LA CRISE GRECQUE :
PREMIÈRE «BATAILLE» D’ UNE «GUERRE» POUR L’EUROPE
A l'heure où, après
la Grèce et sans doute avant d'autres pays, c'est l'ex- « tigre
celtique » irlandais qui « vacille », il nous a
paru bon de reprendre cet article de notre collègue qui nous
rappelle fort à propos que les pays que le jargon « globish »
mondialisé désigne sous le nom fort peu élégant de « PIGS »,
constituent autant de « dominos » dans un « jeu »
contrôlé par une structure supranationale que les puissants
souhaitent visiblement voir fonctionner en cercles concentriques. On
avait pourtant parlé dans les milieux « irrévérencieux »,
lors de la création de la monnaie unique, « d'euromark »,
thème tombé ensuite en désuétude, et dont on peut à nouveau se
demander désormais s'il n'était pas prémonitoire. Une monnaie
qu'on a d'abord dit en état de faire contrepoids face à la monnaie
mondialisée devenue purement virtuelle, le dollar. Comme l'Union
européenne a pu être présentée comme un concurrent potentiel de
l'empire nord-atlantique. Or, quand on creuse dans l'histoire de la
construction de l'union européenne réellement existante, on
découvre que ses prémisses furent élaborées à ...Washington dès
la fin de la Seconde Guerre mondiale et qu'elles visaient à créer
sur ledit « vieux continent » une structure politiquement
ingérable permettant de neutraliser les volontés de ses peuples et
de les jeter contre les adversaires extérieurs des Etats-Unis. On
pourrra toujours gloser pour savoir si les peuples européens ont
voulu « l'Europe » car aucun mouvement populaire n'est
jamais venu témoigner d'un tel rêve collectif, mais, en tout cas,
ces peuples ont été ignorés chaque fois qu'ils ont pu prendre
position sur la réalité du processus concret de construction de la
seule Europe réellement existante, celle des traités de Rome, de
Maastricht et de Lisbonne.
A mesure que
l'antique civilisation méditerranéenne commune à toutes ses rives
est devenue nominalement plus « européenne », puis plus
réellement « atlantique », nord-atlantique en fait, le
processus de démantèlement des acquis culturels et sociaux de cette
civilisation s'est accéléré. Au moment où les colonels turcs
connus pour leur alignement atlantiste coutumier semblent céder du
terrain face à un gouvernement civil menant une politique plus digne
de l'histoire de leur pays, ce que l'épisode de la flotille
humanitaire de Gaza a souligné, c'est le pays où le nom de
« Papandréou » avait pu autrefois signifier une volonté
de dignité, de solidarité méditerranéenne et d'indépendance qui
a succombé le premier au diktat
venu du Nord, sous la houlette d'un premier ministre peu respectueux
du souvenir laissé par le nom qu'il porte. D'où, nous a-t-il
semblé, la nécessité de rappeler comment ce processus a débuté,
il y a quelques mois. Ce qui nous permet de constater que, pour le
moment en tous cas, la réalité d'un monde multipolaire s'éloigne
des côtes européennes de la Méditerrannée. Même si, plus loin
vers l'Orient, on constate l'apparition de « puissances
émergentes » qui pourraient faire contrepoids, si jamais les
peuples prolongeaient ce processus pour le moment largement contrôlé
par leurs élites possédantes. Et donc avant tout prudentes, car,
comme l'habitude nous l'a montré, toujours marquées par la peur de
perdre quelques uns de leurs fragiles avantages acquis. Depuis le
printemps dernier pourtant, c'est un à un que les Etats vacillent
sous le poids d'une dette injuste, alors que d'Athènes à Paris, de
Londres à Rome, de Lisbonne à Dublin et de Madrid à Stuttgart, les
peuples ont tendance à retrouver la chaleur des pavés. Phénomène
qui fait écho aux mobilisations auxquelles on assiste dans les pays
situés plus au Sud, eux aussi soumis, par dictateurs interposés,
aux diktats de la
haute finance « nomade », et supranationale.
La
Rédaction
LA CRISE GRECQUE :
PREMIÈRE «BATAILLE» D’ UNE «GUERRE» POUR L’EUROPE
Automne 2010
Dimitris Konstantakopoulos *
«Nous ne mourrons pas
pour Dantzig», disaient les Français il y a soixante-dix ans. «Nous
ne paierons pas pour les Grecs», disent aujourd’hui les Allemands.
Et si, entre temps, la force de l’argent a remplacé, en Europe,
celle des armes, cela ne l’a pas rendue moins mortelle (ni même,
en fin de compte, moins autodestructive).
L’attaque dont la
Grèce fait l’objet de la part de forces «géo-économiques»
puissantes, à savoir celles du capital financier totalement libéré
de tout contrôle, d’un Empire de l’Argent en gestation, a une
importance énorme au niveau mondial qui dépasse de loin la
dimension de ce petit pays. C’est la première d’une série de
batailles, qui vont déterminer l’avenir des États et des pays
européens, celui de l’idée d’une Europe unie, indépendante,
sociale, celle de notre démocratie et de notre civilisation.
La question à laquelle
on essaie de répondre, en Grèce, est de savoir qui va payer la
dette cumulée de l’économie mondiale, y compris celle due au
sauvetage des grandes banques, en 2008. Est-ce que ce sera la
population des pays développés, au prix de la suppression des
droits sociaux et démocratiques acquis durant trois siècles de
lutte, autrement dit, de la civilisation européenne? Ou bien les
pays tiers? Va-t-on la payer par la destruction de l’environnement?
Les banques vont-elles l’emporter sur les États, ou bien ces
derniers l’emporteront-ils sur les banques?
L’Europe pourra-t-elle
dominer de nouveau le monstre que constitue le capital financier
totalement déréglé, en rétablissant une réglementation des flux
de capitaux, dans le cadre d’un protectionnisme raisonnable et d’
une politique de croissance, en contribuant à la construction d’un
monde multipolaire, donnant ainsi un exemple d’ordre mondial? Ou
bien va-t-elle périr dans des conflits internes sans merci, en
consolidant le rôle dominant, quoique vacillant aujourd’hui, des
USA et demain peut-être, celui d’autres puissances, voire même de
totalitarismes, au niveau mondial ou régional?
La crise
grecque
Les gouvernements
européens et leur Union, qui ont dépensé des sommes colossales
pour le sauvetage des banques, imposent à la Grèce de prendre de
mesures qui constituent la plus grande régression dans l’histoire
du pays, exceptée la période de l’occupation allemande de
1941-1944, tout en la poussant dans la plus importante récession
qu’elle ait connue depuis des décennies, la privant de toute
perspective de croissance pendant un temps indéterminé. Ce qui,
d’ailleurs, risque de rendre impossible le remboursement de sa
dette, c’est-à-dire risque de faire de la Grèce une Lehman
Brothers dans la nouvelle phase de la crise mondiale commencée en
2008.
Nous sommes arrivés à
un point où la Banque centrale européenne prête aux banques à un
taux de 1%, afin que celles-ci prêtent à l’État grec au taux de
6% ou 7%. En même temps, les gouvernements européens refusent de
consentir a l’édition des euro-obligations par. ex., pouvant
servir a la normalisation des taux payés par l’ Etat grec.
L’Allemagne
contre l’Europe
Il y a vingt ans,
l’Allemagne, nouvellement réunifiée, atteignant sa pleine
«majorité stratégique», «acheva», par sa première action, la
Yougoslavie multinationale et fédérale, en imposant à ses
partenaires la reconnaissance des différentes Républiques. Le
résultat en a été tout d’abord une série de guerres qui ont
semé la ruine et la mort dans les Balkans, sans résoudre pour
autant aucun de leurs problèmes, puis la mort dans l’œuf de la
politique étrangère et de défense de l’UE et, enfin, le retour
solennel des USA dans leur rôle de maître absolu du Sud-est
européen.
Tout cela pourtant fera
figure de simple délit, devant ce qui risque de se passer
maintenant, comme conséquence de la courte vue de Berlin et de la
manière dogmatique, extrêmement égoïste dont elle défend les
règles de Maastricht, disposée, semble-t-il, à sacrifier un ou
plusieurs de ses partenaires, appartenant même au «noyau dur» de
l’ UE, la zone euro, en les faisant plonger dans le désastre
économique et social.
Aujourd’hui, l’enjeu
de la crise «grecque», de la crise «espagnole», «portugaise» ou
d’ une autre demain, n’est pas seulement la politique européenne
commune ni le sort des Balkans. C’est bien l’idée même de
l’Europe unie qui risque de mourir, et sa monnaie commune avec
elle, comme l’ont déjà noté les hommes politiques et les
analystes économiques les plus pénétrants en Europe et au niveau
international. Si en 1990-91, la politique allemande avait établi
le… rôle des USA en Europe du Sud-est, la politique allemande
actuelle conduit à la consolidation de leur rôle hégémonique
aujourd’hui ébranlé dans les affaires européennes, sinon
mondiales. Tout en privant l’Europe de la possibilité de jouer, en
s’appuyant sur ses idées et sa civilisation, un rôle
d’avant-garde dans la refonte si necessaire du système mondial.
Des erreurs historiques
si colossales ne sont pas sans précédent dans l’histoire
allemande : aujourd’hui, Berlin surestime sa puissance économique,
comme il avait surestimé sa puissance militaire dans les années
1910 et 1930, contribuant ainsi à la destruction de l’Europe et de
l’Allemagne elle-même, lors des deux Guerres mondiales. (1)
L’établissement de la
monnaie unique et le mode de fonctionnement de l’UE, ont profité
surtout à l’Allemagne qui refuse pourtant d’ «ouvrir sa bourse»
à ses partenaires en difficulté. Elle ne défend pas l’Europe ni
à l’extérieur, contre les attaques des banques internationales
dominées par les Anglo-américains, ni contre celles du capital
financier, nommés par euphémisme «les marchés». Elle ne la
défend pas non plus à l’intérieur, non seulement parce qu’elle
refuse d’assister un soi-disant partenaire, en l’occurrence la
Grèce, mais aussi en l’insultant, par une campagne sadique et
raciste des medias allemands, au moment où elle affronte des
difficultés vitales ! (2)
L’
Allemagne et le traité de Maastricht
L’Allemagne a raison
lorsqu’elle soutient que, en agissant de la sorte, elle défend les
règles de Maastricht, qui interdisent toute sorte de solidarité et
d’entraide entre les membres de l’UE et imposent, jusqu’à la
fin des temps, une politique monétaire qui n’existe nulle part
ailleurs au monde. Ces règles correspondent aux intérêts
allemands, du moins tels que les conçoivent les milieux dominants de
Berlin, et, surtout, à ceux des banques, et plus généralement des
grands détenteurs du capital financier. C’est leurs profits que
garantissent les règles de Maastricht, en association avec le régime
de libéralisation totale des échanges de capitaux et de
marchandises, qui interdisent explicitement ou implicitement aux
Européens d’exercer une politique inflationniste, keynésienne,
anticyclique, quand il le faut, mais aussi de se défendre contre
l’antagonisme économique extérieur, de la part des USA ou de la
Chine.
En soutenant cependant,
à juste titre, que sa politique actuelle est dictée par le traité
de Maastricht, qui doit être respecté comme l’Évangile, Berlin
dévoile, malgré elle, le caractère monstrueux de l’actuel
édifice européen. On n’a nullement besoin d’être économiste,
le sens commun suffit, pour comprendre qu’aucune Union d’aucune
sorte de personnes, de peuples, d’États, ni de quoi que ce soit,
ne peut avoir une vie bien longue, si elle est fondée sur…
l’interdiction de la solidarité entre ses composantes ! Les
peuples de l’Europe n’ont pas consenti à l’idée de
l’unification européenne pour … se ruiner ; ils y ont consenti
pour acquérir davantage de sécurité et de prospérité.
En disant à ses
partenaires … d’aller se faire voir ailleurs à la première
difficulté, les dirigeants allemands délégitiment eux-mêmes, dans
une grande mesure, aussi bien l’idée de l’Europe unie que celle
de la monnaie unique, ainsi que leur propre ambition d’être à la
tête de l’Europe. A quoi sert une Union qui a mobilisé tous ses
moyens pour sauver les banques qui avaient provoqué la crise de
2008, et qui refuse de sauver un peuple européen menacé par ces
mêmes banques renflouées au moyen de l’argent public ? La seule
raison pour laquelle les membres de la zone euro, qui sont touchés
par la crise, y demeurent encore, est leur crainte des conséquences
d’un retrait (et divers intérêts de leurs milieux dirigeants).
Mais pour combien de temps encore cette raison sera-t-elle
suffisante, surtout dans le cas d’une éventuelle aggravation de la
crise économique, qui transformera de vastes zones européennes en
une sorte d’Amérique Latine ? De même qu’au XXe siècle,
l’Allemagne paiera de nouveau, elle aussi, le prix de son égoïsme,
politiquement, en minant son propre rôle et économiquement, en
étouffant les acheteurs de ses produits. Mais elle risque de s’en
rendre compte quand il sera trop tard pour réparer la situation.
La crise
grecque comme crise de l’ eurozone
Il est presqu'évident
que la crise grecque n’a pas à voir uniquement ni même
essentiellement avec les problèmes intérieurs assez importants du
pays, la faiblesse de son État et son système politique existant,
source d’une vaste corruption. Ces problèmes, ainsi que le fait
que la Grèce depense des sommes colossales pour se defendre d’une
Turquie révisionniste, sont cependant des facteurs qui déterminent
la forme, le moment d’apparition de cette crise et la capacité du
pays à y faire face. Mais ils n’en constituent pas la cause, comme
le prouve la crise en Espagne, au Portugal et ailleurs également. En
Grèce, elle peut prendre l’aspect d’une crise de la dette
publique, en Espagne de l’endettement privé, elle est cependant
présente partout. Elle reflète l’incapacité à long terme des
pays les plus faibles de l’Union à faire face, d’une part à une
politique monétaire modelée sur les intérêts de l’Allemagne et
des banques internationales, et d’autre part à la suppression de
toute barrière de protection extérieure de la zone euro.
Le fonctionnement
«intérieur» de la monnaie unique, faute de mécanismes
compensatoires, conduit à un transfert permanant de plus-values du
sud de l’Europe vers le nord. Le fonctionnement «extérieur»
d’une zone euro qui s’est volontairement interdit toute
protection contre la concurrence américaine et chinoise, toute
politique industrielle et sociale, toute harmonisation fiscale
conduit à la dégradation de la capacité européenne de production
dans l’ensemble de l’Europe, en commençant par les plus faibles.
L’ industrie grecque par exemple se délocalise de la Grèce du
Nord vers les Balkans, les touristes désertent le pays d’une
monnaie chère, l’euro, préférant le littoral turc. (4). Le
problème va s’aggraver avec la fin, bientôt, des politiques de
cohésion. Le problème structurel grec a certes accentué la
situation et a amené la Grece en plein milieu de la crise
européenne, mais ce n’est pas lui qui l’ a créé.
L’Europe du Sud n’est
pas la seule à faire face à ces problèmes. La France, un pays plus
central et métropolitain, coeur politique de l’ Europe, si l’
Allemagne en constitute le coeur industriel, les a également
recensés et doit les affronter. Ils sont à l’origine du rejet de
la constitution européenne par le peuple français en 2005. Depuis
lors, d’importants intellectuels français ont mis en évidence
l’impasse vers laquelle se dirige la zone euro. Par exemple
Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Bernard Cassen, ATTAC et Maurice Allais
pour ne citer que quelques uns, soulignent qu’il est impossible
qu’une Europe productive et sociale puisse survivre sans quelque
forme de protectionnisme. L’obstination dans les règles de la zone
euro telles qu’elles se présentent actuellement mène au
totalitarisme, dit Todd. L’Europe se dirige vers la catastrophe
avec le système ultralibéral d’échanges et la suppression de la
préférence communautaire par les autorités de Bruxelles.
Jusqu’à présent, les
idées de réforme de la zone euro ne pouvaient pas être appliquées,
faute de volonté politique. Ce serait une tragédie pour le peuple
grec si, à cause, entre autres, de la façon dont le système
politique grec et une élite politique en pleine degenerescence gère
le pays, il était appelé payer au prix de sa catastrophe l’énergie
nécessaire à une réforme de l’euro, qui serait mise en place, si
elle l’est un jour, trop tard pour que la Grèce puisse en
profiter.
Économie
et Géopolitique
Pour ce qui est
cependant de la dimension géopolitique du problème, les dirigeants
allemands ne semblent pas avoir tiré les enseignements de leur
propre histoire, c’est-a-dire se rappeler leur incapacité, durant
les décennies qui avaient précédé la Première Guerre mondiale,
d’encaisser les profits attendus de leurs progrès scientifiques et
technologiques. Le capitalisme-casino, engendré par le dérèglement
de ces dernières décennies et auquel ils ont consenti de façon
intéressée, caractérisée par l’absence totale de perspicacité
stratégique, est un enfant anglo-américain. Aucun joueur, si bon et
si fort qu’il soit, ne l’a jamais emporté sur le propriétaire
du casino!
On est en droit de se
demander si quelque plan stratégique ne se cache pas derrière la
crise déclenchée actuellement, non seulement par raport à la dette
grecque, mais aussi contre l’euro, au moment même où ce dernier
s’apprêtait à devenir une devise mondiale. D’autant plus que,
maintenant nous le savons, Goldman Sachs se trouvait derrière
l’attaque contre la Grèce et l’ euro.
En se barricadant
derrière le traité de Maastricht, dans une Europe-«dictature des
banques», les Allemands ont certes profité de leur suprématie
économique, mais ont en même temps permis que soit tendu un énorme
piège potentiel, qui vient d’être activé, contre l’Europe
unie. Il fallait, d’ailleurs, s’attendre à ce que les choses
évoluent dans ce sens, quand on voit par exemple l’architecte de
la politique monétaire européenne n’étant autre que l’homme de
Goldman Sachs, Otmar Issing. Un, du reste, dans un vaste reseaux d’
influence de cette banque en Europe.
On voit donc peut-être
aujourd’hui se développer le plan stratégique qui intègre la
géopolitique et la géoéconomie dans l’architecture du traité de
Maastricht. La crise était inscrite dans le traité-même, avec deux
aboutissements possibles: soit la transformation de l’Europe en une
structure totalitaire assujettie, soit sa dissolution en ses
composantes, ou en tout cas son maintien dans un état de déchirement
dû à ses problèmes internes, qui l’empêche de gagner son
autonomie vis-à-vis des USA et d’imposer des règles au capital
financier mondial.
La politique de Berlin
semble être fondée sur l’espoir de tirer meilleur profit dans le
cadre de la mondialisation que s’il revendiquait pour le compte
d’une Europe réformée d’être sur un pied d’égalité avec
les USA, dans le cadre d’un monde multipolaire aux flux des
capitaux et des marchandises règlementés. Justement parce que
l'Allemagne a sans doute encore le souvenir de ses défaites, quand
elle avait recherché l’hégémonie européenne et mondiale. Mais,
ce faisant, elle semble oublier que la mondialisation est dominée
par le secteur financier et du crédit, et point par l’industrie
qui constitue pourtant le point fort de l’ Allemagne. Qui risque,
en fin de compte, de se retrouver dans la même situation qu’elle
avait connue vers la fin du «grand» siècle libéral, à la veille
de la Première Guerre mondiale.
Les dirigeants allemands
pensent peut-être qu’un «renvoi» ou un retrait forcé de la
Grèce de la zone euro serait une solution qui, d’une part
«servirait d’exemple» pour les autres membres de l’Union et
augmenterait, d’autre part, l’homogénéité d’un noyau dur
européen qui s’est trop «ramolli». L’idée d’une «Europe à
plusieurs vitesses» et en cercles homocentriques, telle que l’avait
formulée Karl Lammers, reste très populaire en Allemagne.
Seulement, les cercles risquent finalement de s’avérer
hétérocentriques.
Il est évident que pour
la Grèce, mais aussi pour d’autres membres de la zone euro, le
problème se posera de lui-même et, à ce qui parait, plus tôt et
non pas plus tard qu’on ne l’imagine. Rester dans la zone euro
n’a un sens pour la Grèce et pour d’autres pays que si celle-ci
est réformée très vite et en profondeur. Mais il n’est pas du
tout certain qu’un ou plusieurs retraits aient pour l’Allemagne
les avantages auxquels elle s’attendrait.
En persévérant dans
cette politique, Berlin risque de plonger la zone euro et l’UE dans
une crise très grave. Elle mènera, en même temps, à une défaite
stratégique majeure de l’Europe dans l’est méditerranéen,
contribuant ainsi à la réalisation de l’objectif stratégique
central des USA dans la région, à savoir la constitution d’une
zone d’influence américano-turque depuis la mer Adriatique
jusqu’au Caucase et Chypre.
Une telle zone, dans
l’optique de «l’occupation du centre» de «l’échiquier
stratégique» selon Brzesinski, s’interposerait entre l’Europe
et les hydrocarbures du Moyen Orient, entre la Russie et les «mers
chaudes». Elle participerait en plus à l’Union européenne. Elle
serait, en d’autres termes, un des centres d’une Eurasie dominée
par les USA, un outil qui servirait à la «paralysie stratégique»
de l’Europe et une base de «containment» contre la Russie.
On devrait savoir, en Europe, mais il est douteux que l’on veuille
le savoir, depuis les fameux rapports de Wolfovitz et de Jeremia qui
ont crystallisé la stratégie post-guerre froide des Etats-Unis, que
l’objectif stratégique de Washington est le non avènement de
forces antagonistes, et pour y parvenir, cet État applique des
politiques propres à empêcher dès maintenant une telle
éventualité, en «programmant» si possible de crises ou en mettant
des obstacles à des collaborations et des alliances entre divers
pôles du système international. Dans un cas, l’Allemagne l’a
bien compris, quand elle a decidé de construire le gazoduc
NordStream, la liant directement avec la Russie, mais en
général elle continue d’être stratégiquement aveugle.
Athènes, le 20 Mars 2010
* Journaliste, écrivain,
économiste, Athènes, Grèce.
En guise de complément
:
IL EXISTE UNE AUTRE
VOIE !
Sous la pression des
grandes banques américaines, de la Commission et
des gouvernements
européens, le gouvernement grec vient d’adopter, bon
gré mal gré, des
mesures qui ne conduisent qu’à l’approfondissement de
la crise à laquelle fait
face aujourd’hui la Grèce, une des plus
graves et plus
dangereuses que le pays ait connue depuis son
indépendance, il y a
deux siècles.
Ces mesures conduisent à
une mort lente l’économie et la société
grecques, mettent en
danger l’avenir et l’indépendance de la Grèce, sa
capacité de se défendre
contre les visées turques en Thrace, en mer
Égée, en Chypre.
L’injustice sociale est si profonde qu’elle marquera
de façon permanente
l’âme de notre nation et minera, du point de vue
moral et politique, toute
réforme future et tout effort de
redressement.
Ceux qui sont appelés à
supporter le poids de la crise, ce ne sont pas
les couches qui sont
responsables de la situation désastreuse dans
laquelle nous nous
trouvons, qui ont systématiquement pillé la
richesse publique et
refusent de payer des impôts, mais les salariés
et les retraités. C’est
le triomphe politique du «Magouillistan» grec.
Cette politique annule
les rêves des jeunes et empoisonne l’âme des
retraités. Elle bafoue
de façon flagrante toute idée de souveraineté
populaire. Aucun mandat
n’a été donné pour l’adoption d’une telle
politique. Si le
gouvernement veut l’appliquer, le recours à un
référendum s’impose.
Les forces
internationales qui imposent ces mesures n’agissent pas
dans le sens de la
relance de l’économie grecque. Elles agissent afin
de garantir les profits
du capital financier mondial. Elles veulent
faire de la Grèce un
exemple de passage à la barbarie sociale, du
modèle qu’elles
promeuvent dans toute l’Europe. Leur politique fait
écho aux projets
géopolitiques de Washington dans notre région et aux
projets géoéconomiques
de l’Europe des banquiers. Elles nous
prescrivent un avenir
d’asservissement désastreux. Loin de pouvoir
rembourser la dette, nous
plongerons de plus en plus dans son carcan.
Il est fort étonnant que
le gouvernement qui s’est hâté de nous
précipiter dans cet
abîme social, n’ait fait aucun effort afin de
percevoir de ressources
ordinaires et extraordinaires (imposition
d’une amende permettant
la régularisation de certaines pratiques dans
le secteur du bâtiment,
imposition exceptionnelle des surprofits des
banques et de certaines
entreprises, consommation de produits de luxe,
fortune de l’église,
pour n’en citer que quelques exemples). Pourquoi
justement il n’impose
pas une contribution exceptionnelle aux
professions libérales
prospères qui se déclarent pauvres vis-à-vis du
fisc ? Quelle loi de
l’assujettissement grec nous oblige à maintenir
des troupes en
Afghanistan, au moment même où les plus grandes banques
de nos «alliés» misent
sur la faillite de la Grèce ? George Papandréou
serait pris plus au
sérieux par eux, s’il retirait immédiatement les
forces grecques au lieu
de visiter les USA. Pour quelle raison le
gouvernement d’un pays
menacé d’effondrement n’a pas encore nommé,
cinq mois après son
ascension au pouvoir, des administrations dans les
organismes publics ? Pour
quelle raison le gouvernement ne défend pas
le pays contre les
attaques internationales, mais le laisse exposé
sans arrêt aux
diffamations ? On se rit en Allemagne et chez Goldman
Sachs de nos
autocritiques internationales sur notre corruption,
puisque ce sont eux qui
payaient les deux partis au pouvoir (Pasok et
ND) et nos hauts
fonctionnaires.
Dans des situations
exceptionnelles, lorsque la survie d’un peuple et
d’une nation est en
danger, on doit recourir à tous les moyens
possibles. On s’adresse
aux Grecs de l’étranger. On réclame enfin
expressément
l’indemnisation des dommages de guerre (de la part de
l’Allemagne). On
élargit ses sources d’emprunt vers la Chine et la
Russie. On menace, si
nécessaire, de cessation des paiements et de
restructuration de la
dette. Pour ses dépenses de défense nationale on
se tourne vers ceux qui
sont solidaires envers le pays, et non pas
ceux qui minent son
économie et on les convertit en un atout de
croissance. On négocie,
enfin, l’immense valeur géopolitique du
terrain «Grèce». C’est
ici que s’étaient réunies les troupes de l’OTAN
qui se sont préparées
contre la Yougoslavie. C’est de l’aéroport de
Souda, en Crète,
qu’avait décollé pour l’Irak le plus grand nombre de
bombardiers. Si la Grèce
n’était pas un allié aussi consentant, il ne
serait en aucun cas
possible aux divers centres de décision de
l’empire de donner le
feu vert à leurs banques d’attaquer la Grèce. En
deux mots, un
gouvernement qui serait conscient du moment historique,
fait tout, mais ne laisse
pas le pays se ruiner, cédant paniqué sous
la pression des
Protecteurs et des intérêts des «Magouilleurs». Si le
gouvernement et le
premier ministre persistent dans cette voie, ils
risquent d’être tenus
pour responsables d’une parmi les plus grandes
catastrophes dans
l'histoire de la Grèce.
Cet article a été
publié dans le journal grec “Epikaira”, le 4 mars 2010.
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NOTES
1/ La classe ouvrière
allemande suit maintenant ses dirigeants avec une discipline
« exemplaire », exactement comme elle l’a fait au XXe
siècle, en acceptant la baisse de ses revenus en contrepartie d’une
stabilisation du chômage. Il nous faudrait un nouveau Hegel pour
décrire comment la discipline, incarnation suprême de la Raison et
le plus grand atout de l’Allemagne, semble se transformer en sa
plus grande faiblesse. Mais il est assez utopique d’espérer que
les acquis des Allemands vont être préservés dans une Europe qui
tourne à la ruine sociale. Brecht a très bien décrit ce processus:
Au début, tout le monde avait observé passivement ce qui se passait
concernant les communistes. Puis on a observé tout aussi passivement
ce qui se passait avec les Juifs. Et finalement, il n’ y a plus eu
personne pour défendre qui que ce soit.
2/ Il nous faudrait
peut-être recourir à la psychanalyse pour comprendre le mécanisme
suivant lequel un écrasement, tel que celui subi par les Allemands
en 1945, semble les empêcher toujours de digérer leur propre
histoire, et surtout l’histoire des tragédies qu’ils ont subies
et infligées. En tout cas, la campagne des medias allemands contre
la Grèce relève d’un caractère ouvertement sadique et raciste,
et nous apprend plus sur l’Allemagne que sur les Grecs. Je suppose
que l’humanité se souviendra plus longtemps de la Vénus de Milo,
telle que l’a présentée le magazine allemand Focus pour
insulter le peuple grec, que du centre commercial de Sony, que
l’Allemagne a choisi de bâtir à la place du Mur, symbole d’un
Rien égoïste et absolu qui menace de mort la civilisation
européenne. Quant aux medias allemands, ils ne sont pas très
prolixes sur les déficits commerciaux continus de la Grèce envers
l’Allemagne, du fait que celle-ci a profité des travaux publics
grecs et a acheté les meilleures firmes grecques à des prix
avantageux, en faisant payer par la compagnie Siemens les
politiciens grecs socialistes ou conservateurs, ni sur le fait que
l’Allemagne n’a toujours pas versé à la Grèce des
dédommagements pour les ravages massifs qu’elle a provoqués au
pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Berlin n’a même pas
restitué les réserves d’or de la Banque de Grèce, volées par
les troupes nazies allemandes nazi à l’époque !
konstantakopoulosd@yahoo.gr
konstantakopoulos.blogspot.com