puissance sans équivalent dans
l’histoire de l’humanité, parce qu’elle fut le préalable
théorique au déploiement des sciences de la nature, et donc au
besoin de construire des discours axiologiquement neutres. Or une
fois appliquée aux affaires humaines comme volonté de savoir des
hommes sur les hommes en leurs lieux terrestres, elle n’a engendré
que des discours idéologiques en ce que le présent (certes après
les crises graves) y était toujours avancé comme le « meilleur
des mondes possibles » selon l’expression de Leibniz. Les
savants s’attachèrent à établir une équivalence entre
l’indomptable marche en avant du progrès technoscientifique, le
Gestell – l’Arraisonnement comme stade ultime de la
métaphysique des valeurs (certitude du sujet y compris lorsqu’il
en appelle au doute cartésien, ou à l’ego transcendantal,
lesquels sont autant de variations sur le cogito ergo sum) et,
simultanément, fondateur, en ultime instance, du nihilisme –,
et les progrès de l’intelligence et de la morale humaines comme
l’imposèrent les Lumières jusqu’à l’aube des grandes
catastrophes humaines du XXe siècle européen.
Entre les
avancées pour le moins inouïes des sciences de la nature et le
progrès intellectuel, moral et politique, il n’est pas exagéré
d’affirmer que, dès l’aurore de la pensée moderne, le fossé
est immense et sûrement impossible à combler. Si le proverbe
français « science sans conscience n’est que ruine de
l’âme » détient une part de vérité, alors demain n’est
point la veille d’une mise à l’encan du nihilisme. Or, ce qui
caractérise le nihilisme moderne c’est non seulement l’excès
des choses commandé par l’infinité de l’innovation, du produire
et du consommer qui s’y adjoignent de manière consubstantielle,
mais c’est peut-être plus fondamentalement l’infinité de la
mêmeté en son essence. Cette essence a été représentée en
particulier par trois artistes contemporains, sur le mode dramatique
par Arman et Rauschenberg, et sur le mode dérisoire par Tinguely.
Si, comme l’a explicité Heidegger, la « science ne pense
pas » (69), ne pense pas ses conditions de possibilité, il est
dès lors tout à fait illusoire de quêter quelque espoir de salut
éthique dans l’intensification toujours plus puissante de la
recherche scientifique et de ses résultats pratiques constatés à
la fois dans la recherche des divers instruments militaires et de
leurs sous-produits rentabilisés par la consommation de masse.
Il en va
ainsi pour la plus triviale des sciences sociales, la sociologie. Ses
divers plaidoyers pour le progrès de l’intelligence humaine et des
organisations sociales s’appuie sur l’objectivation moderne du
socius, laquelle marquerait un progrès face à la
philosophie, laquelle se réduirait à un discours uniquement
spéculatif, incapable de prendre en compte le réel comme on peut le
lire dans l’un des ouvrages inauguraux de la sociologie moderne,
Les Règles de la méthode sociologique d’Emile Durkheim !
Si l’on suit l’affirmation durkheimienne, il faudrait, comme les
sociologues et la plupart des historiens, avancer sans hésitation
qu’il y a de réels progrès de la pensée, une véritable
croissance de l’intelligence humaine depuis l’émergence de
l’espèce homo sapiens sapiens ! Nombre d’ethnologues
le suggèrent implicitement quand ils regardent les nouveaux
syncrétismes culturels du tiers-monde comme une poursuite positive
des traditions, comme une sorte d’adaptation harmonieuse de
l’archaïque aux contraintes du nouveau ! Mais, ce ne sont là
que billevesées d’intellectuels à la mode, niaiseries de
bureaucrates de la culture, sornettes formulées par des esprits
paresseux et animés d’un sens aigu de la domesticité à l’égard
des pouvoirs qui les nourrissent. Il y a là autant de fariboles qui
servent à masquer le travail du négatif des forces propres à la
modernité et qui, au nom d’un humanisme en toc, mais souvent
sanglant, se refusent à constater les ravages de cette même
modernité sur les cultures traditionnelles, leur mise à mort, pis,
la ruine déjà ancienne de la vie matérielle et spirituelle de ces
hommes des tropiques sous l’effet mortifère des techniques de
monocultures, de l’industrialisation agricole et agroalimentaire
sans merci, de la désertification généralisée de la faune et de
la flore, des exploitations minières ravageuses, de
l’industrialisation généralisée sans précaution aucune de
l’environnement devenu tellement pollué aujourd’hui que
l’espérance de vie de certaines populations locales y retrouve des
taux proches de ceux qui avaient cours pendant le Moyen-Âge européen
(70).
Or,
implicitement, les tenants de ces discours du progrès et du
syncrétisme harmonieux suggèrent dans la plus totale impunité
intellectuelle que les sauvages furent des hommes moins intelligents
que les hommes du XXe siècle, tant et si bien qu’il pourrait leur
arriver de dire en privé que Parménide était, tout compte fait,
bien moins malin que Platon et saint Thomas d’Aquin, lesquels
seraient totalement dépassés par nos esprits contemporains à la
mode qui souvent leur font de mauvais procès critiques afin de
s’assurer une gloire que la médiocrité de leurs œuvres ne leur
offre point. En fin de compte, ce comput chronologique de
l’intelligence fait que ces soi-disants penseurs contemporains
transforment systématiquement Descartes, Spinoza, Kant, Hegel ou
Nietzsche en faire-valoir de leur pauvreté académique ou de leur
démagogie marchande. Dans la série des clichés tout bonnement
indécents, que dis-je obscènes, comment peut-on présenter Platon
comme le père de la pensée totalitaire contemporaine et Marx comme
le « fondateur du Goulag », Kant comme le théoricien de
l’antisémitisme, Fichte comme le père spirituel de Hitler, et
enfin Nietzsche et Heidegger en tant que scribes du même « petit
peintre viennois » ?! Mais les Glucksman et autre BHL, le
modeste Louis Dumont, l’insupportable Ferry et la famille Faye pour
choisir parmi les exemples les plus grotesques ne sont jamais en
reste d’une canaillerie, dès lors qu’avec la complicité des
journalistes une gloire médiatique leur est assurée. Si tous ces
gens ne se prenaient pas au sérieux, on pourrait songer parfois à
quelques éclats dadaïstes !
Une
telle déliquescence de la pensée a mené les sciences humaines à
l’abandon des questions soulevées par les classiques.
L’enthousiasme de façade pour les « différences » et
le « multiculturalisme » ne sont que des spectacles
offerts aux gogos par les ventriloques de la politique, de
l’enseignement et des médias au cours de colloques plus stupides
les uns que les autres, où l’on ne loue le parfum exotique et
archaïque des peuples qu’à une seule condition : que cette
« étrangeté » se réduise à de la verroterie, de la
camelote, de la pacotille, au toc. Voilà comment pensent et agissent
les tenants d’un parfait simulacre qui, mis en présence de
véritables différences, se montrent sourds à ce qu’elles peuvent
encore posséder de forces, de grandeur tragique et de beauté
sauvage. Derrière la fausse curiosité touristique ou muséale, ces
gens n’expriment que mépris pour les cultures archaïques. Aussi,
une conclusion s’élève-t-elle : au cœur de ces
faux-semblants se tient, de fait, la plus triviale admiration pour le
progrès.
On en
arrive ainsi à la vulgate des sciences humaines contemporaines qui
se complaisent à louer de tristes, mornes, lugubres, sinistres,
méprisables, et souvent infâmes bureaucrates de la culture comme
ceux, par exemple, qui officient au musée des « Arts
premiers » à Paris ou, ailleurs, dans des musées d’art et
traditions populaires (71). Mais ces mêmes « sciences »
rechignent, quand elles ne les condamnent point, devant des formes
culturelles hybrides bien plus contestatrices des certitudes
occidentales. En ces cryptes mortifères, dans ces cénotaphes
muséaux, les « sauvages » ou les paysans archaïques
sont tous « beaux » et « gentils », à
condition qu’ils reposent tranquillement. Quant à ceux, là-bas,
au loin ou plus près, dans un tiers-monde ravagé, entassés
misérablement dans de gigantesques bidonvilles (72) ou dans les
campagnes désertifiées du sous-développement (73), qu’ils
s’avisent un jour de prendre les armes pour secouer le joug d’une
néocolonisation et d’une exploitation impérialistes, pour
s’opposer aux crimes agrochimiques ou pharmaceutiques devenus
insupportables, ils redeviennent aussitôt ce qu’ils furent
toujours pour la pensée et les praxis de l’Occident, des êtres
sans véritable civilisation, des « barbares ».
Aujourd’hui ont les appelle « terroristes » !
Comme je l’ai déjà souligné, le Président Sarkozy ne s’est
pas embarrassé de circonvolutions en proclamant à Dakar que
« l’homme noir n’était pas encore entré dans
l’histoire ! ». Mais alors quid du commerce
triangulaire basé sur la traite des noirs sinon le déploiement
d’une histoire, celle du capitalisme mercantile, une première et
puissante avancée de la forme-substance-capital du monde ?
Après ce qu’il faut bien appeler l’énoncé d’une grande
vilenie, je n’ai pas entendu d’ethnologue protester avec la
fermeté requise, non pas à l’encontre d’une injure et d’une
injustice faites aux Africains, ils sont présentement tout à fait
capables de défendre seuls et leur honneur et leur histoire, mais
pour affirmer qu’il s’agit là tout simplement d’une ânerie
proposée par un quelconque énarque, conseiller du Prince.
Pour
en finir avec le retour de l’antimodernisme
Mais
revenons, une fois encore, aux diverses tentatives de retour à la
Tradition. En Europe, elles furent si régulièrement renouvelées
qu’il n’est pas trop exagéré d’avancer que la volonté de
résurrection s’y actualise à chaque fois que s’éploie un état
de crise civilisationnel, crise économique, sociale, politique, plus
essentiellement, crise du sens en renouvellement, le sceau même de
la dynamique de la modernité. Les tentatives les plus grandioses,
que ce soit la Renaissance italienne étendue ensuite à l’Europe,
que ce soit la Réforme protestante ou, plus ambigus, les référents
romains de la Révolution française, le culte du gothique parmi les
Romantiques, la renaissance d’une précédente Renaissance chez les
préraphaélites anglais ou celle des vieux Teutons du IIIe Reich,
aucune d’entre elles ne s’est jamais soldée par une quelconque
résurrection de l’ancien, bien au contraire. Renaissance, Réforme,
Révolution, le retour aux Grecs et aux Évangiles sans plus
d’« intermédiaires », les vertus politico-éthiques de
la Rome républicaine, les brumes abyssales des Nibelungens,
le théâtre folklorique des origines ethnico-populaires, aucun de
ces discours, aucune de ces pratiques philosophiques, esthétiques,
ethnologiques, théologiques ou politiques du retour ne ressemblent
jamais à une machine à remonter le temps. Ni les débats
philosophiques de l’Académie florentine, ni les Évangiles relus
par les théologiens réformés, ni la Rome des révolutionnaires
français, ni les Chevaliers teutoniques auxquels s’identifiaient
les Waffen-SS, ne sont de l’antique ou du médiéval, tous ces
états ont exprimé l’esprit de leur temps qui a pu parfois se
montrer dans une scénographie de style pré-hollywoodien. Entre
l’expressionnisme naguère et le Disneyland d’aujourd’hui
(par exemple le défilé organisé par le publicité Goulde pour
célébrer le deux centième anniversaire de la Révolution
française) se construisait et se construit une attribution du sens
politique où les renaissances esthétiques servent de décors à la
modernité pour en masquer précisément la dynamique nihiliste.
Il n’est
peut-être pas trop d’affirmer que les renaissances manifestent,
chacune en leur guise, l’un des faces du nihilisme, sa face
nostalgique. Chaque mouvement présenta une lecture renouvelée du
passé, une actualisation par rejet de multiples étapes
intermédiaires accusées, souvent à juste titre, d’avoir censuré,
caviardé, mithridatisé ou détourné les textes et les idées
originaux. Or la critique du détournement ou de la dissimulation
s’appuyant sur les textes originels, si juste soit-elle, n’entraîne
jamais le renouveau de l’expérience existentielle de l’antique,
dans le meilleur des cas, elle peut, selon une herméneutique
rigoureuse, retrouver l’esprit d’un texte, décrire de manière
empathique le style et le mode de pensée d’une culture, mais
demeure impuissante à réimplanter une culture originelle et
primordiale comme culture vivante.
Ainsi, dès
le XIIe siècle, l’effort admirable des théologiens occidentaux
d’abord, puis vers XIVe celui des laïcs visant au retour ou à
l’approfondissement des penseurs grecs en rapport avec les Arabes,
n’a pu restaurer ni la société des élites de l’« Aufklärung »
athénien ni la religion grecque. En revanche, elle instaura une
coupure encore plus nette entre les érudits et les savants d’une
part, et la culture populaire de l’autre qui demeurera encore
longtemps hors de cet humanisme hellénisant déjà moderne (74). De
façon identique l’une des pierres angulaires de la Réforme, la
prédestination, n’a pas été retrouvée, quoiqu’ait dit et
écrit Luther, dans les textes évangéliques canoniques. Il fallut,
une fois encore, forcer le texte avec l’esprit du temps pour en
prouver la présence dans le Nouveau testament. Luther prétend que
dans I. Corinthiens 6-19 elle y est énoncée. Or que dit le
texte : « Ou ne savez-vous pas que votre corps est le
temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de
Dieu, et que vous n’êtes point à vous même ? Car vous avez
été acheté à un grand prix ! Glorifiez donc Dieu dans votre
corps. » (Traduction protestante, Second, Société
biblique France, 1934) (75). Or le contexte dans lequel se situe le
texte n’est en rien inclus dans une thématisation explicite ou
implicite où la prédestination serait prouvée par la positivité
de quelconques activités terrestres. Le texte précité de Paul aux
Corinthiens renvoie explicitement au combat contre le péché de
chair, contre la « fornication » comme il est dit entre
les paragraphes 6-12 et 6-20 entre lesquels se situe le 6-19 auquel
faisait appel Luther. Or cette lecture détournée n’a pas pour
origine Luther, lui-même ne fait que reprendre et actualiser saint
Augustin qui était, en ce début du XVIe siècle, partiellement
oublié d’une Église catholique devenue essentiellement thomiste,
et donc en quête d’une harmonie sociale politico-économique
(hiérarchie intégrée des pouvoirs temporels et spirituels sous la
double juridiction du pape, l’ensemble étant doublé d’une
théorie du juste prix) dont la dérive, sous les effets du premier
capitalisme et des besoins monétaires croissants de Rome mena à la
vente du Salut contre des Indulgences.
Cette
singulière manière de relecture de Paul par l’intermédiaire de
saint Augustin dans cette Renaissance aux splendeurs mondaines et
païennes, permet d’inscrire l’axiomatique théologique de la
prédestination dans l’esprit d’un temps où se réorganisait
l’Europe vers le mode capitaliste, laquelle offre ainsi une belle
illustration de la théorie du reflet idéologique chez Marx. Outre
que du point de vue d’une tactique de la pratique, cette
axiomatique fortifie la foi des penseurs réformés (Luther, Calvin,
les puritains hollandais, anglais et écossais) et de leurs émules
dans les combats qu’ils mènent contre l’Empire et Rome, elle
permet encore, contre les clercs, les prêtres, les moines et leurs
multiples commensaux, de rendre simultanément justice aux roturiers,
aux marchands, aux artisans, aux laboureurs, à la femme au foyer, de
légitimer théologiquement leur agir terrestre et d’affirmer ainsi
que leur labeur est pour Dieu une preuve essentielle de la vraie foi,
preuve sans commune mesure avec la contemplation parasitaire des
moines et des moniales, avec l’action corrompue de tous ces prêtres
qui se proclament à la fois les intercesseurs de Dieu devant le
peuple et les directeurs de conscience des aristocrates qui
soutiennent de leur sabre l’Église (76). Cette théologie de la
prédestination, dût-elle être avancée par des hommes qui
refusaient sincèrement d’accepter la monté en puissance de
l’immanence du capital, offrait néanmoins une légitimation divine
au travail manuel, au commerce et à l’échange honnête et
vertueux, qui commençaient à dominer et à déterminer l’ensemble
des relations sociales consécutif à l’intense développement
urbain, minier et industriel intensifié par les flots d’or venus
de la récente découverte de l’Amérique.
En
proclamant que la réussite de l’homme dans ses activités
terrestres était la preuve du Salut offert par Dieu à ses élus
– la théologie de la prédestination – la Réforme
pouvait affirmer que le Salut était accordé pleinement aux nouveaux
acteurs socio-économiques d’une Europe en pleine mutation
(découverte de l’imprimerie, intensification de l’industrie
métallurgique, des ateliers de fabrications des armes à feu, de la
chimie des poudres, du tissage, de la construction navale, du
développement de la finance bancaire et des assurances maritimes).
Humanisme grec esthétisant chez ceux qui effleuraient et caressaient
l’agnosticisme ou le gnosticisme, prédestination chez ceux qui,
tout en demeurant fermement ancrés dans la plus intense foi
chrétienne, n’en voulaient pas moins secouer un joug
aristocratique et ecclésiastique catholiques devenu insupportable
dès lors que leur labeur et leurs exigences d’éthique et de
justice (77) prouvaient au quotidien une réussite terrestre dont ils
n’avaient pas à avoir honte face à leur Créateur. Mais, jamais,
il ne fut question ni en Italie ni en Allemagne ni en France, encore
moins en Hollande ou en Écosse de revenir à l’expérience
existentielle du premier christianisme, à l’Essénisme, au
Jéhanisme, aux diverses églises chrétiennes orientales héritières
directes de ce premier christianisme, pas même à l’Orthodoxie
constantinopolitaine plus proche des premiers Pères de l’Église.
Humanisme et Réforme, Humanisme ou Réforme, l’Europe occidentale
signait ainsi l’abandon définitif de l’antique tradition
chrétienne et de sa tradition médiévale (le monde comme présence
miraculeuse de tous les saints intercesseurs, qui survécut longtemps
encore dans les campagnes), pour entrer bel et bien dans l’époque
de la première modernité, celle que, quatre siècles plus tard, Max
Weber étudia et théorisa dans un ouvrage majeur sous le titre :
« L’Éthique protestante et l’origine du capitalisme ».
Les
appels modernes à la résurrection de l’ancien, voire du très
ancien, dissimulent toujours les pièges de la modernité, et ses
leurs masques idéologiques antiquisant et archaïsant sont autant de
ruses de la raison technoscientifique qui servent à obscurcir la
dynamique souveraine du nihilisme. Armée de ces instruments
mnémoniques rendus possible par l’émergence de la domination de
l’historicisme, les hommes de la modernité la plus extrême se
nourrissent de rêves nostalgiques. Dès lors, d’aucuns peuvent, en
toute bonne conscience, préparer sous l’empire d’un quelconque
Kniebolo (78), et souvent dans la joie (79), de véritables
catastrophes, des immolations massives, en les légitimant d’un
pseudo transcendant archaïque des praxis qui, dans la banale
factualité quotidienne, radicalisaient et fortifiaient plus encore
l’essence nihiliste de l’inexorable marche en avant de la
modernité technoscientifique, le seul vrai progrès de l’humanité.
Que ce soit
les références à d’antiques populations qui l’on somma d’être
garantes de l’advenue moderne de certains peuples-ethnies dans leur
État-nation (les Grecs antiques pour la Grèce moderne, Attila et
ses hordes de cavaliers nomades pour les Hongrois, les Sarmates pour
l’aristocratie nationaliste polonaise, les Daces pour les Roumains,
les anciens Hébreux pour l’État d’Israël), que ce soit les
appels à la « Gaule éternelle » et la « Germanie
immémoriale » au nom de la civilisation (laquelle ?), les
références à la Rome impériale pour légitimer les conquêtes
coloniales de l’Italie fasciste ou l’appel aux mythologies
germaniques dans les discours et l’iconographie nazie plaidant pour
un nouvel ordre européen aryen et teutonique, rien dans ces
bric-à-brac constitués de morceaux disparates de discours
historiques, philosophiques, psychologiques, linguistiques,
archéologiques, ethnographiques, ethnologiques, physiologiques,
biologiques ne renvoie à une quelconque résurrection possible des
sociétés anciennes (80). Tout au plus ces discours tentent de faire
grossièrement coïncider le passé avec le présent en construisant
le champ sémantique et symbolique d’une simultanéité
(Gleichzeitigkeit). Mais, au bout du compte, ils légitiment en le
dissimulant le « tout est possible » immanent à la
modernité radicale. Un décor de théâtre, d’opéra ou de cinéma
peut faire accroire deux heures durant la présence des Maîtres
chanteurs de Nuremberg, celle des Chevaliers teutoniques, d’Ulysse
ou de Wotan (81). Seuls quelques fous géniaux peuvent encore le
réaliser, mais leurs œuvres appartiennent à ce que l’on définit
comme l’œuvre d’art, c’est-à-dire au monde de la
représentation cathartique, de la cure, ou simplement, à la
contemplation impuissante du désastre.
Mais ici
s’élève un autre paradoxe, le peuple à qui s’adressent les
discours aux effluves archaïsantes du démagogue et dont la vie
quotidienne se résume à une perpétuelle confrontation drastique
avec la modernité, celle de l’exploitation propre au rapport
capital/salaire, n’est même plus dans un état d’esprit capable
de saisir dans ces œuvres l’admonestation cathartique qu’elles
présupposent.
Pour le
peuple de la modernité tardive il s’agit de quelques heures de
distraction, mais l’essentiel n’est point là, car la
publicité comme la propagande politique lui a appris que le
« bonheur » du vivre ensemble ne peut s’éprouver que
dans la perception et l’espérance permanentes d’une amélioration
toujours croissante de la consommation. Au bout du compte ce ne sont
pas les grandes messes de Nuremberg qui fournirent une légitimité
massive et inespérée au régime nazi, mais bel et bien sa capacité
à résoudre le problème du chômage, de la protection sociale et du
niveau de vie, comme sa capacité de réaliser des exploits
technologiques porteurs de records du monde de vitesse et de
puissance (82). En effet, une fois le spectacle terminé, une fois
éteints les feux de la rampe, les hommes constatent que les
tracteurs et les engrais chimiques, toujours plus intensément
employés, augmentent rapidement la production agricole, que les
automobiles, toujours plus puissantes et nombreuses, roulent à toute
vitesse sur des autoroutes, que les trains, toujours plus
perfectionnés, filent dans la nuit, que les paquebots, toujours plus
grands, plus luxueux, traversent l’Océan comme un lac, que les
avions, toujours plus rapides et confortables, raccourcissent les
distances, en bref que la machinerie moderniste s’apprête à
embraser la terre, le ciel, les campagnes et les villes, qu’elle
annihilera tout sous le claquement sec et réguliers des
mitrailleuses, dans le fracas des explosions des obus et des bombes,
qui enseveliront des dizaines de milliers de gens sous les ruines et
dont la reconstruction plus violente encore finira par nous réduire
tous à la misère, à la faim, sur une planète devenue une ruine
écologique.
Nous serons
alors conduit par nous-mêmes comme un bétail asservi et heureux
vers une mise à mort bien plus massive que les hécatombes
coloniales du XIXe siècles et plus terrifiantes que les danses
macabres européennes du XXe siècle. Les usines grondent et les
hommes, Vulcains des temps modernes, y forgent la puissance et
l’orgueil de la Nation, de l’État, de l’Empire, pour certains
celle de la « race », pour d’autres de la « classe »,
de la « République »
ou de la « Monarchie » : « Deutschland Über
Alles », « La victoire en chantant… »,
« God Save the King ». Même Staline adepte
radical du motto « Du passé faisons table rase… »,
au moment où se dessinait de plus en plus précisément le spectre
de la guerre, en 1938, demande à Eisenstein de faire un film sur
Alexandre Nevsky où est montré la barbarie impitoyable des
Chevaliers teutoniques déjà vaincus par une « grande guerre
patriotique » ante factum !
Ainsi,
le passé fantasmé dans cette brocante mnémonique vise à faire
oublier aux hommes de la modernité tardive que cette apothéose de
la technique attise la convoitise où se tient la domination de
l’avoir sur l’être qui est devenu, avec la mondialisation du
rapport capital/travail salarié, le mode-à-être-dans-le-monde des
hommes et d’eux seuls (ni des lions ni des tigres !). Dès
lors, il ne restera plus aux survivants qu’à reconstruire, plus
gigantesque encore, pris dans le maelström infernal du progrès
jusqu’à la prochaine crise et ce ad infinitum… C’est là
pourrait-on dire le paradoxe de l’espèce humaine, mammifère
supérieur doué de raison raisonnante, qui attend, presque
joyeusement, d’incommensurables destructions pourvu que dans
l’immédiateté de sa vie quotidienne la consommation ou son espoir
se représente en croissance permanente.
Au bout
du compte, rien dans ses rappels au passé ne peut être assimilé
aux antiques énoncés du mythe et à l’appel à l’éternel
retour du même dans l’exercice des rites. Ils en sont exactement
l’inverse, un élément dans le gigantesque puzzle qui accompagne
l’accomplissement de la techno-science, c’est-à-dire l’ensemble
des innovations potentiellement infinies en leurs fonds métaphysique.
Nous sommes toujours dans ce monde, nous y sommes de plain pieds et
lui appartenons de plein droit, car nous l’engendrons.
Que ce
soit dans le champ des discours universitaires, des adresses à la
culture de masse, que ce soit dans le champ des discours politiques
qui s’enivrent des « valeurs », il n’est jamais
d’autres énoncés que celui de la simultanéité, où tout
discours sur le retour du passé n’est que le masque des seules
valeurs planétaires réelles dans la praxis de la globalisation :
les valeurs boursières à la fois immatérielles et matérielles,
véritable forme-substance de l’empire de la finance, c’est-à-dire
de l’argent comme référent ultime, simultanément immanent
(autoréférentialité) et transcendant, déterminant l’étant
collectif et individuel en sa totalité, organisant le socius
global et y définissant les positions de chacun. C’est que la
mondialisation engendre une cacophonie généralisée qui laisse peu
de place au simple bon sens et privilégie l’imposture parfois
proposée de bonne foi : altermondialisme sans pensée théorique
ni vision d’une praxis efficace, commerce équitable qui n’a
d’équitable que le nom dès lors que le produire et son salaire ne
sont pas équitables, ethno-rock qui n’a plus rien d’ethno et
tout du rock, hip-hop comme occupation des chômeurs de banlieues,
rap prétendument contestataire sous contrôle d’une quasi police
des mœurs et de la pensée, opéras de Mozart mis à la sauce des
bobos newyorkais, et ceux de Wagner cuisinés comme brouet
bourgeois-nazis-décadents, démocratie et droit de l’homme imposés
à coup de tortures et de guerres, simulacres démocratiques servant
de masque aux économies mafieuses (ex-Europe communiste),
Paris-plage pour jeunes cadres branchés (et non l’envoi massif des
pauvres en vacances au bord de la mer), la modernité tardive (ou si
l’on veut la modernité de troisième type, celle qui commence avec
la révolution informatique) nous habite et nous pense, y compris et
surtout lorsque l’on s’imagine pouvoir en maîtriser et en
apaiser l’hybris avec les appels et les rappels à une
Tradition historicisée et moralisante. Ce ne sont là que placebos
aux effets rapidement éventés qui doivent être sans cesse répétés
ad infinitum.
Avec une
saisissante lucidité, Marc Bloch l’avait parfaitement compris en
observant les comportements veules des élites et du peuple au
lendemain de la défaite totale de 1940 : « Les hommes,
écrivait-il, sont
toujours plus près de leur temps que de leurs pères ».
Transposée dans le fil de mon propos, cette assertion se généralise
parfaitement. Elle nous signale que les hommes modernes sont toujours
prêts à oublier, voire à assassiner leur père, à commettre le
parricide réel ou symbolique, à liquider l’ancienne loi, non
point, pourrait-on croire naïvement, pour échapper à la Loi du
Père et s’en libérer, mais, banalement et lâchement, afin de
gagner les succès mondains et un bonheur immédiat grâce auquel ils
croient pouvoir échapper à l’aliénation ontologique du manque.
Prenons l’exécution de Louis XVI par exemple, elle procède de cet
espoir (83), celle de la famille impériale russe pareillement,
comme, en moins dramatique, l’abdication de l’empereur
d’Allemagne en 1918 ; et, last but not least, le
communisme soviétique, version particulièrement brutale
d’intensification de la modernité tout en étant porteur
d’immenses espoirs d’émancipation n’échappa point à cette
modalité du retournement en 1989. Ainsi, la plupart de ceux qui, en
sa période tardive, servirent le pouvoir communiste souvent avec
bassesse, se sont empressés, dès 1989, de le vilipender pour louer
ce qu’avant la crise de l’automne 2008 d’aucuns appelaient la
victoire absolue du capitalisme le plus libéral. Pourquoi donc nous
étonner ?!
Si dans la
modernité les « hommes sont plus près de leur temps que de
leurs pères », alors l’implosion du pouvoir communiste
est à l’évidence la conséquence logique de son motto. En effet,
quoi de plus explicite comme proximité permanente à son temps que
le mot d’ordre : « Du passé faisons table rase ! ».
De fait, cette devise ne dût rien au rédacteur de l’Internationale,
ce n’était qu’une réédition, à coup sûr ignorée par
l’auteur de ce chant révolutionnaire, des conseils que Leibniz
avait prodigués au tsar Pierre le Grand. Ce dernier avait demandé
au philosophe : que faire des traditions populaires russes qui
entravent le développement moderne de l’Empire ? Les jeter
aux poubelles de l’histoire fut en quelque sorte la réponse du
philosophe en sa grande sagesse ! Si bien que la liquidation du
communisme apparaît tardivement comme la suite logique de ce
conseil, à partir du moment où les élites politiques soviétiques
constatèrent l’échec d’un certain socialisme d’État.
Or pour la
nouvelle bourgeoisie d’État, il n’était pas question qu’elle
le transformât en un socialisme du socius en sa totalité, en
un socialisme luttant effectivement contre la
forme-substance-capital du monde et son corrélat, la
forme-substance-marchandise. Afin de conserver et d’augmenter ses
privilèges, elle bascula dans la braderie générale du bien public
puisque là se tenait l’extension du capital. Dès lors, plus rien
de ce qu’avait construit les pères n’avait de valeur… Une fois
encore on avait arasé le passé. Nous sommes devenus très modernes,
hypermodernes devaient se dire en privé les acteurs principaux de
cette mutation sans précédent.
De
la tradition…
Que
disait-elle la Tradition dans sa sempiternelle antienne ? Elle
rappelait aux hommes que le principe même de l’humanité de
l’homme n’était rien moins que la fidélité aux pères, que de
se retrouver au plus près d’eux, après que biens des passions,
après l’ivresse de la convoitise et de la jalousie, la violence
des guerres qui les en éloignent. Pour ce faire, il fallait
impérativement en éliminer les effets délétères, ce dont se
chargeait le dire du mythe en rappelant les principes premiers et
l’agir des rites en réactualisant la complétude du temps des
origines, le Paradis perdu ou l’émergence du sens donnant sens au
monde émergeant du chaos primordial…
Si,
comme le dit un jour Heidegger, « un dieu peut nous
sauver », il n’a jamais dit ni de quel dieu il s’agissait
ni même s’il faudrait prier pour son advenue : car comment
nommer un dieu possible ?… À l’évidence, mus par
l’accélération sans précédent du progrès de la techno-science
et l’arrogance qui en résulte, nous sommes les victimes
consentantes de nos propres inventions. Nous, les « derniers
des hommes », errons égarés dans le nihil de
l’hypermodernité, au centre non point du vide, mais de « la
présence totalitaire du plein » (84), tous orphelins de cette
antique scène où l’homme dans une complétude remémorée dans
une langue singulière et irréductible à elle-même y compris dans
son silence, avec des gestes, des images, des statues, des masques,
des maquillages, etc., retrouvait entre le combat (polémos)
et l’harmonie (harmonié) sa juste place entre le chtonien
de la Terre et l’empirée du Cosmos…
Ressaisir
notre très antique sagesse, et aussi celle des sauvages, lesquelles
n’excluaient pas, tant s’en faut, la violence, c’est, pour
notre aujourd’hui, percevoir le désastre en ses manifestations
quotidiennes. Y faire face sans frémir, sans gémir, sans
pleurnicheries moralistes, c’est chercher à en comprendre
l’origine et l’accomplissement… Quant à son dépassement, son
au-delà, son advenue… les percevoir présuppose l’émergence
d’une autre histoire de l’Être… Demain n’en est point la
veille…
Claude
Karnoouh
Paris-Saint
Roman de Tousque-Trieste-Bucarest, 2009-2011
* Bertold
Brecht, « Générations marquées », in Poèmes
d’exil, vol. 6, 1941-1947, L’Arche, Paris, 1967, p. 15.
Traduit par Gilbert Badia et Claude Duchet. Original, Geditchte 6,
Suhrkamp Verlag, Francfort-sur-le-Main, 1964.
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1 Il suffit de constater
l’état présent, « postcommuniste », des campagnes
est-européennes, y compris celles qui voici un demi-siècle
manifestaient encore des aspects d’un archaïsme rémanent vivant,
pour se rendre compte qu’il n’est plus de présence de
l’archaïsme que dans les livres et les musées d’art populaire
et d’ethnographie (Cf. Claude Karnoouh, L’Invention du peuple,
2e édit revue et corrigée, L’Harmattan, Paris, 2008). Dans le
genre détournement de la tradition, Le Musée du Paysan roumain de
Bucarest, demeure l’un des chefs d’œuvre du kitsch postmoderne…
Le pendant occidental de ce kitsch postmoderne se situe à Paris, au
Musée du Quai Branly (ex-Musée des arts premiers !). Cf. le
très pertinent article de Françoise Choay, « Branly : un
nouveau Luna park était-il nécessaire ? », in Urbanisme,
septembre-octobre 2006.
2 Alexandre Koyré,
From the Closed World to Infinite Universe, John Hopkins
Press, Baltimore, 1957 ; en français, Du monde clos à
l’univers infini, PUF, Paris, 1962, cf., la conclusion.
3 Cf., Émile Durheim,
Les Règles de la méthode sociologique, Alcan, Paris, 1895.
L’hyperpositivisme de Durkheim le conduisit à considérer les
faits sociaux comme des choses et le mena à mettre en œuvre une
objectivation axiologiquement « neutre » et « objective »
du fait social, comme si le sociologue et son objet humain n’avait
pas une langue parfois commune et parfois non, sans parler des
problème soulevés par les « objets » qui parlent
d’autres langues (le fondement ontologique du commentaire
herméneutique de l’anthropologie !). C’est ainsi qu’il
adopta une conception quasi technique du fait social dont les effets,
à moyens termes furent, par exemple, le développement de
l’éthologie et les comparaisons spécieuses entre les
comportements animaux et humains. A propos de la mathématisation des
fait sociaux cf., Raymond Boudon, L’Analyse mathématique des
faits sociaux, Plon, Paris, 1967 et Raymond Boudon et Pierre
Lazarsfeld, (sous la direction de…) L’Analyse empirique de la
causalité, Mouton et Co, Paris-La Haye, 1966. Pour une critique
radicale de l’empirisme logico-mathématique de l’intelligence
des affaires humaines, cf., Paul Feyerabend Against Method,
Verso, Londres, 1975, Farewell to Reason, Verso/ New Left
Book, Londres, 1987.
Certes, le niveau
analytique de Durkheim n’est en rien comparable avec l’empirisme
trivial et hyperspécialisé contemporain, Sans revenir sur la valeur
d’un Marx Weber, il convient de rappeler Werner Sombart, célèbre
sociologue en son temps et malheureusement oublié aujourd’hui des
bureaucrates universitaires politiquement corrects, lequel avait
perçu tous les pièges de l’objectivation. C’est pourquoi il
souhaitait placer le discours sociologique dans le champ de la
compréhension (Verstehen), et déployer une approche fondée
sur une empathie interne avec le locuteur-sujet, en bref, sur une
herméneutique, et non dans celui d’une interprétation externe
(Begreifen), conceptuelle-objective s’appuyant sur une
analytique fondée sur une prétendue neutralité axiomatique. Aussi
les lecteurs quelque peu avertis ont-ils déjà noté la convergence
des approches entre Werner Sombart et, par exemple, celles de
Hans-Georg Gadamer.
4 Charles Péguy,
L'Argent suite, 1932, édition posthume, in Œuvres en
prose complètes, tome III, Pléiade, Gallimard, Paris, 1992, p.
856.
5 Ainsi, ce qui
dans les entreprises privées et publiques se nommait, voici encore
un demi-siècle, la « Direction du personnel », se dit
aujourd’hui la « Direction des ressources humaines »,
lesquelles sont incluses dans l’ensemble des ressources avec les
ressources technologiques et les matières premières. Une telle
identification est précisément le résultat de l’objectivation
infinie tant des hommes et de leurs produits que de la nature en
général. En effet, la production des entreprises suppose le travail
accompli par les humains sur la matière brute dûment transformée
(à qui l’on donne une forme-substance), aussi ressources
matérielles et les ressources humaines sont-elles devenues des
ressources générales indissociables, le fonds même de la
forme-capital du monde. Dans le calcul généralisé du profit,
mettre au chômage des salariés, déplacer les lieux de production
comme on déplace des stocks de marchandises, changer de
machines-outils ou ne plus acheter telle ou telle matière première
tient d’une combinatoire et d’équivalences comptables visant un
seul et même résultat : le profit maximum sur le plus court
terme.
6 Gérard Granel, «
Les années trente sont devant nous (analyse logique de la situation
concrète) », in Études, Galilée, Paris, 1995.
7 Des remarques
intéressantes sur le rapport
mondanisation/mondialisation/globalisation se trouvent dans :
Jean-Luc Nancy, La Création du monde ou la mondialisation,
Galilée, Paris, 2002. Cf., chap. I, « Urbi et orbi ».
8 Le lecteur n’a
pas été sans remarquer l’inflation des chiffres, de tous les
chiffres, pertes, renflouements d’industries ou de banques en
perdition, concentrations, chômage (y compris la dimension des
escroqueries de type Ponzi !), qui émergent régulièrement
depuis l’automne 2008, moment où la crise s’est manifestée dans
l’évidence de sa force.
9 Par plaisir
d’érudition, une fois n’est pas coutume, je rappellerai au
lecteur curieux que le concept « capitalisme moderne »
n’a pas été inventé par Marx, mais par Werner Sombart et employé
en 1906 dans le premier tome de son ouvrage majeur : Der
moderne Kapitalismus. Historisch-systematische Darstellung des
gesamteuropäischen Wirtschaftslebens von seinen Anfängen bis zur
Gegenwart. 6 vol., le dernier paru en 1916. Réédité en 1987 à
Munich.
10 Comme moi, les
hommes de ma génération sont témoins de la longue agonie de la
forme politique et culturelle qui a pour nom l’État-nation, et qui
représente un moment de la modernité radicale s’élevant contre
les empires au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe
siècle, mais qui, après la Seconde Guerre mondiale, est perçue
comme le frein au développement planétaire de la forme-capital
dont les États-Unis étaient devenus, après la Grande-Bretagne,
l’incarnation privilégiée.
11 Je laisse de
côté les sociétés de nomades de chasseurs-cueilleurs (Aborigènes
australiens, Indiens d’Amérique du Nord et du Sud) totalement
annihilées dès les premiers développements des contacts avec les
colonisateurs européens.
12 Pour vérifier
cette remarque, il nous suffit de constater combien aujourd’hui les
disciplines classiques comme l’histoire du Haut-Moyen-Âge, de
l’Antiquité, le latin, le grec, la philologie germanique, le vieux
français ou anglais qui ne semblent pas a priori se tenir
directement dans l’immanence du produire de la forme-capital, sont
en voie d’extinction ou presque, en raison du calcul de rentabilité
appliqué à l’ensemble des enseignements. Présentement, la
majorité des étudiants de talent issus des classes privilégiées
sont sélectionnés pour accéder aux domaines où le capitalisme
engendre les rémunérations les plus élevées et le plus haut
prestige symbolique : communication, journalisme, édition,
publicité, haute administration, analyse politique, brokers,
analystes financiers, ingénieurs « expats », etc. C’est
pourquoi un président de la République française peut affirmer
publiquement et sans vergogne que lire La Princesse de Clèves
n’a plus aucun intérêt, et un président de la République
roumaine déclarer qu’il faut en finir avec les études
philosophiques et former essentiellement des mécanos et des garçons
de restaurant ! La synthèse des buts postmodernes de la culture
ayant été énoncés récemment par un célèbre publicitaire
français, Ségala : « Celui qui n’a pas une
montre Rolex à quarante ans a raté sa vie » (sic !).
Il faut donc en conclure que la majorité des hommes ont raté leur
vie !!!
13 Toutes ces
associations n’empêchent nullement les révoltes de banlieues de
surgir régulièrement. En effet, tant que les taux de chômage y
sont très supérieures à la moyenne nationale ont ne voit pas
comment cette jeunesse pourrait s’intégrer au socius
général, et ce dès lors que le Parti communiste n’est plus qu’un
parti de cadres moyens qui a déserté la base, abandonnant son
statut de grand parti de masse avec ses organisations qui assuraient
une véritablement formation politique à la jeunesse. Il en va de
même pour tous les partis d’extrême gauche, NPA, LO, La Gauche,
etc., le relais politique et éducationnel avec la base n’est plus
de mise dans une société où l’ensemble du politique et de
l’économique offert aux masses s’articule autour du spectacle
médiatique, où tout ce qui se présente et s’offre dans l’espace
public peut-être sans difficulté aucune identifié à de la
« Pub ». De fait il n’y a plus d’espace public, il y
a un seul et unique espace publicitaire.
14 En France, le
cas de Bourdieu me paraît l’un des plus exemplaires discours
jargonnant et arrogant des « sciences humaines ».
15 Gérard Granel,
« L’effacement du sujet dans la philosophie contemporaine »,
in Concilium, n° 86, juin 1973, p. 51.
16 Gérard Granel,
ibidem, p. 55. Un exemple parfait de cet état nous est donné par le
devenir postmoderne des universités où l’essentiel du travail des
enseignants se résume à des réunions d’organisation des réformes
permanentes et de dépôt de projets de recherche sans recherches
réelles.
17 Gérard Granel,
ibidem, p. 54, « […] la production se retourne sur la
subjectivité et l’asservit à une pratique théorique encore
innommable ». Je ne sais pourquoi Gérard Granel jamais en
peine de dénoncer les impostures n’a pas perçu que ces pratiques
innommables sont celles des sciences humaines.
18 Walter
Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du
capitalisme, in « Zentralpark. Fragments sur Baudelaire »,
Payot, Paris, 1982, §. 33, p. 240 (original, Charles Baudelaire,
Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1955).
19 Je reprends
cette distinction de Jean-Luc Nancy qui pose ainsi le problème du
sens du monde, in La Création du monde, op. cit., p. 40.
20 Bien évidemment
,les indigènes ne le diraient pas ainsi parce qu’ils n’ont pas
ce type de narrativité que l’on nomme philosophie. Je m’essaie à
le dire dans des mots-concepts intelligibles à mes lecteurs… car
je serais bien incapable de formuler cette interprétation comme les
indigènes pourraient le faire. J’écris en français, au XXIe
siècle, pour un public francophone moderne, après plus de
vingt-cinq siècles de philosophie, vingt de théologie chrétienne
et plongé de longue date dans la mort des dieux et de Dieu.
21 Rodney Needham,
Belief, Language and Experience, Oxford University Press,
1975, cf., chap. II. C’est dans cet ouvrage que Rodney Needham
formule la critique la plus subtile de la théorie de la parenté de
Claude Lévi-Strauss.
22 Remo Guidieri,
« Essai sur le prêt », in L’Abondance des pauvres,
Seuil, Paris, 1986. À coup sûr, avant Derrida, la meilleure
déconstruction des impasses à la fois théoriques et pratiques du
célèbre essai sur le don de Marcel Mauss.
23 Martin
Heidegger, Séjours (bilingue), édit. du Rocher, Paris, 1992.
24 Le premier à
montrer la fausseté de cette hypothèse et de ses corrélats (tous
basés sur évolution de la complexité de la langue en fonction de
l’évolution de la civilisation) fut Johan Gottfried Herder in,
Abhandlung über den Ursprung der Sprache, Berlin, 1772.
Traduction française et introduction de P. Pénisson, Traité sur
l'origine de la langue, Paris, 1977. Dans cet ouvrage il est
démontré qu’un peuple naît avec sa langue plénière et ses
complexités. Et l’expérience nous a appris que le déploiement de
la modernité simplifie les langues… On retrouve une fois de plus
l’illustration de toutes les illusions des Lumières sur le
progrès…
25 Remo Guidieri,
Abundenta Sàràcilor, Idea, Cluj, Roumanie, 2009.
26 Il est
intéressant de noter que Delacroix, après avoir vu les tableaux de
Catlin exposés à Paris en 1845, ainsi que les danses données par
les Indiens qui accompagnaient le peintre à la cour de
Louis-Philippe, décrivit les sauvages comme « homériques ».
Sous la plume de Baudelaire à propos du salon de 1846 où Catlin
exposa, on peut lire la description suivante qu’il donne des
représentations des Indiens : « M. Catlin a
supérieurement rendu le caractère fier et libre de ces braves gens
(c’était des Iowas. N.d.A) ; […] par leur belles attitudes
et l’aisance de leurs mouvements, ces sauvages font comprendre la
sculpture antique. » et
puis au Salon de 1859, faisant un rapprochement avec Fromentin et ses
tableaux des tribus les plus importantes du Liban, il écrit : « Tels
nous apparurent il y a quatorze ans à peu près, ces sauvages du
Nord-Amérique, conduits par le peintre Catlin, qui, même dans leur
état de déchéance, nous faisaient rêver à l’art de Phidias et
aux grandeurs homériques. », in Baudelaire, Œuvres
complètes, tome II, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,
Paris, 1976, cf., pp. 446-447 et p. 668.
27 Walter Benjamin
a parfaitement saisi l’enjeu spirituel et pratique de l’« éternel
retour du même » lorsqu’il écrivait : « L’éternel
retour est une tentative pour réunir deux principes antinomiques du
bonheur : celui de l’éternité et celui du <encore une
fois> ». In Charles Baudelaire, op. cit., §. 35,
p. 242.
28 Walter Otto,
Essai sur le mythe, TER, Mauvezin, 1987.
29 Le premier vers
de l’Iliade le dit le plus clairement : Μῆνιν
ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος (Chante
déesse le ressentiment du fils de Pelée, Achille) […] Διóς δ᾿
έτελείετο βουλń (la volonté de Zeus s’accomplissait).
30 Parole de la
Tradition qui n’est jamais, selon Walter Otto, un renvoi à la
chute, au péché, au Salut. La religion grecque est fondamentalement
opposée au christianisme…
31
Éthymologiquement, se dit d’un étranger qui parle une « langue
étrange et comme balbutiante, que l’on ne comprend pas ».
cf., Pierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue
grecque, Paris, 1983, pp. 164-165.
32 Dans son livre
fort passionnant sur La Création du monde ou la mondialisation,
op. cit., Jean-Luc Nancy tente en partie de répondre à cette
question, mais il ne fait que déplacer le problème vers un
antérieur, lorsqu’ils nous dit joliment qu’en ultime instance le
capitalisme est sans pourquoi (sans raison) comme la rose d’Angélus
Silésius. C’est ce qu’il appelle le « rien-de-raison du
monde ». Il en revient ainsi à l’éternité de la
matière : « Cette éternité est l’éternité
de l’espace-temps, absolument. La création est la croissance sans
raison de cet espace-temps. Les deux concepts se répondent l’un à
l’autre comme sur la limite exacte de la métaphysique et de la
physique : et cette limite n’est pas celle qui sépare deux
mondes, elle est celle qui partage l’indéfinité de l’univers
(ou l’indéfinité de son expansion, ainsi que la désigne la
cosmologie actuelle) et l’infinité de son sens. » pp.
56-57. On voit poindre ici un commentaire très raffiné de la foi
chrétienne auquel il manque le grand Démiurge créateur et incréé.
33 Voir les
excellents documents rassemblés par Robert Flacelière in, La Vie
quotidienne en Grèce au siècle de Périclès. Hachette, Paris,
1958.
Pour les relations
spécifiques et irréductibles du rapport dans la pensée grecque
entre métaphysique et musique voir : Johannes Lohmann, Musiké
et logos. Contribution à la philosophie et à la théorie musicale
grecques, TER, Mauvezin,
34 Cf. Victor
Goldschmidt, Les Dialogues de Platon, PUF, Paris, 1971 (2e
édition), conclusion : « La raison, chez Platon, n’est
l’« ancilla »
d’aucune puissance. […] C’est bien une puissance souveraine
chez nous, dans la mesure où elle reste fidèle à l’égard du
Bien. » p. 344. On découvre dans les commentaires de
l’auteur toute l’illusion des Lumières quant à la soumission de
la Raison au Bien… car la Raison n’est ni fidèle au Bien ni au
Mal, mais à sa logique immanente, voire à la logique induite par
les foncteurs logiques d’une langue. Le Bien comme tel c’est
précisément ce qui refuse d’une manière ou d’une autre la
logique de la Raison en imposant une non-logique déraisonnable car
Bien et Mal n’appartiennent pas à la Raison raisonnante et à ses
procédures logiques, mais à la morale dont Antigone (déraisonnable
par rapport à la loi humaine) demeure, par devers le temps, la
figure tutélaire.
35 Emile Benveniste,
« Catégories de pensée, catégories de langue », in
Problèmes de linguistique générale, pp. 66-73, Gallimard,
Paris, 1966.
36 Terence Malik
est un metteur en scène tout à fait atypique. Il a étudié la
philosophie dans les universités de Harvard et d’Oxford, et l’a
enseignée au MIT. L’aspect fondamental de sa formation et de sa
manière de penser l’Occident dans son rapport à l’Autre, se
rapporte à sa connaissance précise de la pensée de Heidegger dont
il a traduit en anglais Le Principe de raison.
37 Überlieferung,
« tradition » au sens de délivrer ou remettre à la
postérité, donc poursuivre une pensée-action vivante dans
l’essence de son étant, et non réduite à une forme, laquelle
pourrait être vidée de son sens authentique, n’être plus qu’une
coquille vide comme on le constate dans tous les spectacles
folkloriques.
38 Martin
Heidegger, « Ma chère petite âme ». Lettres à sa
femme Elfride (1915-1970), éditées par Gertrud Heidegger, avec
une introduction d’Alain Badiou et Barbara Cassin, Seuil, Paris,
2007, p. 349, une lettre du 10 mai 1950. (Mein liebes Seelchen,
Deutsche Verlags-Anstalt, Munich, 2005).
39 Ibidem.
40 Il n’est pas sans
intérêt de souligner qu’entre la découverte de l’Amérique
caraïbe en septembre 1492 par Christophe Colomb, la mise en cause
des pratiques de la papauté et les prémisses de la Réforme avec la
publication par Luther au mois d’octobre 1517 de ses 95 thèses, il
n’y a que vingt-cinq ans, pendant lesquels l’Europe savante,
celle de la culture et de tous les arts, celle des élites politiques
et économiques entre de plain pied dans la modernité.
41 Parfaitement
instrumenté par la légitimation théologico-philosophique réformée
de la prédestination dont les néoconservateurs étasuniens et leurs
commensaux sont présentement les plus radicaux propagandistes.
42 Sans trop
prophétiser, on ne peut s’empêcher de constater que l’exemple
des ex-pays communistes européens, et celui de l’URSS en tête,
comme celui de la Chine « communiste » post-maoïste
semblent emblématiser, une fois encore, la manière dont le devenir
de la puissance techno-économique dans la modernité, implique une
nouvelle manifestation impérative de cette trilogie. Comme si les
étapes du capitalisme d’État communiste avaient servi, pendant un
temps, afin d’ajuster et d’ajointer des pays « arriérés »
à l’état en ce temps avancé de la techno-économie occidentale,
en d’autres mots à intensifier la mainmise du Gestell.
43 Cf., voir
Martin Heidegger, Séjours, la première note du traducteur.
44 Christian
Duverger, L’Origine des Aztèques, Seuil, Paris, 1983.
45 Hocquart, Kings
and Councillors. An Essay in the Comparative Anatomy of Human
Society, édité avec une introduction de Rodney Needhaam et une
postface de E. E. Evans-Pritchard, The University of Chicago Press,
Chicago& Londres, 1970.
46 Malinovski,
Argonautes of the Western Pacific, Londres, 1922.
47 Remo Guidieri,
Trois essais sur les pièges et les outils, Carnets-Livres, Le
Puy-en-Velay, 2008.
48 Pour une
critique sérieuse du structuralisme de Claude Lévi-Strauss, voir
Jacques Derrida, L’Écriture et la différence, Seuil,
Paris, 1967, p. 13 : « Ainsi, le relief et le
dessein des structures apparaissent mieux, quand le contenu, qui est
l’énergie vivante du sens, est neutralisé. »
49 Cf.,
« Remarques sur le Rameau d’Or » in Ludwig
Wittgenstein, Philosophica III, T.E.R., Mauvezin, 2001.
50 Nietzsche avait
eu l’intuition d’aborder la guerre de la période archaïque
grecque comme thérapie. Il l’avait ressaisie dans un schéma
ritualisé faisant fonction de catharsis (Die dionysische
Weltanschauung). Chez les peuples primitifs qui ne sont pas, loin
s’en faut de tendres rêveurs pacifiques comme a voulu le faire
accroire une anthropologie inspirée par une idéologie rousseauiste
simpliste, la guerre tient certes, comme toujours, de l’imposition
par l’extrême violence d’une volonté de domination et de rapts
(cf. Lawrence Keely, War before Civilization, Oxford
University Press, Oxford, 1996). Ses schèmes de conflits exigent
néanmoins un ensemble de cycles rituels qui n’ont absolument rien
de commun avec les « Orages d’aciers » fonctionnels et
programmatiques de la politique, de la technique et de l’économie
modernes. Le moderne, selon l’analyse qu’en donna naguère Ernst
Jünger, c’est précisément le passage du guerrier au militaire,
de la bataille entre guerriers à la guerre totale des soldats où
les militaires ne sont que la main-d’œuvre d’une Total Mobil
Machung.
51 Pour une
analyse synthétique de l’émergence de la chronologie causale,
voir l’inégalable ouvrage de Christian Meier, La Naissance du
politique, Gallimard, Paris, 1995 (original allemand, Die
Entstehung des Politischen bei den Griechen, Suhrkamp Verlag,
Frankfort sur le Main, 1990), le chapitre VIII sur « La
naissance de l’histoire », en particulier tous les
paragraphes consacrés à la simultanéité de l’émergence de
l’histoire et de la démocratie.
52 Je pourrais
donner des dizaines d’exemples, depuis l’Antigone de
Sophocle sorte de modèle initial… Cette catharsis se voit
et s’entend chez Shakespeare dans toutes les pièces royales, chez
Corneille, d’une manière comique ou tragicomique chez Molière,
pour ce qui concerne la louange du pouvoir, chez Beaumarchais pour sa
critique jusqu’à Brecht… C’est pourquoi ce théâtre engendre
des cabales, plus tard des luttes politico-culturelles…
53 Nous avons
maints exemples de ces recherches d’antiquités dans les arts en
quête de cures cathartiques : depuis le roi de France sculpté
en empereur romain, les mises en scène de la Première république
copiée sur des images de la République romaine (voir aussi les
tableaux de David), jusqu’aux formes antiques « retrouvées »
dans le cadre du néoplatonisme moderne de la Renaissance et, dont
plus tard, à l’aube de la modernité radicale, Wagner fut, sans
conteste aucune, l’illustrateur le plus exceptionnel.
54 Ainsi une
révolte de marins brésiliens en 1955 avait été précédée d’une
projection du Cuirassé Potemkine ! Avec retard, certes,
Eisenstein avait réussi son pari.
55 Pour moi le
film de Paul Thomas Anderson, There Will Be Blood, 2008,
représente l’une des meilleures illustrations de ce monde de la
programmatique cupide, bassement criminelle et hyperfonctionnel qui
est celui de la fondation des grandes fortunes capitalistes
étasuniennes au XIXe siècle dont celle de Rockefeller.
56 Victor
Goldsmith, La Religion de Platon, PUF, Paris, 1949.
57 Karl Reinhardt,
Eschyle, Euripide, (traduction d’E. Martineau), Minuit,
Paris, 1972. Edition originale Tradition und Geist, Göttingen,
1960. Le titre allemand donne déjà le thème principal de
l’ouvrage.
On peut affirmer à
peu près même la chose pour ce qui concerne la situation de la foi
populaire des paysans européens ou moyen-orientaux, face aux
théologies savantes et officielles des monothéismes, christianisme
et islam. Sous des formes plus ou moins explicites, ils ont conservé
d’anciennes croyances qu’ils réactualisent au côté du culte
officiel. Cf., sur ce thème le perspicace ouvrage de Mircea Eliade,
De Zalmoxis à Gengis-Khan, Études comparatives sur les
religions et le folklore de la Dacie et de l'Europe orientale, Paris,
Payot, 1970, en particulier le chapitre consacré au culte de la
mandragore dans les campagnes roumaines.
58 Mutatis
mutandis une situation semblable se présente lorsque l’on
expose des œuvres sacrées en des lieux profanes. Ainsi lorsque des
icônes sont placées aux cimaises des musées, les qualités
esthétiques ont effacé, relégué et gommé leur nature sacrée,
c’est-à-dire leur qualité essentiellement théologique. Cf.,
Léonide Ouspensky, Théologie de l’icône, Cerf, Paris,
1960.
59 Dans le cadre
du théâtre roumain, un parfait exemple de ces constructions
syncrétiques (on pourrait même y déceler un collage hypermoderne)
se rencontre dans la pièce de Mihai Maniuțu, Săptămina
luminată (La semaine de Pâques) donnée en 1996 au Théâtre
national roumain de Cluj. En Hongrie, un bon exemple avait été
offert naguère par l’opéra István a Király (Le roi
Stéphane, roi fondateur du royaume de Hongrie, présenté en 1985,
sous le régime communiste) ou, plus récemment par les opéras du
groupe hongrois rock-ethno-folk Tintin.
60 Possédé,
κάτοχος, celui qui est habité ou inspiré par un dieu,
ένθεος, lié au culte de Cybèle et aux rituels faits de danses
orgiaques qu’en termes modernes nous nommerions des temps
d’hystérie collective. C’est contre cette conception et ces
traitements magiques, qualifiés de « primitifs »,
qu’Hippocrate, déjà moderne, s’élevait dans son célèbre
texte sur la maladie sacrée, l’épilepsie, iερά νόσος.
61 J’entends ici
l’antimodernisme en général, celui qui se donne comme défenseur
de l’académisme quel qu’il soit, ou celui qui prétend, au
travers de thèmes antiques, énoncer la plus radicale des
mobilisations hypermodernistes comme l’a instrumenté le nazisme
avec ses références aux anciens Germains pour entonner
simultanément les hymnes à la technologie. Le Mythe nazi,
titre d’un petit ouvrage de Philippe Lacoue-Labarthe qui développe
une vision tout à fait fausse de la nature du mythe comme modernité.
Les nazis ont fait appel aux mythologies germaniques, comme à la
philosophie, à l’ethnographie, à l’anthropologie physique, à
l’histoire, à la géographie, etc., parce qu’ils n’avaient pas
d’autre conception du monde que celle de la scientificité
relevant de la métaphysique moderne inscrite dans la Technique. Que
leur « science de l’homme » fût fausse, controuvée,
détournée, sans aucun doute, mais il n’empêche, c’était bien
au logos qu’ils faisaient appel pour en travailler les
arguments et non à l’énonciation et au spectacle sacrés du
mythos et des rites tels que je me suis attaché à le
montrer.
62 Le concept
vient de l’essai de Ernst Jünger, Der Arbeiter.
63 Offert par
Ernst Jünger à Martin Heidegger pour ses soixante-cinq ans.
64 Les guillemets
chez Heidegger signale qu’il entend über comme
« au-dessus », de linea, tandis que Jünger le
prend comme « au-delà », trans linea. Or en
allemand über possède simultanément les deux sens.
65 Walter
Benjamin, op.cit., §. 35, p. 242.
66 Question
abyssale s’il en est ! L’Occident triomphateur de toutes les
cultures du monde, peut-il échapper à ce qui lui a permis cette
victoire totale, à la métaphysique moderne ?
67 Dans ses
souvenirs Bela Bártók rappelle qu’avant la Première mondiale,
lorsqu’il parcourait les montagnes de Transylvanie en quête de
musique archaïque, avait l’habitude de dire « Quand il y
a une école primaire dans un village, il n’y a plus de tradition,
ce n’est pas la peine de nous y rendre. »...
68 Christian
Duverger, La Conversion des Indiens de Nouvelle Espagne,
Seuil, Paris, 1987.
Claude
Karnoouh, « L’origine de la globalisation », in
Europe Postcommuniste, L’Harmattan, Paris, 2003.
69 Il s’agit de
ne pas faire de confusion ni de jouer les naïfs obtus. A l’évidence,
la science pense ses méthodes, ses hypothèses, ses protocoles
expérimentaux, son épistémologie, les effets techniques de ses
résultats, mais elle a perdu totalement de vue les conditions de sa
possibilité et ainsi se trouve dans l’incapacité de placer
quelque limite que ce soit à son déploiement. C’est en ce sens
qu’elle ne pense pas, parce qu’elle ne pense ni ses possibilités
de réalisation, ni celles de son accomplissement et de ses effets
globaux.
70 Mike Davis,
op.cit., l’ensemble du livre…
71 Cf., l’article
de Françoise Choay, « Le Musée du quai Branly : a-t-on
besoin d’un nouveau Luna Park ? »
Pour poursuivre dans
la frime, le simulacre et le faux-semblant, il faut louer le Musée
du paysan roumain de Bucarest qui entretient avec la tradition
paysanne un rapport sublimement inauthentique. Une véritable œuvre
postmoderne jouant simultanément sur la synchronie et l’histoire,
la diachronie, dans un but essentiellement esthétique.
72 Mike Davis,
Planet of Slums, op. cit.
73 Mike Davis,
Late Victorian Holocausts. El Niño Famines and the Making of the
Third World, Verso, Londres, 2001 (traduc. française, Génocides
tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux
origines du sous-développement), La Découverte, Paris, 2003.
74 C’est ce que
découvrit avec surprise Herder (et qu’il nomma Volksgeist),
et avec lui tous ceux qui s’attachèrent au XIXe siècle à la
culture populaire rurale.
75 Les traductions
catholiques et orthodoxes sont identiques.
Septante : 19
οὐκ οἴδατε ὅτι τὸ σῶμα ὑμῶν
ἢ ναὸς τοῦ
ἐν ὑμῖν ἁγίου
πνεύματός
ἐστιν, οὗ ἔχετε ἀπὸ
θεοῦ, καὶ
οὐκ ἐστὲ ἑαυτῶν;
20 ἠγοράσθητε
γὰρ τιμῆς· δοξάσατε
δὴ τὸν θεὸν
ἐν τῷ σώματι ὑμῶν.
Vulgate : 19
an nescitis quoniam membra vestra templum est Spiritus Sancti qui in
vobis est quem habetis a Deo et non estis vestri ;
20 empti
enim estis pretio magno glorificate et portate Deum in corpore
vestro.
76 Avant la
réforme proprement dite cette critique avait été déjà formulée
au sein de l’Église par des penseurs comme Marsile de Padoue, cf.,
Le Défenseur de la Paix sur le thème de la spécialisation
des fonctions. Dans son analyse critique de la société médiévale
finissante il exige que les prêtres s’occupent du seul culte du
Divin, ni de la politique ni du commerce.
77 La rigueur
éthique de leur conception de la justice sociale a conduit, dès
l’émergence de la contestation luthérienne, certains réformés à
faire une lecture des Évangiles éclairée d’une lumière
égalitariste contestant en sa totalité la hiérarchie sociale
nobiliaire héritée du Moyen-Âge et les entrainant à des actions
authentiquement révolutionnaires. Anabaptistes de Munster ou paysans
souabes contre leur suzerain, leurs visées ressemblent à s’y
méprendre à une sorte de préparation aux développement des
communautés évangéliques antilatifundiaires du Nord-Est du Brésil
à la fin du XIXe siècle, ou à la théologie de la libération
(Jésuites et Dominicains) et aux actions révolutionnaires qu’elles
promut parmi les catholiques indiens et métis sud-américains
pendant la seconde moitié du XXe siècle. C’est encore au nom de
cette conception du christianisme que le président Hugo Chavez et
ses conseillers pensent la « révolution bolivarienne »
vénézuélienne lorsqu’ils en appellent au Christ.
78 Non de code que
Ernst Jünger donna à Hitler dans son roman allégorique sur la
dictature absolue publié en 1940, Sur les falaises de marbre.
Les laquais de ce Prince des ténèbres y sont nommés des Lémures…
79 A ce sujet ,il
convient de revoir les photographies de Paris et de Berlin, lors du
départ des hommes pour la guerre. Au début du mois d’août 1914,
on y devine aisément l’enthousiasme général : Français et
Allemands défilent la fleur au fusil dans les rues, et sur les quais
des gares les embrassades se font dans la joie et la bonne humeur…
Jaurès est assassiné pour faire taire une voix discordante… cinq
mois plus tard, un million de Français seront tués soit le quart
des soldats mobilisés au début du mois d’août 1914 (quatre
millions). En cinq jours d’été, à la fin du mois août, les
Français perdent 140.000 hommes dont 27.000 pour le seul jour du
22 ! Karl Kraus dans l’ultime réplique de sa pièce fleuve
sur la Première Guerre mondiale, Die letzten Tage der Menschheit,
(Kösel Verlag, Munich, 1957), met dans la bouche de Dieu une parole
de l’empereur Guillaume II visitant en 1915 un champ de bataille
sur le front français jonché de milliers de morts des deux camps :
« Ich habe es nicht gewollt ! » (« Je
n’ai pas voulu cela ! »). Qui le voulu alors si ce n’est
le destin aveugle de la technique à ce moment au service de la
puissance militaire germano-française ?
80 Il faut être
de mauvaise foi comme Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe dans
leur petit opuscule précité Le Mythe nazi, pour envisager
les discours de Hitler et d’autres caciques nazis en appelant aux
Germains comme autant de discours mythologiques. Ces discours sont au
mieux des fables, des allégories, des succédanés, des ersatz
visant une démonstration dans le cadre d’une relation causale
fondée sur l’eschatologie temporelle propre à la modernité du
discours historique. Autant de paroles qui n’ont rien à voir avec
l’authentique parole mythique des origines.
81 C’est
précisément l’extrême modernité de Wagner que de faire chanter
les mythes germains avec une musique qui, en son temps, manifestait
la plus extrêmement modernité, une musique qui menait la musique
classique à sa fin et ouvrait, de part le traitement harmonique de
la mélodie à sa déconstruction réalisée, quelques années plus
tard, par la seconde école de Vienne, Schoenberg, Berg, Webern.
Cette œuvre wagnérienne illustrait parfaitement ce que Nietzsche
disait du récit moderne, que l’on y trouvait tout en vrac comme
dans le magasin de décors et d’accessoires d’un théâtre. C’est
là l’origine de sa rupture avec Wagner.
82 Á ce sujet je
recommande outre la relecture de l’ouvrage fondamental d’Ernst
Jünger, Der Arbeiter, et celui, capital, de David Schöenbaum,
Hitler’s Social Revolution : Class and Status in Nazi
Germany, 1933-1939, Doubleday and Company, Garden City, 1966
(trad. par Serge Volkoff, La Révolution brune. La société
allemande sous le IIIe Reich (1933-1939), Gallimard, Paris, 2000 et
de revoir les films suivants : Métropolis, 1926, de
Fritz Lang et l’exceptionnel feuilleton allemand d’Edgar Reitz,
Heimat. - Eine deutsche Chronik, 1984, feuilleton étonnant de
929 minutes.
83 Il ne s’agit
pas pour moi de mettre aujourd’hui en avant un quelconque royalisme
qui serait encore un masque et un simulacre du théâtre de la
modernité si bien critiquée par Balzac dans la Duchesse de
Langeais. J’ai fait cette remarque pour appeler l’attention du
lecteur sur la nature moderne du régicide de Louis XVI par les
conventionnels, lequel n’a rien de commun avec celui de Clément
(Henri III) et de Ravaillac (Henri IV). Louis XVI est condamné à
mort par les élus du peuple, et est exécuté au nom de la Nation
comme entité politique transcendante, tandis que les meurtres
d’Henri III et d’Henri IV procèdent exactement de la pensée
inverse, d’une pensée archaïque du pouvoir souverain. Accompli
par des individus seuls (dussent-ils avoir des complices parmi les
familiers de la cour), ces moines catholiques se prenaient pour les
chevaliers de Dieu, ils voulaient rétablir l’ancienne relation de
dépendance entre la Papauté souveraine universelle éminente et la
Monarchie garante du pouvoir temporel catholique en un temps où
l’État (et ses lois fondatrices) commençait déjà à prendre son
autonomie à l’égard du pouvoir papal, et mettait à l’œuvre sa
lente mutation vers la modernité. Cf., Bernard Bourdin, La Genèse
théologico-politique de l’État moderne, PUF, Paris, 2004.
84 Pierre
Legendre, La Fabrique de l’homme occidental, Mille et une
nuits, Paris, 2005, p. 16.