
Sur
quoi fonder une base intellectuelle pour l’Europe de demain ?
Approche critique d’une
question1
Lors de l’une ses dernières
conférences tenue à l’Université de Cambridge, en Angleterre,
Noam Chomsky définissait la tradition intellectuelle, dans son
écrasante majorité, comme l’exemple même « de la servilité
par rapport au pouvoir ». Relisant il y a quelques jours la
biographie de Wilhem von Humboldt rédigée par l’un de ses
meilleurs traducteurs français, Denis Thouard, et une fois rappelés
son lieu et sa date de naissance de membre de la noblesse prussienne,
il poursuit ainsi : « Son aisance lui garantira une
liberté matérielle et intellectuelle, une indépendance vis à vis
des Lumières autant que du romantisme ». En deux courtes
phrases voilà exposé le terrible dilemme que décrit, analyse et
interprète Ciprian Mihali et qui ne vaut pas seulement pour les
intellectuels, universitaires et chercheurs de l’ex-Europe
communiste, mais tout autant pour ceux de l’Europe de l’Ouest.
Pour une majorité d'entre eux, étant
donné la médiocrité des salaires d'une part et, de l'autre,
l'excitation glacière de la consommation dispensée à tous grâce à
une publicité frénétique, peu d'universitaires et de chercheurs
(qui fantasmatiquement se prennent fort souvent pour des cadres
supérieurs des grandes entreprises cotées en bourse) osent résister
aux multiples pressions implicites des pouvoirs publics et privés.
L’intellectuel moderne (comme, toute chose égale par
ailleurs, le clerc médiéval vis à vis des diverses institutions
ecclésiastiques) est donc un employé, un salarié, un serviteur,
et, à ce titre, il subit de manière plus ou moins brutale la loi du
maître, que celui-ci soit l’État, la Région, le Land, le
conseil de direction des universités ou des fondations privées. En
d’autres mots, sa liberté est très limitée, car, comme tout
employé, il doit pour l’essentiel, servir ce maître.
C’est pourquoi critiquer les pouvoirs à l’endroit
où le bât blesse véritablement, et dévoiler que le roi est nu,
relève d’une activité qui lui est quasiment impossible s’il
veut conserver quelques revenus pour survivre et continuer à exercer
son métier qui devrait être essentiellement une vocation, mais que
précisément sa soumission aux exigences du Prince moderne a
transformé en agent idéologico-bureaucratique de la rentabilité et
de la pseudo-démocratie, en bref en héraut d’une posture, fût-ce
dans l’opposition octroyée, de ce qui est « correct »
tout azimut.
Face à ce défi,
les intellectuels de l’ex-Europe communiste qui naguère étaient
clairement et explicitement soumis au contrôle tatillon et à la
censure d’un Parti-État rassemblant en lui tous les pouvoirs
politiques, sociaux et culturels, sont aujourd’hui contraints par
d’autres pouvoirs, en apparence plus diffus, et donc de manière
bien plus perverse, à se plier à un autre conformisme. Dorénavant,
le « nouvel » intellectuel de l’Est doit, d’une
manière ou d’une autre, chanter les louanges du libéralisme
économique, le triomphe absolu de l’économie de marché,
légitimer la ruine des politiques sociales au nom de la fausse
promotion au mérite mise en scène avec la nouvelle langue de
bois de l’« excellence ». Or, dans la réalité
sans fard des pratiques observées par tout un chacun, il n’est que
parentélisme et clientélisme, autant de mafias relationnelles
corrompant toute possibilité de société civile quelque peu
équitable.
Voilà brossé
le tableau sans concession de l’état des sociétés à l’Est où
les anciens et nouveaux idéologues (les ex-communistes et leurs
jeunes émules libéraux) se présentent dans le rôle de
l’intellectuel chantre des prétendues vertus d’une Union
européenne qui n’existe que dans le formalisme d’institutions
fort coûteuses, inefficaces, fort peu démocratiques et souvent
refusées par les peuples. Mais les élites politiques n’en n’ont
cure comme le démontrent la manière dont elles ont mis aux
poubelles de l’histoire le « non » français et
néerlandais au référendum sur la Constitution européenne, et,
last but not least,
comment elles ont mis en œuvre un chantage abject pour faire revoter
positivement les Irlandais. Or presque simultanément, pour fêter la
chute du mur de Berlin, emblème de l’implosion du « totalitarisme
communiste », des universitaires, chercheurs et journalistes,
sous l’égide des instances politico-culturelles européennes, ont
mis en chantier une foultitude de colloques, les ont multipliés ad
nauseam, engendrant une fois de plus l’inflation sans
vergogne des bavardages creux et du vide conceptuel. C’est au
démontage de ce qui n’est, au bout du compte, qu’une vaste
imposture des clercs contemporains auquel nous convie Ciprian Mihali
dans ce texte.
La rédaction
Décembre 2009
Ciprian
Mihali* et Cie**
Mon intervention est le fruit d’une
réflexion menée à plusieurs voix, dans la dissension de
différentes options théoriques et politiques qui ont pu s’articuler
à Cluj (Roumanie) ces dernières années, parmi de jeunes chercheurs
animés2
d’un commun intérêt : de penser l’actualité
postcommuniste. Ils le font à partir d’une généalogie du passé
récent, au-delà des préjugés ou des jugements de valeurs hâtifs
qui appauvrissent le passé et l’entassent soit dans une
condamnation du communisme (plus ou moins officielle, sous la forme
d’une déclaration politique) en tant que régime totalitaire et
destructeur, soit dans la nostalgie d’une époque d’or qui aurait
laissé derrière elle les grands exploits de la Révolution
socialiste. La compréhension du demi-siècle communiste et de deux
décennies du postcommunisme dit démocratique et libéral
s’entame sur le refus des évaluations dichotomiques et des
tableaux composés de ruptures radicales ou de continuités sans
faille. Fidèles à l’idée de discontinuité, nous pensons que le
moment 1989 est un point d’intensité qui marque une tournure, une
intensification d’un certain nombre de tendances qui créeront par
la suite les conditions de possibilité d’une multitude
d’événements plus ou moins prévisibles. Ainsi, d’une part,
nous ne croyons pas que les lignes de rupture suivent les points que
les discours dominants de ces dernières années indiquent comme
étant la source de l’écart postcommuniste par rapport au
communisme. De même que, d’autre part, les prolongements de la
même époque se laissent lire non seulement dans les inerties ou
dans l’instinct de conservation des masses silencieuses surexposées
sans le vouloir à l’incertitude de l’avenir, mais aussi et
surtout dans l’opportunisme de ces intellectuels (certains d’entre
eux convertis miraculeusement du socialisme scientifique au
néolibéralisme) qui ont su profiter du chaos des années 90 pour
s’emparer du nouveau discours à la mode, celui qui prônait les
vertus de la nécessaire alliance entre le parlementarisme
démocratique et l’économie de marché.
Mais pressons-nous
d’aborder la question qui nous rassemble ici.
Héritiers modestes
d’une grande tradition philosophique interrogative et d’une plus
récente tradition du soupçon, nous savons que toute question porte
en elle sinon sa réponse au moins une certaine orientation ou
détermination de la réponse. Qu’elle n’est pas innocente dans
sa formulation et qu’elle trace déjà le plan d’immanence sur
lequel peuvent s’inscrire d’éventuelles réponses.
Ainsi la question
qui nous occupe ici : « comment créer une base
intellectuelle pour l’Europe de demain ? ». Certes, si
le temps qui nous est imparti ne nous permet pas de déplier toutes
les lignes de force (et de faiblesse…) sur lesquelles est
construite cette question, nous en retiendrons toutefois quatre qui
représentent autant de points que nous jugeons problématiques et
dignes d’être développés :
1) L’Europe a
besoin d’une base – cette base lui manque-t-elle
donc ? Elle n’a plus (ou pas encore) une telle base ; et
si elle l’a eu, elle ne fonctionne pas, elle est bloquée quelque
part ou tout simplement a cessé d’exister. D’autre part,
l’Europe a besoin d’une base, une infrastructure, un
fondement sur lequel il faudrait bâtir ou reconstruire le reste de
l’édifice européen.
2) L’Europe de
demain a besoin d’une base intellectuelle – d’autres
bases (politiques, économiques, culturelles, religieuses)
existeraient déjà ou seraient encore possibles, peut-être
souhaitables, etc. Dans cette complémentarité ou concurrence,
l’intellectuel est invité à offrir sa propre version de l’Europe
de demain ou à donner plus de consistance, de visibilité,
d’attractivité au projet européen.
3) Cette base
intellectuelle est une création – acte spécifiquement
intellectuel, artistique, élitiste, si l’on veut ; ni
découverte, ni production, ni fabrication, ni invention, mais
création, mobilisant des aptitudes précises, disposant d’un
certain nombre d’outils, d’une certaine puissance et même d’un
certain pouvoir.
4) Enfin, il s’agit
de l’Europe de demain, d’une Europe projetée
intellectuellement dans l’avenir, qui serait en quelque sorte son
propre avenir, re-présentée sous la forme d’un projet.
À présent tentons
de reprendre ces quatre points problématiques par rapport à la
thématique générale de cette rencontre, le destin de l’Europe et
de ses intellectuels vingt ans après la chute du communisme.
1) Si l’Europe a
besoin d’une base c’est parce que cette base lui manque, soit par
épuisement soit par oubli. A-t-elle eu jamais une telle base ?
Oui, sans doute, mais elle appartint au passé et l’on ne peut
construire un avenir sur des allers-retours permanents entre ce qui
est et ce qui a été, d’autant plus que ce qui est passé est
repris à travers le filtre d’une re-présentation sélective dont
les critères doivent peu à la probité. Si cette base
intellectuelle a bien existé, elle n’a pas pu empêcher, par
exemple, les tragédies du siècle dernier en Europe et hors Europe,
mais provoquées par elle – pour ne plus parler des crises
successives qui ont toujours surpris les intellectuels, se trouvant
ainsi obligés à construire des prophéties rétrospectives.
Rarement capables de prédire le futur et d’influer sur le
changement du présent, ils ont adopté deux stratégies
différentes : d’une part, faire de leur distance par rapport
au monde de la contingence une vertu ; de l’autre, s’associer
au politique, devenir eux-mêmes des politiques pour transformer le
réel pour ainsi dire de l’intérieur. Ces deux scénarios (qui
souvent n’en composent qu’un seul – l’intellectuel en
politique n’étant d’une époque à l’autre que le symbole même
de l’échec à la fois intellectuel et politique) se retrouvent
fidèlement dans les décennies communistes et postcommunistes.
Revenons alors un
instant sur la question de la mémoire du communisme et des oublis
qui l’entourent. Nous savons bien que ce régime dictatorial (à
divers degrés selon les pays) et (surtout) diabolisé a été rendu
possible non seulement par le soulèvement populaire des masses
prolétaires (une hypothèse qui demande elle-même à être
discutée), mais aussi par une implication engagée, consciente et
complète d’un nombre non-négligeable d’intellectuels, par une
croyance fortement réfléchie dans le potentiel émancipateur de la
révolution socialiste contre un monde qui développait des formes de
plus en plus raffinées et efficientes d’assujettissement. Or,
lorsque le Mur est tombé – sous la pression irrésistible de
l’économie de marché et des images globalisées de l’abondance
et moins sous la pression des passions démocratiques –, lorsque
l’engagement sincère ou hypocrite des intellectuels s’est avéré
inutile, puisque, une fois encore, le monde réel de la politique a
balayé les mondes imaginaires, ces mêmes intellectuels (et je parle
notamment des intellectuels de l’Europe dite de l’Est) n’ont
pas hésité un seul instant à transmuer leur faiblesse en
dissidence et à se débarrasser de leurs convictions de parade comme
d’un vêtement usé pour se vêtir précipitamment des nouveaux
habits à la mode3.
Avant que le communisme ne devienne lui-même mémoire ou témoignage,
les créateurs d’archives et de discours sur le passé ont fabriqué
leur mémoire personnelle (étonnement amnésique) et leur propre
témoignage de la résistance : un comble, le silence et
l’acquiescement au régime comme forme de survie.
Question de
mémoire, question d’oubli volontaire, voire même de dissimulation
ou de souplesse dans le vertige du changement : il est souvent
difficile de ne pas remarquer le fait qu’au fond, peu de choses ont
changé, le même aveuglement et la même absence confortable de
distance critique, le servilisme induit par le charme du pouvoir en
place et par les tentations de bénéfices immédiats :
fonctions publiques, récompenses financières, prestige symbolique,
etc.
La mémoire
intellectuelle est indissociable de celle de l’époque même, et ce
deux fois : d’abord, parce qu’en dépit de la volonté ou de
l’imaginaire des intellectuels, leurs théories ou leurs écrits ne
sont pas nés dans une tour d’ivoire, sur les hauteurs
imperturbables et impassibles de la spéculation pure, atemporelle et
atopique. Ils sont, même dans le développement des métaphysiques
les plus ascétiques, traversés, infiltrés d’un certain nombre de
conditionnements dus au présent : conditionnements sociaux,
culturels, politiques ou autres (ce qui n’a aucunement empêché
les erreurs systématiques d’interprétation de leur
contemporanéité, ainsi que l’absence de vision quant à l’avenir
le plus proche4).
A l’exception de rares dissidents qui ont payé cher leur liberté
d’action et de pensée, les autres, par la passivité et
l’autocensure induites volontairement pour toutes sortes de
raisons, sauf intellectuelles, ont participé implicitement ou
explicitement sinon au renforcement de l’oppression, du moins au
status quo d’un régime politique et culturel. Deuxièmement,
et plus intimement, l’époque communiste s’est faite archive,
bloc d’images et de représentations, sélection de mémoire et
d’oubli par le truchement de la contribution multiple (littéraire,
artistique, philosophique, etc.) d’une classe intellectuelle encore
plus conformiste que les autres, moins exposée – par son statut
social et par sa situation matérielle – au risque de
l’exploitation, de l’humiliation ou de la pauvreté.
C’est la même
archive – ou plutôt la même manière de la traiter – qui est
devenue, de façon extrêmement sélective, l’actualité immédiate
après la chute du régime. De plus, sur le même principe de la
sélection accompagné cette fois de la mise à disposition d’autres
archives (notamment celles des services secrets) et des décisions
politiques ciblées, se sont opérés – voir le cas paradigmatique
de la Roumanie – le dévoilement de la complicité des uns et la
dissimulation de la complicité des autres.
La mémoire du
communisme ne se joue pas dans l’opposition oubli-refus de l’oubli.
À l’Est et à l’Ouest, nous n’avons pas seulement comme tâche
destinale à ne pas oublier les horreurs du totalitarisme, nous avons
à comprendre pourquoi il fût totalitarisme ; comment a-t-il pu
provoquer les horreurs dont nous possédons les archives et
conservons les témoins ? Surtout, il nous faut tenter de
comprendre pourquoi, en dépit de sa violence certaine, il n’a pas
été un monstre froid, impersonnel venu de quelque planète
éloignée, mais un système créé par des hommes concrets, avec la
participation d’hommes concrets – nous-mêmes, nos parents, nos
amis, nos connaissances, tous membres d’un nous qu’aucun
démenti individuel ne pourra jamais défaire, un nous répandu
plus ou moins aléatoirement dans toutes les strates de la hiérarchie
sociale de l’époque, depuis ses instances les plus hautes jusqu’au
derniers décideurs, parmi les anonymes qui, ne faisant justement
rien ou faisant seulement ce qu’il fallait faire, ont permis à la
machine de fonctionner si longtemps. La mémoire du communisme se
joue aujourd’hui dans le déchiffrement des mécanismes qui la
constitue simultanément comme mémoire et comme oubli, et qui
ne sont pas des mécanismes purement historiques ou scientifiques. Ce
sont des mécanismes qui produisent des relations interhumaines, de
la communication verticale, du pouvoir, mélangeant inextricablement
opportunités politiques, cadres légaux, jugements moraux,
sentiments et ressentiments, etc.
Sur ce point
précis, une remarque serait encore à faire. Dans un texte récent,
publié dans Le Monde du 9 novembre 2009, Slavoj Žižek
décrit trois réactions à l’inévitable déception qui a suivi
l’écroulement du communisme : « la nostalgie du « bon
vieux temps » communiste ; le populisme nationaliste de
droite ; la paranoïa anticommuniste à retardement ». Si,
selon lui, les deux premières sont facilement compréhensibles, la
troisième réaction qui se justifie par la présence encore au
pouvoir des communistes (« dissimulés sous le masque de
propriétaires et de managers »), est l’expression de la
frustration intellectuelle devant l’inaccomplissement du « bon »
capitalisme. Sans contredire sur ce point l’hypothèse de Žižek,
j’ajouterai un élément à cet anticommunisme à retardement, en
empruntant une idée formulée par Hannah Arendt. Dans sa critique
des droits de l’homme, elle constate que le malheur le plus grand
que peut subir un homme qui perd tous ses droits dans une société
(la sienne ou une autre) est de voir sa parole dénuée d’importance
et son action privée de signification. Une parole stérile, une
action inefficace, voici le drame que vit l’intellectuel
anticommuniste de l’Est lorsqu’il se rend compte que le peuple
n’est pas tant désireux de se débarrasser du passé et
d’embrasser les bienfaits du nouvel ordre capitaliste, malgré les
témoignages sur la souffrance pendant le communisme et malgré les
grands discours (souvent hypocrites) sur les vertus de la démocratie
libérale. Deux constats peuvent être faits à partir de cet état
de choses : en premier lieu, que la mémoire officielle (allant
jusqu’à la condamnation politique du communisme) ne coïncide pas
avec la mémoire collective et encore moins avec les mémoires
individuelles. Ensuite et comme une conséquence de ce constat issu
de l’impuissance du discours des intellectuels, ces mêmes
intellectuels se sont orientés différemment : ils ont choisi
pour la plupart de se rapprocher délibérément du pouvoir, de
s’enrégimenter dans les structures politiques et/ou exécutives
tantôt du côté du pouvoir en place, tantôt dans l’opposition
afin de faciliter l’arrivée au pouvoir d’hommes politiques ou de
partis qu’ils soutiennent. Certes, on ne pourra pas dénier le
droit à qui que ce soit d’avoir des options politiques explicites
ou d’entrer en politique ; simplement – mais ce mot ne
devrait pas cacher la perversion de toute une tendance en voie de
généralisation dans les pays ex-communistes –, il faudrait savoir
au nom de quelle qualité ces intellectuels s’arrogent le droit de
parler en tant qu’intellectuels quand ils font de la politique et
quelle est la « force » de leur discours : une force
argumentative ou une force persuasive dues à leur positionnement
privilégié sur la scène publique, aux côtés de ceux qui
contrôlent les moyens d’accès à la parole publique. Il en va de
même pour la qualité de ceux qui parlent dans les médias :
sont-ils encore intellectuels tel qu’ils le prétendent
(c’est-à-dire peut-on se fier à leur esprit critique qui serait
resté, comme par miracle, intouché par leur choix politique) ou
bien sont-ils devenus des hommes politiques et, partant, les
idéologues de tel ou tel parti ? Dès lors, quelle serait
encore leur légitimité ? Une légitimité populaire issue
directement des bouleversements des années 90 (qu’ils revendiquent
avec une sérénité touchante) ou une légitimité indirecte,
biaisée, transitive ou de substitution, grâce à leur nouveau
statut de représentativité récupérée auprès des hommes
politiques qu’ils soutiennent ? Enfin (mais c’est une limite
dictée par l’économie de ce texte), comment la pensée d’un
intellectuel est-elle conditionnée lorsque celui-ci parle en tant
que ministre, ambassadeur, secrétaire d’État, postes qu’il a
obtenu grâce aux services rendus ?
2) Voilà qui
demande présentement de nous interroger brièvement sur la condition
de l’intellectuel dans la société postcommuniste. L’Europe de
demain aurait-elle besoin d’une base intellectuelle ?
Ainsi certaines personnes et certains groupes, auto-intitulés
« intellectuels », seraient donc appelés à fournir une
telle base. Nous ignorons pour l’instant de quels éléments et
comment devrait se composer une telle base. S’agirait-il de
mobiliser les ressources spirituelles, les diplômes ou la moralité
des intellectuels européens « de l’Est » et « de
l’Ouest » pour œuvrer à cet édifice sublime ?
Mais de quels
intellectuels parlons-nous ? De ceux qui, formés pour la
plupart après 1990 et n’ayant pas l’expérience du communisme,
ont repris les habitudes de leurs maîtres pour mettre au service du
nouveau pouvoir leur compétences ou pseudo-compétences pour vite
s’enrichir et acquérir un statut social supérieur ? Ou de
ceux qui, essayant de résister aux tentations de la machine
médiatique et institutionnelle et refusant les cadeaux empoisonnés,
se sont prolétarisés, vivant aujourd’hui sous le seuil de la
dignité professionnelle ou même humaine ? Et finalement
combien, parmi tous ces hommes et femmes diplômés depuis vingt ans
ont à la fois quelque chose de propre à dire dans un débat sur
l’Europe intellectuelle et surtout les moyens de le faire ?
Combien d’intellectuels parmi cette pléthore de jeunes « experts »
instruits fast-forward dans les universités occidentales dans
le nouveau langage du marché des idées (ou du marché tout court)
peuvent-ils articuler une pensée originale sans passer par les
vérités toutes faites qui tiennent lieu de science, notamment en
politologie, sociologie, communication, relations internationales et
autres pseudo-sciences sociales qui connaissent un succès énorme un
peu de partout en Europe ? Si en acceptant de bonne foi leur
vraie compétence, en reconnaissant les sacrifices réels qu’ils
ont dû faire pour décrocher un diplôme, souvent éloignés de leur
foyer et dans des conditions matérielles difficiles, que vaut-il ce
diplôme lorsque le marché de l’emploi (y compris et surtout
universitaire) fonctionne selon de toutes autres règles que celles
fondées sur les qualités professionnelles ?
De fait, n’importe
où en Europe, ils sont rares aujourd’hui les intellectuels qui
peuvent vivre décemment de leur pensée la plus propre. Ils sont
encore plus rares ceux qui arrivent à le faire en dehors de toute
institutionnalisation. Car les quelques-uns qui se font payer des
dizaines de milliers de dollars pour une conférence au Japon ou aux
États-Unis, en quoi comme star philosophique seraient-ils différents
d’un spectacle offert par David ou Victoria Beckham ? De plus
ces intellectuels autonomes ne font pas partie de la génération qui
va (faire) vivre l’Europe de demain ; aussi ne faut-il pas se
faire une image idéalisée de cette génération. Les jeunes
intellectuels qui sont censés poser des bases d’une autre Europe
sont confrontés le plus souvent à des choix impossibles : soit
renoncer à leurs années de formation et à leurs convictions
théoriques, à leurs premiers bourgeons d’indépendance mentale
afin de trouver un « job » dans une boîte privée qui
leur assure la survie matérielle, et qui souvent n’a strictement
rien de commun avec leurs acquis théoriques et les transforme en
simples laboureurs du travail immatériel ; soit (pour les plus
débrouillards) jouer cyniquement sur un marché académique,
politique et médiatique qui encourage la « flexibilité »
et l’absence de scrupules, la servilité et l’agressivité ;
soit enfin cultiver à corps défendant une honnêteté
intellectuelle minimale, mais assumer alors une condition précaire
de l’existence, faite de compromis et de privations dramatiques. Je
vois mal des positions intermédiaires ou des combinaisons possibles
entre ces options (qui, par ailleurs, peuvent se multiplier). Dans
tous les cas de figure, la précarité les traverse : précarité
de la dignité, de la conscience, de la survie. Elle accompagne aussi
leurs trajectoires dans les universités devenues d’immenses usines
à diplômes. Obsédées par le souci double et contradictoire de la
massification et du classement Shanghai, les universités
postcommunistes se préoccupent peu ou pas du tout de former des
citoyens instruits et autonomes, doués d’une solide culture, et
préfèrent jeter tous les ans sur le marché des cohortes de pions
médiocres et substituables à volonté par les services des
ressources humaines des grandes entreprises. Travail à la chaine,
production déferlante d’étudiants lambda, de compétences
inexistantes mais attractives, un cycle rarement interrompu par la
protestation publique, par la résistance individuelle ou par ce
qu’on appelle de manière emphatique « l’excellence ».
On a souvent parlé
ces dernières années d’une condition postcommuniste partagée de
deux côté du Mur, comme on a pu parler vingt ans plus tôt de la
condition postmoderne ; elle se reproduit sans doute dans une
commune et européenne condition des intellectuels : des
jeunes en quête désespérée de stabilité et démunis (en fait
jamais munis) des outils appropriés pour faire entendre leur voix,
pour résister à l’instrumentalisation de leurs vies et pour
protester lorsque leurs choix sont manipulés, mais encore des
moins jeunes, pris à leur tour dans des relations compliquées
et équivoques avec les institutions et les pouvoirs en place.
3) Voilà qui nous
dirige vers notre troisième question. Comment créer une base
intellectuelle pour l’Europe de demain ? Il y va donc de la
création. N’entrons pas dans les subtilités des distinctions
entre création, découverte, innovation, production etc. Le temps
nous manque. Disons seulement ceci : afin de créer une base
intellectuelle, il faut d’abord pouvoir le faire, il faut donc
disposer de certaines ressources, de moyens (financiers notamment),
d’un accès large et inconditionnel aux instruments de diffusion de
l’information et de l’opinion. Il faut enfin et surtout avoir
accès aux lieux et aux moments des décisions qui concernent
l’Europe.
Les vingt ans
écoulés depuis la fin du communisme ont été les témoins d’une
immense résurrection des intellectuels. Sortis comme d’un long
sommeil ou de ce qu’on a pu appeler en Roumanie – sans doute
d’une manière ironique, pour utiliser un euphémisme – la
« résistance par la culture », les intellectuels ont
vite occupé l’espace public, en côtoyant de manière complice les
hommes politiques ou en devenant eux-mêmes des hommes politiques.
Ils ont pris les premiers l’initiative d’évaluer le passé et de
proposer des modèles de transformations futures des sociétés. Ils
sont devenus les voix les plus autorisées et les plus
auto-légitimées à parler au nom de tous les autres, au nom de la
souffrance de tous les autres et au nom de l’espoir ou du désespoir
de tous les autres. Ce qui leur a valu un pouvoir symbolique et non
seulement symbolique, un pouvoir bien réel, convertible à volonté
en fonctions publiques. L’accès à la parole publique – et
surtout l’accès systématique et permanent – n’est pas donné
inconditionnellement, nous savons qu’il dépend d’un certain
nombre de facteurs qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Et
il dépend aussi de la mise en œuvre de certaines conditions
extra-intellectuelles dont l’acceptation est souvent incompatible
avec les exigences d’autonomie du discours intellectuel libre.
C’est pourquoi on
a vu se constituer un peu partout des alliances entre le politique,
le médiatique et l’intellectuel. En renonçant vite à l’illusion
romantique et idéaliste que l’esprit et ses valeurs peuvent se
transmettre tout naturellement et que l’adhésion à ces valeurs
serait en quelque sorte spontanée, les intellectuels se sont
rassemblés en groupes d’influence publique soutenus par des
corporations économiques et médiatiques ou par des hommes
politiques en adoptant les discours des ceux-ci, en défendant des
intérêts qui n’étaient pas a priori les leurs, en
militant pour des causes si peu intellectuelles. Mais aussi, et
surtout, ils se trouvèrent piéger lorsque les cruelles réalités
politiques et les intérêts économiques allaient à l’encontre
des principes et des idéaux de l’Aufklärung, de
l’émancipation individuelle et collective. Il suffit de prendre
pour exemple la politique roumaine au cours de l’année 2008. Après
avoir soutenu en masse et d’une manière tristement docile, parfois
servile, le président Băsescu dans son discours anti-corruption et
anti-communiste lors de son élection en 2006, les intellectuels se
sont vus pris en défaut lorsque le même président propose et
impose deux ans plus tard une alliance de son parti avec le parti
« néo-communiste » et « corrompu » contre
lequel il avait mené cette lutte. Tout d’un coup, l’intérêt
politique immédiat, la bataille pour les positions de pouvoir et
pour le contrôle des ressources publiques a défié la naïveté
coupable des intellectuels, amenés à se taire dans le meilleur des
cas, à se justifier ou à justifier cette mésalliance dans le pire
des cas.
La complicité avec
le pouvoir ne s’épuise pas avec la politique, elle se déploie
d’une manière spectaculaire dans le monde académique, par
exemple. Là encore, et à tous les échelons, la transition a
engendré des jeux de pouvoir inconcevables, avec des enjeux
extra-scientifiques gigantesques. Les fréquentes modifications des
règles de jeu concernant l’accès aux positions de décision, les
élections et les réélections des recteurs, des doyens et même des
chefs de départements (c’est-à-dire de tout ceux qui décident de
l’attribution et de l’utilisation des fonds) a transformé
l’université dans une institution non seulement politisée, mais
aussi et surtout en un institution qui s’éloigne dans son
fonctionnement même de tout esprit démocratique sans cesse prôné,
de manière abstraite et hypocrite, par ses dirigeants.
Nous pourrions
multiplier les exemples, nous les connaissons tous et on ne ferait
ici que de répéter des choses archi-connues (voir parmi d’autres
les programmes de financement de la recherche, au niveau national et
européen – avec l’engloutissement dans une machinerie
bureaucratique surnuméraire et avec des lois propres,
incompréhensibles pour les simples chercheurs obligés de se
convertir en bureaucrates à leur tour afin de remplir des centaines
de pages de dossiers et de rapports administratifs, sans aucune
relation avec la qualité scientifique de leur travail et, pourquoi
pas, avec le fond même de leur vocation).
En effet, la
démocratie libérale est le meilleur régime politique du monde, le
totalitarisme est, n’est-ce pas, l’incarnation même du diable, à
condition que tout se passe en dehors de nos propres engagements
individuels ou institutionnels. Car une fois qu’on est censé
appliquer les mêmes règles chez soi, on préfère inventer de
nouvelles règles et les modifier à chaque fois qu’elles mettent
en cause notre propre position.
4) Comment imaginer
alors une Europe de demain ? Quel avenir pour l’Europe dont le
passé, à l’œuvre en guise d’héritage mondial, nous fait signe
et nous engage dans l’articulation du présent et dans la
projection (sans projet unique) de l’avenir ? Comment rendre
compte de cet héritage sans réactiver les figures du passé
(figures religieuses, politiques, juridiques), mais sans céder à la
tentation d’une téléologie spirituelle, voire d’une
eschatologie européenne comme avènement d’un monde meilleur,
voire du meilleur des mondes ?
Et quel rôle les
intellectuels pourraient-ils jouer dans la création d’une (autre)
base pour l’Europe ? Doivent-ils unir leurs efforts pour créer
des passerelles entre les autres bases (juridiques, politiques,
économiques, religieuses) ou, au contraire, sanctionner leur absence
ou leur insuffisance ? En quoi alors une base intellectuelle
pourrait-elle suppléer à ce déficit de fondation (par exemple,
avec l’adoption d’une constitution européenne) ? Ne
serait-ce « une base intellectuelle » un pur fantasme des
intellectuels, en crise d’identité ou d’idéal et à la
recherche d’une posture plus digne et d’un rôle plus concret
dans la construction européenne ?
Le point le plus
sensible et le plus problématique de la question initiale concerne
donc très exactement cet aspect de l’utopie européenne. Car il
s’agit bien d’une utopie au cœur d’une telle question
projective. Une utopie prise dans le double bind de sa
nécessité et de son impossibilité. Nous ne pouvons pas ne pas
imaginer une Europe future, car depuis toujours elle est à venir,
elle se nourrit dans son actualité de ses projections et de ses
idéalisations. Or il faut reconnaître également que ces
idéalisations n’ont pu se constituer que lorsqu’elles ont eu la
prétention de s’actualiser politiquement dans des vagues
d’horreurs, d’exploitation et d’assujettissement, à l’Est
comme à l’Ouest, et que les intellectuels ne sont nullement
exempts d’excès, d’erreurs d’appréciation, de tentations bien
peu démocratiques. D’où l’impossibilité de l’utopie :
la reprendre – à travers une encore plus inquiétante mobilisation
intellectuelle – risquerait de répéter le geste amnésique et
eschatologique d’un idéal formulé par les intellectuel et
poursuivi par tous. Un geste amnésique puisque l’Europe est la
patrie de toutes les utopies et de toutes les anti-utopies, de toutes
les utopies devenues des réalités tragiques et de toutes les
anti-utopies toujours possibles. Et un geste eschatologique puisqu’il
n’y a pas une Europe, une création, un lendemain.
Cette Europe, cette création et ce lendemain ne sont surtout pas
l’œuvre des seuls intellectuels. Il devrait y être invités, mais
moins pour poser des bases (ce qui les situerait soit du côté des
fondateurs soit du côté des idéologues), que pour être les
gardiens de la pluralité des Europes, des créations et des
lendemains. Si l’Europe se fait, ce ne doit pas être dans le
consensus, ni dans l’éloge de son unité, encore moins dans la
certitude de son avenir radieux, mais dans le « dissensus »
des options, dans la multiplication infatigable de ses visages, en
direction de l’inconnu de son devenir, en conservant sans cesse à
l’esprit que le futur n’a jamais de figure prédéfinie.
Si appel pour les
intellectuels il y a, il doit prendre tout d’abord la forme d’un
ascétisme : savoir ou apprendre à refuser l’unanimisme, la
manipulation, refuser les mirages et le confort toujours provisoire
du pouvoir, et seulement par la suite défendre dans l’espace
public des idées sur l’Europe, tout en assumant la condition de la
divergence, de l’incertitude de ce qui va venir et de la résistance
aux formes de plus en plus raffinées et séduisantes de
l’assujettissement.
* Ciprian Mihali est docteur en
philosophie (Strasbourg, 2000) sous la direction de Jean-Luc Nancy.
Assistant depuis 1992, il est présentement maître de conférences
(philosophie française contemporaine) au Département de
philosophie de l’Université de Cluj (UBB),tout en dirigeant
l’Institut francophone régional d’études stratégiques.
** Pour un lecteur
peu au fait du conflit d’idées en Roumanie, il convient de
préciser que le travail de réflexion et d’interprétation
développé dans ce texte, explicitement opposé à la pensée
unique hystériquement libérale qui domine l’écrasante majorité
des cercles intellectuels roumains, est aussi intiment liée aux
débats qui se sont tenus autour de la revue IDEA
artă + societate (certains des auteurs du
texte ayant été un temps membre de la rédaction). Tous ces débats
se sont cristallisés dans la publication au printemps 2009 d’un
ouvrage collectif intitulé Généalogies du
Postcommunisme (Idea Design & Print,
Cluj, 2009, à paraître prochainement dans une version anglaise,
Genealogies of Post-communism)
où l’auteur principal, Ciprian Mihali a signé un essai, « La
ville précaire. Considérations sur la condition de dystopique des
espaces urbains postcommunistes ». (N.d.R)
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1Seule une version malheureusement très abrégée de ce texte a pu
être présentée lors de la table ronde « Comment créer une
base intellectuelle pour l’Europe de demain » dans le cadre
du Colloque international « L’intellectuel public en Europe
1989-2009 », organisé par l’Institut Culturel Roumain à
Paris les 7 et 8 novembre 2009.
2 Par simple honnêteté, je tiens à citer ici les noms de quelques
jeunes chercheurs et universitaires qui ont participé à cette
réflexion, tout en sachant que l’énumération des noms ne peut
en aucune façon rendre compte de la richesse de leur contribution.
Il s’agit donc d’Emilian Cioc, Lorin Ghiman, Laura Ilinescu,
Veronica Lazăr, Ştefan Maftei, Andrei State.
3 Je simplifie sans doute le schéma de l’histoire intellectuelle
des dernières décennies. Ainsi, il faudrait y distinguer au moins
trois catégories qui relèvent non seulement de périodes
différentes, mais aussi d’une logique différente de la
perversion intellectuelle : ceux qui ont crû sincèrement dans
les vertus du marxisme et du communisme et ont participé à sa mise
en œuvre, sans prêter attention à l’écart de plus en plus
grand entre la théorie marxienne et les réalités du socialisme
réel ; ceux qui, surtout dans les années 80-90, ont joué le
jeu du système, sans y croire vraiment, mais en profitant au
maximum des bénéfices qu’ils pouvaient en obtenir ; enfin,
ceux (très souvent les mêmes) qui à partir des années 90, et par
une sorte de rétroprojection et de dissidence auto-attribuée, ont
soutenu à haute voix qu’ils avaient des convictions
anticommunistes depuis toujours, mais que la terreur communiste les
avait obligés à se taire et à ne rien faire.
4 Combien de « grands experts » occidentaux des régimes
communistes ont-ils anticipé, à la veille même de l’écroulement
de ces régimes, ce qui allait advenir ? En revanche, ils sont
les plus habiles à construire ce qu’on pourrait appeler des
« anticipations (rétro)projectives », c’est-à-dire
des discours consistant à investir une position d’anticipation du
futur proche, mais une fois seulement que ce futur se sera consommé
pour dire : « oui, en fait c’est bien cela qui devait
se passer, maintenant on a raison de confirmer l’évolution des
événements ». Pour la chute du communisme, on a beau dire
aujourd’hui qu’elle était prévisible, qu’il y avait des
signes avant-coureurs, et même que le travail de la dissidence a
été finalement couronné de succès, etc., cela ne veut
absolument rien dire tant que cette (rétro-)prévisibilité des
événements est construite idéologiquement post
factum, après les événements. La misère
du présent n’est dépassée que par la misère des théories du
présent…