Une
plongée au cœur de la police politique roumaine
_____Par Claude Karnoouh* _____
___Septembre 2009___
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Ce
texte résonnera étrangement pour nos lecteurs. Il reparle de la
Roumanie mais cette fois-ci à partir d'un autre Rapport. Le
rapport secret de la police politique roumaine visant notre
collègue de rédaction fabriqué dans les années du « socialisme
réel ». Rapport qui aura permis ici à notre collègue non
seulement de décortiquer les strates constitutives de certaines
âmes humaines, mais également d'affiner son analyse de la
réalité du régime alors en place en Roumanie, et des causes de
sa métamorphose soudaine en capitalisme néolibéral tout aussi
caricatural et profitant somme toute aux mêmes couches sociales
parvenues.
Pour
notre rédaction par ailleurs, ce Rapport où notre
collègue est soupçonné « d'extrémisme sémite »
par un pouvoir « communiste » sonne comme une
confirmation de la justesse des positions que nous avions prises
au sein des organismes « intellectuels » dépendant
d'un ex-grand parti révolutionnaire où la simple fréquentation
de ce collègue nous avait valu l'accusation apparemment inverse
de « suppôt du négationnisme ». Il en est ainsi : à
l'Ouest, les flics de la pensée présents dans les organisations
dites de gauche traquent les mêmes « déviances »
radicales en utilisant un camouflage en apparence opposé à celui
utilisé naguère à l'Est, mais finalement parallèle. Dans les
deux cas, les méthodes sont les mêmes : mensonge, diffamation,
calomnies, soumission aux verdicts des médias, des intellectuels
à la botte et aux rumeurs nauséabondes amplifiées, refus de
débattre ouvertement. Les adversaires de ces polices de la pensée
sont les mêmes : la pensée créatrice et autonome, le courage
intellectuel, le radicalisme social, l'internationalisme et
l'opposition aux nationalismes ethniques, quelle que soit l'ethnie
en question, y compris et surtout la sienne.
La
Rédaction
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« Profonde
est la haine qui brûle la beauté dans les cœurs abjects. »
Ernst
Jünger, Sur les falaises de marbres.
Considérations
personnelles
Je viens de terminer la
lecture du dossier établi sur mon compte par la Securitate
(police politique du régime communiste roumain) entre 1973 et 1984.
J’en ressors non pas dégoûté d’y avoir découvert les
délations de quelques bons collègues, lesquels, non seulement
rapportaient nos conversations privées, mais en rajoutaient, et en
rajoutaient beaucoup sur les étapes de ma vie, sur l’état de mes
opinions, le linéament de mes pensées, comme s’il avait fallu
qu’ils justifiassent leur bassesse en me transformant en un
véritable vilain petit canard, nouvel ennemi du peuple roumain, et,
last but
not least
en un anthropologue incompétent, incompétent et vendu aux
Hongrois ! Tant et si bien que pendant cette lecture, je me suis
souvent demandé si c’était bien de moi, de Claude Karnoouh, né
le 25 mars 1940 à Paris dans le dix-huitième arrondissement, en
France, dont il était question dans le décours de ces dizaines de
pages de rapports, en tout huit cent vingt… Déjà une œuvre
sérieuse ! Même s’il s’est écoulé environ trente-cinq
ans depuis les premiers « faits » rapportés tout au long
de ces pages, je ne peux m’empêcher de ressentir une forte
impression d’étrangeté à moi-même, une sorte d’extranéité,
d’aliénation, en lisant une partie de ma vie résumée et
interprétée selon une grille organisée autour d’un seul critère,
le soupçon d’espionnage et de malveillance à l’égard du pays.
J’ai ainsi revu une partie de mon courrier intercepté, j’ai lu
tant et tant de délations, tant et tant de rapports de filatures et
de résumés de conversations téléphoniques, y compris des
dialogues amoureux, en bref je me suis retrouvé dans une situation
double en remontant de si longs moments d’une vie qui, en
définitive, eussent été miens. Or, que ce soient les très
nombreuses lettres que j’ai mandées naguère à celle qui, à
cette époque, était mon épouse ou à mes deux amis les plus
intimes, ou les dizaines de pages de mes carnets personnels, tous ces
écrits témoignent exactement du contraire.
Chaque rencontre, chaque
conversation, à tout le moins celles rapportées par les « bons »
informateurs, les « bons » patriotes, les « défenseurs »
de la patrie, tous bons arrivistes, « Maria », « Magda »,
« Sonia », « Cornelia », « Balint »,
« Apam », « Jean », « Gigi »,
« Pierre », « Coca », « Dimitri »,
« Rohianu », etc. ont été prises pour argent comptant
par les officiers traitants qui s’occupaient de ce « dangereux
espion », chercheur au CNRS et essentiellement intéressé par
les rites de la paysannerie archaïque, et accueilli en connaissance
de cause par le département des relations internationales de
l’Académie des sciences de la République socialiste de Roumanie.
Souvent, sachant l’atmosphère d’espionnite ambiante qui régnait
dans le pays, il n’était de ma part que rhétorique du dialogue ou
petites provocations, un style de conversation cherchant à déjouer
les pièges et tenter de saisir ce que l’autre a dans la tête, si
toutefois il a une tête. Et c’est bien ainsi que l’avait déjà
écrit Nietzsche, puisque « la vie n’est que le théâtre de
la vie », aussi sommes-nous tous contraints à jouer un rôle
eût ajouté Pirandello. Mais les canailles (je parle des
informateurs-délateurs) ne pouvaient pas même concevoir un seul
instant cette part de jeu qui anime toute conversation, la rend plus
vivante, plus insaisissable, plus cryptique. Ils avaient peur,
devançant même les demandes du maître, ils étaient (sont) habités
d’une lâcheté abyssale qui leur tenaillaient les tripes, ils
vendaient au pouvoir communiste dominé
par un nationalisme exacerbé leur antisémitisme, ils auraient même
vendu au pouvoir leur proches pour une promotion, vanitas
vanitatum omni vanitas. Pourquoi ? Car, en ces années
1970-1980, le véritable temps du goulag roumain (1948-1962) était
bien passé… De plus, d’autres ne l’ont pas fait, soit ils
surent habilement l’éviter, soit, avec fermeté, l’ont refusé.
J’en ai les preuves par l’absence de rapports, voire de
références à des jugements qu’ils eussent prononcés en public
sur mon compte. Combien de bêtises, que dis-je d’absurdités,
n’ai-je pas lu à mon propos, mais surtout quel sentiment étrange
de distance à moi-même que de me voir comme dans une glace dont le
reflet me renverrait une sorte d’objet déformé en tous sens.
« Objectivul » (l’« objectif »)
souvent les rapports me désignaient ainsi, comme si j’avais été
une cible à abattre, quoique les flics usassent aussi d’autres
noms de code (numele conspirative !) à mon
égard : « Carol », « Cucu »,
« Doctorandul »… Si la Securitate n’avait
pas été l’institution du contre-espionnage de l’État, j’eusse
crû me trouver au centre d’une sorte de jeu de piste un peu hard,
comme il m’arriva d’y participer lorsque j’étais jeune scout.
Tous ces hommes, toutes ces
femmes, environ une quinzaine d’individus dont j’ai en partie
deviné les noms selon les situations précises qu’ils décrivent
et dont je me rappelle fort bien. Tous ces « braves gens »,
apparemment honnêtes, moraux, sont à présent actifs dans leurs
domaines de spécialité : certains ou certaines ont obtenu,
après la pseudo-révolution de décembre 1989, d’importantes
fonctions dans l’appareil culturel de l’État, d’autres ont
quitté le pays, exerçant leurs talents à l’étranger,
essentiellement aux États-Unis ou dans des institutions
internationales, d’autres enfin sont retournés ad patres
(Que Dieu ou la Divine Providence leur pardonne, sait-on jamais !).
Dans ces pages que j’ai lues sans trop de dégoût – étant
déjà protégé spirituellement par nombre de mes analyses du
postcommunisme roumain –, mais avec un certain amusement
teinté d’un profond mépris rétroactif pour ces êtres, on
rencontre toute la misère humaine, toute la faiblesse humaine et ce
d’autant plus visibles et notables que, pour ce qui concerne ma
présence à Bucarest, les délateurs étaient uniquement des
universitaires, des chercheurs et des intellectuels. Preuve, une fois
encore, que l’érudition, le savoir et le savoir-faire, la capacité
de lire et de comprendre des textes, de les classer, de les
commenter, tout cela n’engendre pas simultanément le sens de la
rigueur éthique. Il est vrai aussi, qu’en dehors d’une érudition
fondée sur des connaissances locales, la plupart de ces
universitaires et de ces chercheurs (mais pas tous loin s’en faut)
n’étaient que des semi-doctes s’agitant en marge du monde
réellement savant, mais il n’empêche, ils avaient aussi leur
rôle, fût-il modeste, dans la construction de ce qui se présente
comme la culture roumaine.
En revanche, pour ce qui
concerne les informateurs des villages des Carpates où j’exerçais
mes qualités d’anthropologue, plus précisément au Maramures, il
en va autrement. D’une part, je savais que mon ami le pope Antal de
Breb
était légalement obligé de résumer nos rencontres dont il me
donnait une sorte de synopsis avant de les envoyer au colonel de la
Securitate
qui répondait de moi à la sous-préfecture, Sighet. C’est même
le père Antal qui m’en fournit le nom, le colonel Bob,
lequel ne cessait de lui demander des rapports sur mes pensées les
plus intimes. Or, le pope Antal qui était tout sauf un imbécile,
était doté d’une vivacité d’esprit fort plaisante pour toute
personne qui savait dialoguer avec lui (il était même un peu féroce
devant les interlocuteurs qu’il méprisait), aussi rappela-t-il un
jour à ce brave imbécile de colonel qu’étant baptisé
protestant, et de surcroît fort peu croyant, je ne me confessais, si
d’aventure j’eusse dû le faire qu’à Dieu directement, sans
intermédiaire aucun. Quant aux autres rapporteurs de mes faits et
gestes, de mes opinions et comportements, j’ai deviné une
institutrice de l’école élémentaire, un garçon du village ayant
suivi l’université par correspondance (fàrà
frecventa, fàrà sperantà,
sans présence sans espoir,
comme on le disait alors !), une sorte d’activiste local du
Parti chargé des maisons de la culture dans les villages du rayon
municipal, et, enfin, une belle et grosse paysanne chez laquelle il
semble que le colonel susnommé venait passer des soirées bien
arrosées de palinca
(les paysans ajoutaient aussi que ces soirs-là, qui se prolongeaient
fort avant dans la nuit, étaient aussi des veillées de « baise »
– sic !). De tout ce cloaque la seule exception qui
m’attriste, c’est un jeune poète-philosophe qui se prétendait
mon ami, mais qui, pour une promotion professionnelle, s’est offert
informateur volontaire de la Securitate !!!
Sic transit
gloria mundi !
L'essence
de la police politique
Voilà pour les rapporteurs,
les délateurs, les informateurs. Mais il y a encore les rapports de
synthèse des officiers de la Sécurité qui permettent de mesurer
l’incommensurable stupidité de la politique de l’État
communiste roumain du milieu des années 70 à la fin des années 80.
On y voit comment ces bureaucrates du renseignement fabriquaient les
ennemis de l’État, non pas de classe puisque moi j’étais un
homme de gauche, marxiste – certes pas vraiment orthodoxe,
mais néanmoins marxiste –, mais les ennemis nationaux du
peuple-nation. Les exemples abondent dans leur dureté bureaucratique
stupide. Ces tristes crétins, sous prétexte que j’avais donné à
Budapest quelques conférences sur l’anthropologie de l’Europe
centrale et orientale, et avais fait quelques comparaisons entre les
coutumes rituelles de divers peuples circonvoisins (comparaisons
classiques dans l’analyse anthropologique), eurent tôt fait de moi
un agent des Hongrois.
On comprend ainsi la
manière dont ils défendaient bec et ongles leur petit commerce, en
excipant de la prétendue protection du pays pour justifier de bons
salaires et de gros avantages en nature qui en faisaient la caste
privilégiée du régime… Outre qu’ils ne comprenaient rien à
rien, leurs synthèses, de plus, tenaient d’une affabulation se
situant entre le père Ubu (« cela se passait en Pologne donc
nulle part ! ») pour l’aspect surréaliste, Kafka pour
l’ineptie bureaucratique et Caragiale
pour l’humour involontaire. Mais la définition la plus
extraordinaire donnée de ma personnalité profonde, la plus
véritablement hors du commun et l’interprétation la plus
étonnante que j’ai lue jamais sur mon compte, est résumée à la
fin d’une note de synthèse de 1982 dans laquelle mon officier
traitant à Bucarest rassembla ses connaissances où il précisait
mes modes de pensée et mes opinions. Il écrivit exactement ceci :
« Claude
Karnoouh est un homme difficile à manier, extrêmement têtu, de
mauvais caractère. Il a des opinions tendancieuses à propos de la
Roumanie. Il a beaucoup lu sur la Roumanie et connaît très bien le
roumain, mais étant d'origine
juive il a
de puissantes conceptions sémites et est un adepte de l'extrémisme
sémite. »
(sic et resic !!!)»
Une telle formulation fait
souvenir et époque. Elle appartient au vocabulaire de tous les
partis politiques et régimes racistes d’avant la Seconde Guerre
mondiale, aux nazis, à la Garde de fer, aux Croix fléchées, comme
à tous les mouvements xénophobes qui fleurirent en Europe Centre
orientale en ce temps, mais aussi aux discours du KKK, du parti
nationaliste anglais, etc. En définitive, ce qui, dans un régime
prétendument communiste, permet une telle affirmation aux résonances
très lourdes, c’est que le grand danger dû à ma présence en
Roumanie nommée RSR (République socialiste roumaine) tenait au fait
que j’étais resté fidèle à certains préceptes politiques
énoncés par Karl Marx, et en particulier à l’internationalisme
nécessaire au combat politique imposé par la modernité
capitaliste. De fait, il y avait entre Marx et moi quelques
similitudes : lui aussi était d’origine juive, lui aussi
avait été baptisé protestant, lui aussi avait développé en
quelque sorte un « extrémisme sémite » totalement
laïcisé qu’il nomma « lutte de classe », un concept
essentiel à la compréhension de la dynamique historique de la
modernité qui avait toujours une réalité prégnante, dût-elle
être détournée, occultée, masquée au sein des régimes
communistes ? Il n’empêche elle était présente à qui
savait voir et entendre la réalité des pratiques socio-économiques.
Aveugle devant mes affinités évidentes avec Marx qu’il n’avait
pas mêmes entrevues, et, en dépit de son éclatante bêtise et de
son racisme exalté, cet officier ne s’était pas trompé. Preuve
que la Divine Providence ou le Grand Hasard sait parfois bien faire
les choses, en l’espèce permettre d’énoncer le réel, ou le
vrai, à travers ceux qui croient pouvoir le refouler. La Roumanie
des années 1970-1980 avait abandonné le matérialisme dialectique
et historique comme grille d’interprétation historique du monde et
de son présent politique au profit d’une version ethno-nationale
des origines et d’une dictature hypernationaliste quant à
l’exercice de son pouvoir. Certes, le régime pratiquait une
économie socialisante qui fondamentalement travaillait au profit
d’une classe dirigeante qui ne voulait en aucune façon perdre ses
avantages. La preuve se trouve dans la manière dont le coup d’État
déguisé en Révolution (quelles que soient les authentiques
manifestations populaires qui éclatèrent ici ou là, et leur
cortège de morts) quasi parfaitement organisé par la haute
administration du Parti, de la Securitate, de la Milice et de
l’armée a fait de la majorité de ses membres la classe
politico-affairiste qui domine aujourd’hui le pays… Il est,
parfois involontairement, sous la plume de fonctionnaires de police
obtus, des rencontres ou des télescopages surprenants d’énoncés
qui rencontrent la vérité du moment. Je ne doute pas que certains y
verraient la preuve de l’existence de Dieu !
De
l'inefficacité du flicage
Une demi-journée me suffit
pour achever ma lecture après cette merveilleuse découverte… J’ai
refermé mon dossier, l’ai remis à la très aimable personne qui
surveillait la salle de lecture et décliné poliment l’offre d’en
avoir une photocopie… Après avoir signé tous les documents
attestant ma présence et ma lecture, j’ai quitté le CNSAS
pour ne plus y revenir… La vie est courte, et à mon âge, banale
remarque, plus courte encore, aussi ne faut-il pas perdre son temps
avec ce qui pollue et la vue et la pensée…
Mais, et c’est en fin de
compte l’ironie de l’histoire qu’il ne me faut pas omettre tant
elle illustre la gabegie roumaine des années 1970-1980. Entre 1973
et 1984, j’ai fait dans le pays un certain nombre de voyages, au
cours desquels il m’est arrivé des aventures et des péripéties
qui sont demeurées inconnues des services de la Securitate.
En effet, s’étant déroulées ailleurs qu’à Bucarest et au
Maramures, c’est-à-dire hors des seules circonscriptions
administratives où j’étais censé résider, et donc sans
filatures, mais apparemment aussi sans délateurs, il semble que ma
présence ne fut pas remarquée. Mais il convient de rappeler sans
cesse que pendant les années 70-80 du siècle dernier, les services
de la Securitate étaient au niveau de toutes les
organisations et institutions roumaines : désorganisés,
confus, dysfonctionnels, cafouilleux, irrationnels et, last but
not least profondément corrompus… Aussi, cet état des choses
humaines, très humaines, trop humaines, laissait-il un espace non
négligeable de liberté à qui savait en user avec talent. Je dois
dire que je ne m’en suis pas privé.
Considérations générales
Hormis le dégoût que
chacun pourrait éprouver devant toutes ces phrases banalement
abjectes, devant ce qui n’est rien moins que de la plus infâme
délation, devant tous ces mots ignominieux et méprisables, devant
ces dizaines de pages hideuses et avilissantes qui tentaient de
m’enserrer dans une nasse pour donner de ma vie un sens qui n’a
jamais été celui que j’ai tenté, avec plus ou moins de succès
de construire.
Toutefois, et en dépit de ce dégoût, je perçois un aspect
bénéfique à cette lecture, en effet, elle permet d’entrevoir
plus précisément les enjeux tactiques et stratégiques du régime
où ma présence servait, avec bien d’autres, de prétexte sans
danger pour justifier ses finalités. Je dis bénéfique car cette
lecture m’a permis de réévaluer, voire
de modifier quelque peu mon analyse du communisme roumain en phase
terminale, ce que la vulgate politologique définit comme l’ère
ceausiste. Et, bien au-delà de ma modeste personne, l’intérêt
principal d’un tel dossier (comme celui de mes collègues et amies
étasuniennes, Gail Kligman et Katherine Verdery), c’est d’ouvrir
vers une intelligence plus précise les visées idéologiques de la
forme réelle du pouvoir « communiste » roumain après la
promulgation des thèses de juillet 1971 sur le développement
autonome du pays (dans le langage du Parti, sur le « socialisme
multilatéralement développé » !).
C’est pourquoi, il me faut
reconnaître une erreur d’appréciation. Je n’ai pas mesuré
assez précisément l’écart entre la rhétorique banalement
marxiste-léniniste du pouvoir et les déclamations nationalistes et
autochtonistes, lesquelles prenaient parfois des accents quasi
légionarisants.
À l’époque, je pensais que l’essentiel de la rhétorique
nationale dont la figure emblématique de très haut niveau
intellectuel était le philosophe Constantin Noica, tandis que pour
les semi-doctes, apparatchiks de troisième ordre, courtisans sans
vergognes, cyniques sans éthiques aucune, on trouvait une
constellation de démagogues bas-de-gamme, l’écrivain Làncràngean,
le troubadour de bistrot Pàunescu, les sociologues Achim Mihu ou
Vadim Tudor, donc que l’essentiel n’était qu’une diversion
spectaculaire pour maintenir une indépendance chèrement acquise, à
laquelle la haute administration ne croyait guère. Mais ce n’était
pas cela. Le pouvoir communiste avait stimulé, sinon réactualisé
le retour du refoulé xénophobe des années de l’Entre-deux-guerres.
Chacun selon le rôle que le pouvoir lui attribua renvoyait à une
sorte de critique très contrôlé de toutes les formes
d’internationalisme –internationalisme communiste bien
évidemment, internationalisme capitaliste. On avait donc affaire à
une critique fade, formulée avec la lourdeur lexicale et
grammaticale d’une inimitable langue de bois, afin de mettre en
garde les populations contre toute forme de rapport avec l’étranger,
car il s’agissait pour le pouvoir de repousser tout constat
remarquant l’éradication des différences. Idéologie d’une
sorte de simulacre de guerre civile essentiellement culturelle, on
faisait accroire les populations que le monde entier souhaitait la
destruction du pays, et la mise sous tutelle de n’importe quelle
volonté d’indépendance économique. Il est vrai, me semble-t-il,
que ce dernier aspect de la dynamique du socialisme réel roumain, ne
doive être ni nié ni moqué, car, après 1989, le nombre des
réalisations techno-industrielles rachetées par des entreprises
occidentales en témoigne. Pourtant, la lecture de mon dossier m’a
prouvé que le but fondamental du pouvoir était, dans le cadre d’une
économie fondée sur le socialisme d’État (rien de commun avec ce
que l’on pourrait imaginer d’un communisme réalisé où les
travailleurs seraient réellement propriétaires et gestionnaires des
moyens de production organisés selon leurs intérêts et eux
seuls !), la mise en marche d’un régime proche d’une
version soft
d’un type de socialisme national, où l’un des moteurs essentiels
de la mobilisation des consciences pour accélérer la modernité,
s’articulait sur la conception d’une xénophobie exacerbée,
servant de déterminant aux relations avec les États-nations
circonvoisins. D’où, en effet, la hantise, voire la haine de
l’étranger, et le pire, de l’étranger de gauche, ou plutôt
fidèle à une gauche communiste attachée à certains principes
essentiels formulés tant par le marxisme politique et le
luxemburgisme que par le léninisme. Un tel intellectuel était bien
plus dangereux dans l’imaginaire des élites ceausistes que l’homme
de droite occidental traditionnel (par exemple giscardien), auquel on
pouvait toujours administrer une leçon de rhétorique socialiste
sans qu’il se rende compte de la supercherie. À une époque de
coexistence pacifique (et même pendant les rodomontades reaganiennes
sur l’empire du Mal), on pouvait trouver un terrain d’entente
économique (sous-traitances diverses, joint
ventures
industrielles avec l’Europe occidentale) et politique (par exemple
comme intermédiaire dans les négociations entre Israël et
l’Égypte), avec le bénéfice de la « nation la plus
favorisée » aux États-Unis, en bref, des ententes fondées
sur la finance, le commerce, les importations, les exportations et
celui d’intermédiaire politique, etc. ! Pour l’apparatchik
roumain des années 70-80 (et non seulement roumain) le rapport
d’opposition avec l’homme de droite occidental était une
relation clairement définie et donc politiquement rassurante. Car en
politique, et nous le savons de longue date, rien n’est plus
dangereux que les « amis », les « proches »,
les « camarades », les pays « frères »,
parce que les ennemis on s’en charge bien plus aisément !
Donc un chercheur occidental ne dissimulant pas son marxisme certes
non-conformiste, représente un danger dans un pays communiste qui
n’a jamais connu de dissidence de gauche, de critique marxiste de
l’exercice du pouvoir communiste. En Roumanie la critique du
communisme a été le fait soit des réfugiés politiques venus des
partis traditionnellement bourgeois et nobiliaires conservateurs
(Parti national paysan, parti libéral essentiellement), soit, plus
clairement, de réfugiés (ou de citoyens en attente presque
silencieuse dans le pays) purement et simplement fascistoïdes,
d’anciens légionnaires ou d’esprits très proche des thèses les
plus xénophobes de la Garde de fer ! L’étranger marxiste
menace parce qu’il est culturellement et politiquement
inclassable ; il menace ensuite parce que, assez rapidement s’il
domine la langue, il perçoit parfaitement la nudité obscène du
« roi » qui se prétend communiste, et, qu’entre sa
rhétorique communiste et ses pratiques réelles il y a un hiatus
bien plus large que le décalage toujours présent entre théorie et
praxis.
Pourquoi donc, au-delà de
ce que j’ai précédemment remarqué, d’une certaine étrangeté
et d’une possible vision aiguisée de la réalité du pouvoir des
apparatchiks et des hauts fonctionnaires en principe nourris de
culture marxiste, d’une version assez réaliste de l’histoire et
des pratiques de la politique et de l’économie, le pouvoir
« communiste » roumain se méfiait-il tant d’un
Occidental de gauche d’origine juive, quand les hommes de droite
représentés par des ingénieurs, des représentants de commerce et
divers diplomates qui nourrissaient pour les responsables du pays un
profond mépris, une ignorance culturelle et historique hautaines,
suscitaient beaucoup moins de suspicion ? Il me semble que la
réponse à cette question soit à rechercher dans une procédure de
la psyché
mise à jour par la psychanalyse sous le nom de dénégation. La
dénégation s’énonce intérieurement sur le mode interrogatif de
la suspicion : « Je sais bien, mais quand même… ».
Dans le cas illustré précédemment, on peut traduire la dénégation
ainsi : Je sais bien qu’untel, venu d’Europe occidentale,
est un marxiste-léniniste, certes oui, mais, il n’empêche, cela
n’est pas clair, car comment peut-il vraiment manifester une
opposition radicale à ce monde d’abondance où le problème de la
rareté semble avoir été résolu. S’il pense cela, c’est qu’il
doit appartenir à un courant de pensée dangereux pour l’ordre des
choses existant, à un courant de pensée propre à ces gens qui
corrodent et détruisent les peuples et leurs cultures. Or, ce à
quoi il ne faut surtout pas toucher, c’est à l’image idyllique
du peuple et aux reconstructions nationalitaires et fantasmatiques de
son histoire et de sa culture populaire, dussent-elles répondre
parfois aux angoisses de populations rurales déracinées par un
massif et extrêmement rapide processus d’industrialisation.
Et, continuant la prosopopée, on peut ajouter sans erreur aucune :
cet homme qui se prétend marxiste-léniniste est d’origine juive
d’Europe orientale (d’Ukraine), et nous savons, par expérience,
nous Roumains, que ces gens ne veulent qu’une chose, détruire
l’ordre et l’existence historique des peuples. C’est là un
refrain bien connu, une vieille antienne antisémite et
anticommuniste. C’est grâce à la dénégation des apparatchiks
que les clichés les plus éculés de l’antisémitisme
fleurissaient à l’encontre des intellectuels qui avaient (et ont
aujourd’hui) encore conservé leur fidélité aux analyses
marxistes. Or, la génération de ces apparatchiks est le produit de
ce même déracinement et de sa conséquence sociopolitique, la
nationalisation du Parti communiste roumain entreprise massivement au
milieu des années 1960, au détriment des gens d’origine juive
roumaine, juive hongroise, hongroise réformée ou catholique qui
avaient représenté l’essentiel des cadres supérieurs et moyens
du Parti, de la milice et de la Securitate
durant les douze premières années de l’exercice de son pouvoir. Á
l’évidence, la dénégation a fait ressurgir le vieux problème
des minorités nationales en Roumanie, celui de la concurrence qui,
avant l’arrivée du pouvoir communistes, se manifestait avec une
grande férocité dans professions libérales, le journalisme, la
médecine, à l’Université, dans le commerce, puis après 1948,
dans la promotion aux postes de direction au sein du Parti communiste
et de ses diverses institutions politiques et culturelles de
prestige. Apeurés par cette compétition impitoyable entre aspirants
à la promotion sociale, la concurrence n’en fut pas moins
implacable aux temps du véritable internationalisme du communisme
roumain, entre 1948 et le début le début des années 1960. En
effet, les militants qui détruisaient les traditions au nom de
l’internationalisme révolutionnaire, de la modernité
techno-industrielle dans son modèle communiste, étaient souvent des
Non-Roumains, des juifs, des Hongrois, parfois des Grecs. Tous ces
hommes ont été plus ou moins rassemblés sous le vocable interne
de « Sémites », nouvelle langue de bois pour dire les
« juifs » en tant que porteur d’un internationalisme
qui était jadis celui du capital et, naguère, celui de
l’internationalisme communiste. Or, la critique antisémite joue de
fait sur le même registre, sur le nationalisme fascisant, sauf que
dans un cas, pendant la période 1920-1944, il agissait ouvertement,
clairement, sans détour, tandis que dans l’autre, celui qui
m’intéresse ici, il apparaissait sous couvert, masqué dans les
rapports secrets, comme le retour du refoulé dans le discours
interne de l’élite. Si l’on poursuit ce raisonnement venu du
point central de la dénégation, nous sommes conduits à y entendre
une sorte de conscience malheureuse, laquelle se cache et s’occulte
aux masses car les relations internationales obligent. Pour
l’entendre il faut donc appartenir à l’élite
politico-policière. Il semble donc que dans le secret d’une
conscience du monde placée dans l’impossibilité de formuler ses
référents, se tenait un double-bind
engendrant chez les acteurs une authentique schizophrénie, car
derrière la critique du capitalisme, se tient en embuscade
l’admiration, l’envie, la convoitise de participer à ce
capitalisme se donnant comme le « paradis déjà accompli sur
terre », dût-il être celui des Sémites génériques.
Conscience malheureuse et fausse conscience travaillent ensemble et,
dans cette optique, au-delà de toutes les apparences énoncées dans
le discours officiel du présent, le télos
du marxisme-léninisme se trouve repoussé, mieux évincé comme
futur possible accompli. On pourra, me semble-t-il, trouver la preuve
la plus éclatante de ce que j’avance dans la vélocité, la
férocité, l’arrogance et le cynisme avec lesquels, les anciens
apparatchiks ont endossé, du jour au lendemain, les habits neufs du
néolibéralisme sous les oripeaux de n’importe quel discours
politiques, affichant toutes sortes d’associations où l’origine
des gens ne comptait plus puisqu’ils avaient compris que dans la
nouvelle donne de l’économie politique mondiale (celle du Global
village),
seul l’argent était devenu le facteur déterminant qui, en ultime
instance, permettait de mesurer les avantages obtenus avec les
pratiques réelles de tous les acteurs majeurs de la « transition »,
acteurs de « gauche », de « droite », du
centre ou d’ailleurs ! Au bout du compte, et après quelques
cafouillages encore un peu archaïques aux débuts de la transition
(1990-1998), les élites roumaines ont remisé les origines
ethniques, nationales ou religieuses pour simplement faire de
l’argent.
Tout ce monde était d’accord pour mettre le pays, c’est-à-dire
la richesse collective, en coupe réglée sous diverses formes. La
grande alliance planétaire (comme ailleurs en Europe de l’Est)
s’établissait sur le vol de la propriété publique, sur le
non-respect général des lois, sur la constitution d’une classe
compradore, résultat d’une économie mafieuse issue d’une
relation hautement incestueuse entre politiciens, hommes d’affaires
et valetaille d’intellectuels stipendiée…
En lisant mon dossier après
vingt ans de postcommunisme, j’ai pu mesurer combien cette
suspicion de l’étranger, de l’étranger de gauche (je me suis
souvenu aussi de la manière dont étaient surveillés les réfugiés
communistes grecs dès 1949, et chiliens au début des années 70),
était l’instrument, parmi d’autres, qui permettait aux
apparatchiks des services de police de contrôler moins la population
dans son ensemble que de se garantir le statut d’une élite
indispensable à la défense du pays. Or, en dépit du montage de la
propagande médiatique (en alliance avec l’Occident) des meneurs
du coup d’État de décembre 1989, la Securitate y a prouvé
très vite sa réalité. Non seulement elle été incapable, sinon de
maintenir le pouvoir communiste, à tout le moins de le défendre
sérieusement, mais, bien au contraire, comme partout ailleurs en
Europe de l’Est, elle fut le principal acteur de l’implosion du
régime, du retournement des alliances et, à l’origine de la
naissance d’une nouvelle et authentique bourgeoisie compradore…
* Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité)-(Rédacteur en chef). ______________________________________