Le
plus grand mouvement de protestation français depuis 1968
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Délégitimation
du système dominant sur fond de désagrégation des organismes
politiques et syndicaux
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La
vague de grèves, de manifestations et de blocages d'entreprises, de
lycées et d'universités qui a déferlé depuis plus de deux mois en
France a retenu l'attention de beaucoup d'observateurs et de
militants étrangers, preuve que ces événements sont perçus en
liaison avec la crise mondiale du capitalisme et de son bras armé
impérial. Certains craignent, une masse se réjouit. Ces
manifestations témoignent de l'échec du président français qui
s'était il y a peu enorgueilli du fait que désormais quand on
faisait grève en France, personne ne le remarquait plus. Tant il
croyait être parvenu à cantonner les grèves et les manifestations
à des phénomènes locaux et catégoriels, tenus « sous
contrôle », et à peine relatés par des médias à la botte.
Car au cours des années qui se sont écoulées, c'est une France
gérée par des riches parvenus sans scrupules qui s'est mise sur le
devant de la scène et qui a cru qu'elle pouvait désormais occuper
tout le terrain, « sans complexe ». Et cette nouvelle
devanture d'une vieille bourgeoisie restée plus discrète semble
avoir cru qu'il suffisait de jouer sur la démagogie, le racisme
latent et la mise en opposition de « communautés »
ethniques ou religieuses pour casser l'esprit civique et les
solidarités de classe. Tout en réhabilitant discrètement les
« valeurs » en vogue dans les années 1930 et 1940, et
pendant les guerres coloniales et en préparant une police
« musclée » ...au cas où. Et dont la force répressive
a pu s'illustrer récemment, choquant encore plus les citoyens d'un
pays se voulant démocratique.
D'où
le lancement de campagnes d'un goût douteux sur « l'identité
nationale » dans un pays qui a rejoint sans l'accord de son
peuple l'organisation militaire supranationale de l'OTAN, et qui
participe désormais aux opérations répressive du gendarme d'un
monde en rébellion. Dans un pays où les véritables décisions se
prennent à Bruxelles, au niveau de cénacles de notables
incontrôlables. Dans un pays donc où « la nation » a
cessé d'être prise en compte, on a essayé de jouer les « Gaulois »
contre les « racailles », voire les « vieux immigrés »
contre les « Rroms », les Bleus contre les Noirs, etc.
Sur fond de démantèlement constant des acquis sociaux obtenus de
longues luttes après 1945, dans la foulée du programme du Conseil
national de la Résistance, alors que le pays était pourtant ruiné
et sans les immenses richesses qu'il possède aujourd'hui. Comment le
peuple de France aurait-il pu croire que « les caisses étaient
vides » devant un tel étalage de richesses par ses nouveaux
riches ? Comment aurait-il pu croire qu'on ne pouvait payer les
retraites sans travailler plus tout en gagnant moins ? Alors que tant
de jeunes font la queue devant les agences pour l'emploi ? Où est-on
aller trouver les milliards pour renflouer les banquiers
irresponsables qui avaient dilapidé l'argent fourni par le travail
de petites gens ? Le mouvement actuel, qui ne s'arrête pas mais se
prolonge dans la durée sous la forme d'une guérilla protestataire
innovante, a sonné le signal de la délégitimation des élites. De
celles au gouvernement bien sûr. Mais plus largement, de toute
ladite « classe politique » qui n'offre plus qu'une
alternance sans alternative, et surtout, la délégimation des grands
financiers supranationaux qui ne rendent jamais de compte à leur
peuple, et dont les capitaux nomades passent d'un « paradis
fiscal » à un autre, sans jamais subir de contrôles.
C'est
donc dans ce contexte que la masse est descendue dans la rue, a
occupé les usines, a bloqué l'approvisionnement en essence. Avec
l'appui d'une nette majorité de Français, et sans doute de beaucoup
d'autres peuples eux aussi en colère contre les mêmes politiques
ruineuses. L'annonce d'un changement de cap de la société ? En tout
cas l'annonce d'un changement d'opinion.
La
Rédaction
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Le
plus grand mouvement de protestation français depuis 1968
-
Délégitimation du système
dominant sur fond de désagrégation des organismes politiques et
syndicaux
Automne 2010
Bruno
Drweski
« Le modèle social français est le pur
produit du Conseil national de la Résistance.
Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de
le réformer, et le gouvernement s’y emploie.
Adieu 1945, raccrochons notre pays au
monde !
Les annonces successives des différentes
réformes par le gouvernement (Sarkozy
NDR.) peuvent donner une impression de patchwork,
tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de
portées diverses : statut de la fonction publique, régimes
spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme
...
A y regarder de plus près, on constate qu’il y
a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des
réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en
place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit
aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le
programme du Conseil national de la Résistance !
A l’époque se forge un pacte politique entre
les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui
a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie
populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées (...)
Ce compromis, forgé à une période très chaude
et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars
russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit
le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité
sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur
public productif et la consécration des grandes entreprises
françaises qui viennent d’être nationalisées, le
conventionnement du marché du travail, la représentativité
syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. (...)
Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin,
la quasi disparition du Parti communiste, la relégation de la CGT
dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti
socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse
envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne
suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du
monde gaulliste soit tranché, et ...laisse... place à une nouvelle
génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les
pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse. »
Voilà
ce qu'écrivait quelques mois après la prise de fonction du
président Nicolas Sarkozy, Denis Kessler, le « patron des
patrons », le chef du MEDEF,
organisation du patronat français, dans une revue d'affaires, en
réponse aux multiples critiques que l'on faisait dans son milieu au
gouvernement dont le caractère « brouillon »,
« incohérent » et « fantasque » soulevait
les critiques. Alors que cet aspect était fait pour égarer
l'opinion face à un plan bien précis de démontage de l'État
social. Kessler résumait de façon claire et concise la situation de
la France du point de vue de « ceux d'en haut » ! Plus de
crainte à avoir sur le front social en raison de la « fin de
l'hydre bolchevique » et volonté d'effacement du « compromis
social » négocié dans la résistance à l'occupation nazie
par les communistes et les gaullistes. Compromis qui a garanti aux
Français des avancées sociales considérables et permis le
lancement d'une dynamique de développement économique inconnue
auparavant. Dynamique qui, en France comme ailleurs, se délite
depuis la fin des années 1970 et du monde bipolaire,
avec le retour du « néo »-libéralisme et la
désagrégation progressive en Europe de l'Est et de l'Ouest de la
gauche communiste. Désagrégation d'une gauche due autant aux graves
erreurs faites par ses dirigeants que par leurs désirs grandissant
de s'intégrer aux élites politiques, économiques, financières,
médiatiques dominant la planète en voie de « globalisation ».
Et en conséquence, de se séparer du peuple devenu inutile dès lors
qu'il leur a servi de marchepied pour parvenir au sommet de la
hiérarchie sociale. Ce processus a pu être observé nettement dans
les anciens pays du camp socialiste où les dirigeants ex-communistes
sont massivement devenus des néo-capitalistes. A l'Ouest, un
processus semblable mais moins spectaculaire a touché la grande
majorité des dirigeants sociaux-démocrates, communistes, d'extrême
gauche et syndicaux. Retour sur scène donc du spectacle déjà
offert en 1914 par la vieille « aristocratie ouvrière »
qui avait déserté le camp de la révolution et de la paix pour
celui de la guerre et du capital.
Cette désagrégation à
la fois organisée et spontanée n'a toutefois pas empêché en
France, pays de vieilles traditions de luttes depuis 1789, la
poursuite de conflits sociaux qui se sont manifestés
périodiquement, sous des gouvernements de droite comme « de
gauche », malgré la désagrégation du camp communiste,
clairement perceptible en France à partir de 1981. Camp communiste
qui regroupait autour du Parti communiste français, le syndicat CGT
et tout un tissu associatif, intellectuel et communal qui avait fait
du « communisme français » depuis 1945 une quasi-
« contre-société », parallèle aux réseaux de la
droite française repris en main depuis 1958, à la faveur de la
guerre d'Algérie, par les gaullistes dotés eux aussi d'une
conscience sociale, étatique et nationale. Les nombreuses grèves ou
manifestations qui ont eu tendance à augmenter entre la fin des
années 1980 et 2010 témoignaient de la fatigue grandissante des
Français devant le démantèlement de leurs « acquis
sociaux », au fur et à mesure que devenaient de moins en moins
crédibles les résultats toujours attendus de « réformes »
censées apporter une nouvelle dynamique économique et garantir la
« réalisation » de « self made men »
réceptifs aux « valeurs » de « l'American
dream ». Ces protestations restaient néanmoins le plus
souvent « catégorielles », circonscrites à un milieu
professionnel, sauf en 1995 lorsque le mouvement réussit à dépasser
ces limites et à paralyser le pays. Signe d'un potentiel de
mécontentement renaissant qui n'a fait qu'augmenter depuis. Les
enquêtes d'opinions prouvant désormais qu'une majorité de
Français, de gauche comme de droite, ne croient plus dans les vertus
du capitalisme ...même s'ils ne perçoivent pas les moyens
permettant de sortir de ce système de plus en plus inefficace
socialement et mortifère pour la planète.
La France
au centre des contradictions du capitalisme européen mondialisé
Pour comprendre
l'engrenage qui a amené à la confrontation actuelle, il faut
prendre en compte la contradiction grandissante existant entre une
France de moins en moins hypnotisée par le « modèle
anglo-saxon » et la pression de plus en plus forte des
structures de l'Union européenne prises en main par des groupes
d'influences et des lobbies anglo-saxons. Et la dernière
crise financière mondiale a achevé de déciller les yeux de
beaucoup de ceux qui avaient succombé jusque là au martèlement
médiatique néolibéral. Il faut savoir
que dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les USA ont inventé
et réussi, avec l'appui du Vatican, à imposer en Europe une
structure supranationale apte, d'un côté à les aider à faire
front au défi soviétique et, d'un autre, à en faire une structure
tatillonne de contrôle tellement complexe qu'elle rend les
fonctionnements étatiques inefficaces, tout en assurant la promotion
d'une élite sans attaches locales mais liée à Washington, à ses
lobbies bruxellois et aux bourses. L'UE en effet n'est pas à
l'origine une idée « européenne » mais plutôt
nord-américaine élaborée par l'agent d'influence
d'outre-Atlantique, Jean Monnet, en opposition aux projets gaulliste
et communiste.
Tel fut l'histoire du processus d'intégration européenne réellement
existant, un processus entrant en contradiction avec les principes
démocratiques et sociaux censés présider à sa « construction ».
Or, au cours de la phase ascendante du néo-libéralisme, depuis la
fin des années 1970, les structures bruxelloises sont parvenues à
forcer dans la plupart des pays européens le démantèlement par
pans des acquis sociaux introduits partout dans la foulée de la
victoire sur le nazisme.
Le démantèlement du
camp socialiste a ensuite donné à ce processus un coup
d'accélérateur puisque, pour « s'adapter aux normes
européennes » et fuir le vide postsoviétique,
les pays candidats à l'adhésion à l'OTAN et à l'UE ont été
forcés de détruire les restes de « l'État providence »
avant l'adhésion. Et depuis, c'est en retour, à l'Ouest, le
chantage aux délocalisations des entreprises vers l'Est où le
« coût du travail » est moindre, et à l'immigration
« sauvage » vers l'Ouest pouvant concurrencer les
travailleurs occidentaux sur les salaires. Ce qui a poussé à
démanteler, à l'Ouest aussi, « l'État providence ».
D'une pierre deux coups ! Fin de l'État social d'abord à l'Est,
puis à l'Ouest ! Tout cela au nom d'une démocratie qui était
réelle en Occident, lorsqu'existait un vrai conflit droite/gauche,
possible dans la situation de guerre froide, démocratie qui est
devenue purement formelle en revanche depuis que presque toutes les
forces politiques se sont soumises aux logiques financières
dominantes et cherchent à amadouer les médiocrates eux aussi
achetés par les grands argentiers.
Mais la France, où le
processus de démantèlement de la gauche sociale et du gaullisme a
peiné à se mettre en place, se retrouve aujourd'hui « dépassée »
par ses « partenaires » européens, et donc poussée par
Bruxelles à « terminer le boulot » mené à bien
entretemps dans presque toute l'UE. Au moment même où la crise du
capitalisme pousse de plus en plus de Français, d'Européens et de
Terriens à remettre en cause ce modèle, ce qu'on a entre autre pu
constater par le refus d'entériner la constitution européenne
d'essence libérale en 2005 en France puis aux Pays-Bas. L'arrivée
de Sarkozy au pouvoir s'est faite sur un malentendu, le candidat
néolibéral, pro-USA, européiste,
pro-israélien, réussissant à convaincre certains Français qu'il
était le moins mauvais candidat du « changement », de
« l'ouverture », du « dynamisme ». Succès de
l'offensive de manipulation médiatique résultant de la prise de
contrôle des médias français par la finance supranationale au
cours des années précédentes.
La force
du mouvement de masse
Le mouvement de masse
actuel, qui a commencé dès la fin du mois d'août, est, de l'avis
de tous, plus massif que celui de 1995, mais il a un caractère tout
à fait différent de la grève générale de 1968, qui fut
accompagnée alors d'un mouvement étudiant ambigu, mais qui a fait
la une des journaux de l'époque. Le mouvement actuel voit émerger
de nouvelles formes d'actions de la part des travailleurs, comme de
la jeunesse lycéenne et étudiante qui s'y associe, sans que
celle-ci ne porte aujourd'hui de sensibilité particulière. Preuve
sans doute de la désagrégation de l'idéologie des classes moyennes
« de gauche », « bourgeoise branchée » ou
« bobo », qui avait commencé à bercer d'illusions les
jeunes « soixante-huitards ». Mobilisation nouvelle donc
dans une situation où la société reste largement atomisée par des
clivages de quartiers, d'origines, de générations, de statut
salarial stable ou précaire et, last but not least, par un
surendettement plus ou moins massif qui empêche beaucoup de salariés
de faire une grève longue ...tant que le pays ne s'arrêtera
pas tout entier et que la logique de l'économie usuraire ne sera pas
remise en cause fondamentalement, par tous, en même temps.
Dans une situation où
la propagande médiatique a généralisé comme idéal les
comportements individualistes, et où la cohérence idéologique et
organisationnelle des partis et des
organisations syndicales autrefois radicales s'est largement
effritée. Dans une société où, selon les enquêtes d'opinion,
plus de 70% des personnes interrogées appuient les exigences des
manifestants et des grévistes en faveur du maintien d'un système de
retraite par répartition à 60 ans. La question des retraites
constitue toutefois un des multiples éléments de mécontentement
parmi d'autres, ce qui explique, par exemple, pourquoi la jeunesse a
rejoint le mouvement. Elle qui cherche avant tout à entrer sur un
marché du travail décent. Les scandales financiers récents,
auxquels sont mêlés des membres du gouvernement, ont contribué à
accélérer la désaffection devant la société du
spectacle célébrant le culte de l'argent prôné
par Sarkozy. On ne doit pas oublier pour autant que la crise actuelle
est le résultat de l'introduction tardive des décisions portant sur
les retraites qui ont été signées à Barcelone à la fois par
l'ex-président de droite Chirac et l'ex-premier ministre
« socialiste » Jospin en 2002.
L'intérêt que portent beaucoup d'Européens progressistes envers
l'actuel mouvement en France découle donc tout naturellement du fait
qu'il vise la même politique globale dont ils sont déjà victimes
dans leurs pays.
La
domestication incomplète des organisations syndicales
Sarkozy et son équipe
ont cru, à l'image de l'ancien président du MEDEF cité plus haut,
qu'il était désormais possible de passer en force suite au
processus de domestication des syndicats français, et en particulier
de la CGT, opéré dans le cadre de la Confédération européenne
des syndicats, structure financée par l'UE et offrant de nombreux
avantages matériels et symboliques aux leaders syndicaux.
Seul le tout récent et encore petit syndicat d'extrême gauche
« Solidaires » tient donc aujourd'hui une ligne de
revendication de classe systématique. Mais les bases syndicales,
dans les entreprises, parfois au niveau des fédérations, en
particulier à la CGT, ont démontré au cours du conflit actuel
qu'elles souscrivaient en fait rarement à la nouvelle ligne visant
au « dialogue systématique » avec des « partenaires
sociaux » qu'à la base on s'entête à considérer toujours
comme des « adversaires de classe ».
On assiste donc à un
mouvement montant en fait à partir de la base, qui a tendance à
perdre appui plus on monte dans les différents échelons
administratifs syndicaux. D'un côté, les leaders des
centrales syndicales qui cherchent surtout à démontrer leur
« représentativité » auprès des autorités en
organisant des « actions » d'un seul jour. Ou des
manifestations suffisamment massives mais espacées pour qu'elles ne
puissent devenir le ferment d'une mobilisation permanente tendant
vers la grève générale paralysant tout le pays et permettant seule
« de remettre toutes les pendules à l'heure ». Sans
faire craindre aux salariés l'arrivée des huissiers pour ceux
d'entre eux qui sont surendettés ou le licenciement en fin de
contrat pour ceux n'ayant pas de contrat de travail stable. D'un
autre côté, des militants syndicaux, surtout à la base, et une
masse de mécontents qui cherchent à étendre le mouvement à
l'ensemble du pays. Ces deux tendances, sur le fond contradictoires,
se sont de fait affrontées tout au long du mouvement même si le
besoin d'unité était fortement ressenti.
On ne pouvait pas
s'attendre cependant à ce que la base réussisse d'emblée à
renverser la vapeur, ce qui explique « l'essoufflement »
apparent actuel, mais aussi l'émergence de nouvelles formes de
luttes qui témoignent d'une nouvelle conscience qu'il sera difficile
à démanteler tant elle est multiforme : participation
« individuelle » à la grève certains jours et pas
d'autres, participation de non grévistes souvent « travailleurs
précaires » aux manifestations les seuls jours fériés, aides
aux grévistes de la part de non grévistes, participation au blocus
des raffineries ou des routes aux heures où ils le pouvaient (dans
la journée ou la nuit) de la part de personnes qui ne pouvaient pas
faire grève (chômeurs ou travailleurs sous contrats précaires),
constitution de comités d'actions interprofessionnels locaux
regroupant plusieurs catégories sociales (salariés, précaires,
chômeurs, retraités, classes inférieures, classes moyennes,
lycéens, étudiants, etc.). La surprise fut, surtout en province,
dans une ville comme Amiens par exemple, la « montée »
de manifestants du centre-ville issus des classes moyennes pour aider
au blocage des entreprises concentrées dans les quartiers populaires
et à fort taux d'immigrés. Ce phénomène annonce la fin du mythe
des classes moyennes ascendantes dans le capitalisme sans
frontières.
Une
nouvelle conscience
Une nouvelle conscience
s'est formée, de nouveaux réseaux se sont constitués à la base,
de nouveaux militants syndicaux se sont forgés face aux hésitations
des leaders syndicaux et des partis de gauche. Au point où la
mot « sabotage » est apparu çà et là. A cette occasion
aussi, on a pu découvrir que, même les groupes
« ultra-gauchistes », de tendance généralement
trotskyste, n'étaient pas en état de remplacer leur rhétorique
révolutionnaire de salon par une réelle prise en charge du
mouvement de masse. Leurs appels à la grève générale ont été
somme toute assez timides et plutôt incantatoires, mais aucune
tentative d'action réellement révolutionnaire n'est venue. La
colère populaire était en bas, excitée par la richesse insolente
manifestée par les élites sociales, économiques, médiatiques,
politiques actuelles, au moment où l'on demande au peuple de se
serrer encore plus la ceinture. Au moment où le pouvoir « jette »
au peuple des « débats » démagogiques sur « l'identité
nationale » ou sur « la
burqa », dont l'objectif ne vise qu'à diviser les
classes populaires. Au moment où le pouvoir généralise les mesures
sécuritaires, dépense l'argent dans la vidéo-surveillance,
organise des chasses à l'homme, multiplie les contrôles racistes,
tente de réhabiliter les idées en vogue à l'époque de Pétain ou
dans l'OAS.
Le summum ayant été atteint cet automne
avec la déportation des Tsiganes
roumains (« Rroms ») et
bulgares en tentant d'agiter la vieille peur petite-bourgeoise des
« nomades voleurs », et au moment où le pouvoir tentait
d'installer par des appels répétitifs la peur de l'hydre
« terroriste » basée en Afghanistan ou dans le Sahara
...là où l'armée et les entreprises françaises sont actives, ce
qui rapporte gros à certains, tandis que les contribuables français
financent ces opérations sans y avoir aucun
intérêt. Pour le moment, la logique de peur n'a pas fonctionné,
même si les peurs sont incrustées dans une société française
marquée par le vieil opportunisme petit-bourgeois.
La stratégie du pouvoir
semble celle de vouloir engager les classes moyennes désormais en
phase de déclassement sur la voie d'une néo-fascisation rampante,
les séparant de façon suicidaire des classes populaires, tout en
garantissant aux classes supérieures le maintien de leurs privilèges
par le blocage de la vie politique et le
blocage de l’ascension sociale. Ce scénario serait possible
si l'espoir disparaissait. Pour le moment, il a plutôt tendance à
renaître.
Un
nouveau modèle de mobilisation ?
Le mouvement actuel ne
s'est pas arrêté à ce jour, même si l'on peut constater qu'il est
en phase de régression, qu'il n'a pas réussi à casser le rapport
de forces et que les leaders des grands syndicats semblent
décidés à le « conserver suffisamment au chaud » pour
montrer au pouvoir qu'ils peuvent servir à quelque chose, comme
relai d'une réelle force sociale. Tout en faisant en sorte que
chaque « action » soit suffisamment isolée l'une de
l'autre pour empêcher une mobilisation de masse qui mettrait sur le
tapis la question du renversement de l'ordre existant et leur propre
opportunisme. La situation n'est pas stabilisée car, comme personne
ne s'attendait à la révolution, ni même à un recul du
gouvernement appuyé par le patronat, l'UE, le FMI, l'OTAN, les
États-Unis et leurs alliés, dans une situation où il n'existe pas
d'alternative politique crédible, personne ne considère que les
deux mois de mobilisation sont un échec. Les manifestations, grèves
et blocages ont permis au pays « de se connaître », de
se redécouvrir et de comprendre qui est qui. Un nouveau cycle de
radicalisation vient seulement de s’ouvrir. Il a commencé à
toucher peu à peu toutes les couches de la société, ébranlant
l’ordre social délégitimé de façon assez profonde.
Il a d'abord témoigné
du « réveil » de la classe ouvrière qu'on disait morte.
Le pays s'est aperçu qu’il ne pouvait pas fonctionner sans
dockers, sans camionneurs, sans ouvriers des raffineries de pétrole,
sans cantinières, sans cheminots, sans traminots, sans éboueurs,
sans marins, etc. Les automobilistes qui faisaient la queue devant
les stations d'essence en tenaient généralement le gouvernement
pour responsable, et non les grévistes bloquant les raffineries. Le
pays semblait content en fait de redécouvrir que le travail est
utile, indispensable même. Au moment où il découvrait aussi, après
de multiples scandales financiers, qu’il fonctionnerait mieux sans
traders egotistes, sans banquiers irresponsables, sans agence
de notations manipulatrices, sans politiciens corrompus et ...sans
Bourse ! La classe ouvrière serait-elle redevenue l'acteur central
de tout projet émancipateur réel ?
Le mot d’ordre de
grève générale est porteur car, dans une situation de
précarisation massive, il montre que rien ne pourra changer sans
confrontation globale. Mais en attendant, c'est une répétition
générale qui semble s'être en fait produite. Un palier nécessaire
sans doute. Car seule la grève générale pourrait contribuer à
remettre en cause le système dans ses fondements. Elle ne peut
toutefois se produire que comme prélude à la prise du pouvoir,
objectif impossible lorsque les organisations politiques en sont
encore à pratiquer le seul crétinisme électoraliste, se réveillant
d'élections en élections, et négligeant la formation politique des
masses et l'organisation de la lutte des classes dans les combats
concrets. Ce que les communistes français avaient su plus ou moins
faire, ou tout au moins canaliser, au cours des « trente
glorieuses » qui ont succédé à la résistance au nazisme et
au pétainisme. Une avant-garde de l'action en état de conquérir
l'hégémonie culturelle ne peut se reconstruire dans la foulée d'un
mouvement de protestation comme celui-ci, même s'il dure depuis plus
de deux mois. Cela ne traduit pas un retard de la conscience
populaire donc, mais au contraire, une conscience correcte de la
profondeur de la crise qui démontre les limites des capacités du
mouvement syndical réellement existant et l’absence d’outils
politiques, de partis, pour la résoudre par une alternative globale,
en France et dans le monde. Mais le peuple a compris qu’au-delà de
la question des retraites, c’est tout le système capitaliste qui
est en cause. Le système impérial financier mondialisé.
Vers une
alternative politique nouvelle ?
Dans cette phase
« d'entre deux », il s’est créé quelque chose
d'imprévu. La mobilisation politique de masse au travers de journées
d’action nationales, des grèves sectorielles dures, bloquantes,
dans une solidarité d'action interprofessionnelle et
inter-quartiers. La base revendicative s’est élargie sans cesse.
La légitimité du pouvoir, et des pouvoirs, a été remise en cause
à l'échelle de tout le pays, y compris dans des secteurs de la
population réputés de droite, y compris donc au sein des élites
plus traditionnelles que Sarkozy, et qui refusent le démantèlement
de « l'exception française ». Dans une situation où les
intellectuels ont été largement domestiqués par la médiocratie et
l'université de cantonnement, de nouveaux humoristes sont apparus
pour dire que « le roi est nu ». Il
y aurait comme l’annonce d’une nouvelle marche en
direction de l'hégémonie culturelle des forces de progrès social ?
Le mouvement, comme une
vague, se poursuit, mais reflue sans que l'on ne perçoive un
sentiment de défaite, car personne ne s'attendait dans le contexte
actuel à un véritable changement. Il s'agissait seulement de se
compter et de voir si l'on était en état de tenir dans la durée.
Dans un état de division syndicale et politique au sommet,
c'est la base qui, dans les manifestations, a apporté les
slogans les plus originaux, les plus radicaux, les plus poétiques
aussi, ou humoristiques. Face à la division en haut, c'est l'unité
en bas qui constitue la surprise du mouvement actuel. Le peuple sait
désormais qu'il existe toujours, et qu'il
jugera à l'acte chaque dirigeant syndical ou politique, lointain ou
plus proche. L'idée d'auto-organisation est donc dans l'air. Face
non seulement au pouvoir français actuel, mais aussi aux
institutions politiques, économiques, sociales, sécuritaires,
médiatiques, européennes, mondiales, toutes soumises au contrôle
des « marchés », c'est-à-dire de quelques groupes de
privilégiés qu'il faudra démasquer. Voilà le rôle que devront
jouer les organisations politiques réellement alternatives et les
intellectuels qui constatent que le déclassement dont ils sont
victimes ne s'arrêtera que le jour où ils mordront la laisse qu'on
leur a mis autour du cou.
Pour le moment néanmoins
la multiplication des luttes sociales en Asie et en Afrique du Sud,
la persistance d'une alternative anti-globalitaire en Amérique du
Sud, et les manifestations de mécontentement en Grèce, en Espagne,
en Italie et même en Angleterre, à Stuttgart ou en Lettonie
montrent que le mécontentement des « citoyens de base »
augmente contre un capitalisme devenu économiquement inefficace et
socialement nuisible. Cela veut-il dire que nous nous dirigeons vers
un nouveau « Printemps des peuples » qui éliminerait les
élites vieillissantes, supranationales, globalisées, navigant entre
Bildenberg, Davos, Bruxelles, Wall Street, la CIA et le Pentagone ?
Pour le moment, cette hypothèse semble plausible, mais une course
contre la montre est ouverte entre les partisans de la révolution
dans les rapports sociaux et les partisans d'un « pourrissement
identitaire » qui généraliserait le conflit de « tous
contre tous », pour le plus grand profit de ces quelques-uns
privilégiés qui s'en tireraient encore une fois à bon compte. Il
ne faut pas oublier que les classes dominantes maîtrisent et les
médias et les techniques de manipulation, et que le laminage des
classes moyennes qui correspond à la logique du capitalisme ne mène
pas automatiquement vers le progrès social, mais qu'il a déjà
produit, par exemple, après la révolution allemande de 1918, et le
pourrissement social-démocrate et la montée du nazisme. Donc, le
vieux monde libéral faiblit, mais rien ne donne pour acquis une
issue radieuse.
Bruno Drweski
Nanterre, le 7 novembre
2010
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