
De la pauvreté, de la politique et de la modernité tardive
-
Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique
Cet article de notre collègue de la rédaction choquera sans doute un peu les promoteurs de l'ordre désordonné mondial actuel. Mais pas trop, car ils sont habitués à la dénonciation qui glisse sur leur conscience comme l'eau sur les plumes d'un canard ...à déplumer. Ils seront peut-être seulement inquiets de constater qu'on peut comprendre les méthodes de manipulation si « fines » par lesquelles ils s'assurent quotidiennement que « tout change pour que rien ne change ».
Cet article pourra intéresser aussi ceux qui veulent simplement comprendre comment fonctionne « notre » monde si peu nôtre, sans aucun autre espoir que de le comprendre.
Cet article fâchera sans doute surtout ceux qui croient qu'ils ont trouvé les clefs leur permettant de « guider le peuple », et les peuples, vers un monde « meilleur » qui ne remettrait pas en cause leur statut de penseurs de service. Vieille tradition donc de polémiques dures entre être humains en chair et en os qui choquera à notre époque de débats aseptisés et désormais continuels.
Et cet article fâchera aussi ceux qui croient avoir trouvé le ou les « gourou(s) » qui leur permet(tront) d'espérer sortir de ce monde là, sans trop oser sortir des illusions et des promesses qu'il(s) nous apporte(nt) jour après jour dans les médias people comme dans les médias « sérieux », dans les stages de formation bas de gamme comme dans les « grandes écoles prestigieuses », dans le conformisme bobo comme dans les hochets identitaires, dans la convoitise sans fin comme dans le renoncement à tout, dans les partis ou syndicats du pouvoir comme dans les partis ou syndicats « d'opposition de sa majesté ».
Nous trouvons donc ici une analyse assez vaste de ce monde si complexe et pourtant si simpliste. Nous trouvons des questionnements nécessaires à la compréhension du réel. Nous y trouvons aussi les implications qui nous amènent à réappréhender les conceptions du monde (Weltanschauung) et les croyances que le rationalisme des Lumières nous avait fait croire rapidement dépassables par la simple magie du progrès technique ou intellectuel.
Nous ne trouverons en revanche pas ici de réponse à la question fondamentale que pose cet article : Quel serait le sujet historique de « l'après post-modernité finissante ». Qui pourra (ou pourrait ?) rouvrir une voie à ceux qui continuent à espérer dans l' homo homini deus spinozien? Pour ceux qui croient dans la composante « divine » de l'être humain, et humaniste. Voire quel sera le sujet de sa déchéance finale pour ceux qui ne croient que dans la fin tragique de l'histoire humaine. Réponse qui n'incombe pas à l'auteur de cet article dont l'intention n'est « que » de déblayer les ruines intellectuelles et physiques dans lesquelles nous nous trouvons, ou vers lesquelles on nous pousse. Intention à tous égards nécessaire, et pourtant si rare. Ce sera aux croyants (à ceux qui « continuent à croire » envers et contre tous), théistes, athées, sceptiques ou agnostiques, de s'y essayer. Car la modernité nous aura prouvé au moins une chose : que la « croyance », fut-elle rebaptisée conviction, n'est pas limitée à ceux qui s'attachent au principe divin, mais qu'elle englobe tous ceux qui croient que l'homme réellement existant est dépassable d'une façon ou d'une autre, comme « l'incroyance » ne se réduit pas à ceux qui nient le principe de l'existence de la divinité, mais qu'elle englobe aussi ceux qui la nie dans les faits.
La Rédaction
-------------------------------------------------------------------------------------------
De la pauvreté, de la politique et de la modernité tardive[1]
-
Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique
Claude Karnoouh* – mars 2010
Glória in excélsis Deo
et in terra pax homínibus bonae voluntátis.
La Grande Doxologie
Dulce bellum inexpertis
Erasme de Rotterdam
Serait-ce du fait de mon éducation protestante dans les campagnes huguenotes du Sud-Ouest de la France, de mon engagement de jeunesse comme militant de base des jeunesses communistes, puis du PCF, ou bien serait-ce de m’être confronté, encore fort jeune, à 20 ans, à la violence de la sale guerre coloniale en Algérie ? Serait-ce peut-être le fait d’avoir parcouru des pays du tiers-monde, voire du quart-monde, et d’en être revenu dégoûté des voyages, de n’importe quel tourisme et des fariboles anthropologiques ? Et, pourquoi ne serait-ce pas toutes ces expériences rassemblées ? Saurais-je le dire un jour ? La pauvreté me fait toujours honte.
Ayant commencé cette réflexion, en ces deux semaines précédant et succédant à Noël, la pauvreté, non pas celle théorique à propos de laquelle les bonnes âmes universitaires dégoisent dans les séminaires ou les salons mondains des grandes villes européennes, mais celle qui s’offre immédiatement au regard à ceux qui ne détournent pas les yeux par lâcheté dès lors que le spectacle de la rue est hideux, cette pauvreté qui hurle silencieusement une désespérance abyssale, celle qui ne permet pas aux enfants d’acheter le ticket de métro pour aller rêver un instant devant les squelettes des animaux préhistoriques du Muséum d’histoire naturelle ou devant les dinosaures animés du Palais de la découverte ; cette pauvreté puante, présente à chaque instant au coin des rues des grandes villes européennes et étasuniennes, dans les couloirs du métro, à l’entrées des immeubles, dans quelques recoins encaissés entre deux immeubles, et qui surgit au détour d’une promenade, comme ce corps dormant sur les grilles tièdes du chauffage urbain, ou qui se dissimule dans les bosquets des squares. Cette pauvreté-là me fait toujours honte.
J’appartiens aux classes moyennes garanties, et suis citoyen d’un pays riche dont les élites dirigeantes de tout bord et leurs laquais universitaires et intellectuels, gauches et droites confondues, n’hésitent jamais à se mettre en scène en des spectacles somptuaires, ostentatoires et outrageusement dispendieux devant un peuple esbaudi, tétanisé par le spectacle de la richesse, mithridatisé dès longtemps par l’obscénité publicitaire.
À presque 70 ans, je n’arrive toujours pas à me faite à l’idée que pour une majorité de mes concitoyens et des Européens, pour les riches sans angoisse, mais aussi pour les pauvres, cet état des choses ressortit à une fatalité normale. Je n’admets pas, par exemple, qu’il puisse y avoir des mères de famille, célibataires ou divorcées, et leurs enfants, frappés par un malheur continuel sans rémission ; je n’admets pas des retraités aux revenus misérables qui, après des vies honnêtes de rude labeur, ne peuvent plus payer leurs factures d’électricité et de chauffage, et fouillent dans les poubelles des marchés pour trouver de la nourriture ; je n’admets pas plus que de jeunes chômeurs, esseulés dans la « jungle des villes », ne puissent vivre que mendicité ; je n’admets toujours pas que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, venus d’Europe de l’Est, de Lituanie, de Pologne, de Slovaquie, de Hongrie, de Roumanie, de Serbie, échouent comme autant d’épaves sur la grève, figures erratiques sur le terre-plein des Gares de l’Est ou du Nord. Tous hâves dans les rues glacées et humides d’un hiver indécis, attendant honteux quelque soupe chaude devant les tréteaux des organisations populaires d’entraide (Restos du Cœur, Armées du salut, Secours populaire, Secours catholique, Cimade protestante, etc). Je n’admets pas que les « belles âmes démocratiques » recouvrent d’un silence mortifère la manière dont les maquereaux organisent les partages territoriaux de la prostitution d’adolescentes venues d’Europe de l’Est et d’Afrique sur les boulevards périphériques des grandes villes européennes.[2]
La France, la Belgique, l’Allemagne ne sont ni la Roumanie[3], ni la Hongrie, ni le Liban[4], ni les Philippines… Dans l’affolement généralisé de la vague de froid, avec cette fausse compassion qui dissimule un profond mépris pour la misère, les autorités locales et nationales françaises réquisitionnent gymnases, chambres d’hôtels borgnes, salles diverses, autant de gouttes d’eau au milieux d’un océan de misère et de détresse insignes. La France, est un pays riche, voire encore très riche… Et pourtant, dès que la température tutoie le zéro on y meure de froid anonymement dans les rues ou sous de quelconques appentis. Y aurait-il des dysfonctions telles dans cette doulce France où, paraît-il, Dieu y vivrait le mieux du monde, selon un adage prussien, et qui n’en finissant pas de se proclamer la patrie des droits de l’homme, qu'elle n’hésite pas à renvoyer chez eux, par charters entiers, des Afghans échoués là pour échapper à une tragédie guerrière sans fin où la sauvagerie semble de plus en plus se tenir du côté de l'ISAF avec ses dégâts collatéraux (comptés en pertes et profits !) que du côté des Talibans fantômes...
Quelle est donc cette fatalité générale qui ne frappe plus uniquement les pays en voie de développement en quête fébrile d’une accumulation primitive de capital ou soumis à la dictature de la dette, mais aussi la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et le pays le plus riche du monde, les États-Unis, que certains économistes étasuniens regardent par certains aspects de sa politique de protection sociale comme un pays du tiers-monde, certes le plus riche d’entre eux. A l’Ouest, la misère est là, massive, devant chez moi, à ma porte, à la bouche du métro, devant le supermarché, à côté du distributeur de billets où j’ai l’habitude de retirer de l’argent liquide. Elle s’étale dans la capitale d’un pays qui compte le plus grand nombre d’hôtels de super luxe à cinq étoiles par habitant, et de restaurants gastronomiques ayant une, deux et trois étoiles dans la bible de la gastronomie : le Guide Michelin.
Pourtant il y a de l’argent, même beaucoup. A preuve les sommes colossales offertes aux banques et aux compagnies d’assurance ayant failli par l’impéritie de leurs dirigeants. On nous a fait accroire leur nécessité sous peine de voir le système économique mondial s’effondrer, mais qui pourra nous dire jamais que cela était nécessaire à une telle échelle ? Or, il suffit de constater l’énormité des sommes déversées sous forme de salaires, émoluments, indemnités, primes, stock options, cadeaux, avantages de fonction aux cadres supérieurs et dirigeants de ces entreprises, les banques qui font commerce de l’argent (paradoxe du capitalisme triomphant), pour savoir que les moyens sont là… Plus encore nous apprenons journellement la taille de certains revenus grâce aux organes chargés de nous informer-formater : revenus des journalistes prétendument vedettes, des présentateurs (trices) d’émissions de style TV-réalité plus abjectes les uns que les autres, des sportifs dont le talent certain n’a strictement rien à voir avec les sommes qu’ils engrangent et font produire, stars de cinéma qui, elles aussi, et en dépit de leur valeur, reçoivent pour leurs activités des sommes démesurées (y compris les royalties de la publicité !)…
La richesse (et donc la puissance[5]) est donc là, mais cela ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, cela commence bien avant que le capitalisme n’en radicalise exponentiellement le déploiement. Dès longtemps la richesse fut et demeure non seulement mal répartie, mais l’instrument, le moyen, la manifestation de la puissance pour lequel les hommes se sont battus pour s’en approprier le maximum (et ce quelque fut son incarnation, mines d’or, d’argent, de cuivre, de fer, terres fertiles, forêts ou espaces maritimes)… Cette différence qui fonde le socius des sociétés au moins depuis la naissance des États, depuis les plus primitifs (Cités, empires anciens, potentats, royautés primaires, royautés chrétiennes) jusqu’aux plus complexes (monarchies absolues, républiques aristocratiques, oligarchiques, bourgeoises, dictatures diverses, monarchies constitutionnelles, démocraties représentatives de différents styles, y compris la démocratie populaire), semble, à une échelle inconnue jadis, exposer aujourd’hui, avec la profondeur historique qui est à notre disposition, le fondement essentiellement égoïste et égocentrique de la nature humaine.
Aussi, au-delà des exemples singuliers choisis ici et là, faut-il s’interroger sur la fatalité qui engendre cette différence de plus en plus accusée entre les pôles de la richesse et de la pauvreté à partir du moment où la machine du progrès technique s’est intensifiée et que, pour résumer, elle s’est mise en branle depuis la fin du Moyen-Âge en Europe occidentale où, simultanément en quelques décennies, des inventions techniques changèrent le style de la guerre, de l’architecture défensive, et en raison de l’importance des investissement nécessaires, transformèrent complètement la puissance des grands États ; puis tout s’intensifia avec la navigation circumterrestre (le gouvernail d’étambot, la boussole, les représentations cartographiques sous la forme d’un globe ou de sa projection, la découverte de la route américaine) et l’intensification et la précision des échanges économiques (la banque et la comptabilité modernes, la lettre de change, et l’abondance de l’or inondant le marché européen) ; enfin, et grâce à l’imprimerie la transmission rapide des savoirs, de tous les savoirs, scientifiques, philosophiques et religieux, la dénonciation des abus romains, les réformes, et, événement cardinal entre tous, leurs écritures en langues vulgaires.
Or selon les penseurs idéalistes, les hommes ayant eu accès aux Lumières de la Raison (fût-elle dialectique) après des siècles de ténèbres (versions modernes de l’allégorie de la caverne), nous eussions dû assister simultanément à ce qu’ils appellent de leurs vœux : le progrès moral. En d’autres mots, quand le progrès de la connaissance scientifique (la généralisation des discours dénotatifs de vérité pour parler comme Lyotard[6]) sont légitimés en dernière instance par les « discours prescriptifs », ceux qui définissent « la poursuite des fins justes dans la vie morale et politique »[7]. En dépit des permanents renouvellements de ces visées théoriques, rien de cet espoir n’arriva.
Ainsi, à la fin du XXe siècle, ce progrès devait s’incarner dans la « défaite » du dernier totalitarisme, le pouvoir communiste, et confirmer, avec les preuves pratiques, le libéralisme comme la forme du meilleur gouvernement, celui qui laisse à chacun sa chance dans le cadre d’un système de production-salarisation-consommation géré par une « main invisible » et une sélection des meilleurs au sein d’un processus quasi « naturel » (sic !) selon ses thuriféraires. Ainsi, après quelques siècles de guerres plus sanglantes les unes que les autres, la chute du dernier système totalitaire en Europe aurait dû entraîner, toujours selon ces héritiers tardifs du moralisme politique néokantien, l’ouverture de la voie au bonheur terrestre pour tous. Aussi d’aucuns se mirent-ils à croire sincèrement que les sommes énormes consacrées à la guerre dite froide (cela dépendait pour qui. Au Vietnam ou en Algérie, par exemple, la guerre était très loin d’être froide pour les indigènes, sous les bombardements au napalm, elle devait être singulièrement bouillante !) seraient désormais consacrées au développement harmonieux de la planète, c’est-à-dire à un meilleur équilibre entre les décideurs (les riches) et ceux qui doivent supporter leurs décisions, tous les autres, les plus ou moins pauvres toujours exploités.
Et bien non, cela n’eut pas lieu, pis, les nouvelles formes d’instabilités politico-militaires mises en œuvres pour maintenir la domination de l’Occident sur les sources d’énergies fossiles, par le jeu des guerres dites de basse intensité (basse intensité toujours pour les troupes occidentales, mais non pour les populations locales[8]) avec la déstabilisation et la paupérisation absolue des communautés traditionnelles qu’elles entraînent, ont jeté sur les routes du monde (avec les dangers physiques que cela implique) des masses de d’émigrés misérables qui tentent, par tous les moyens possibles, de gagner les pays riches (parfois il leur arrive d’échouer dans des pays bien moins riches, voire pauvres, en Europe de l’Est), préférant encore y vivre en demi-esclaves – travailleurs plus que précaires, employés divers et ouvriers clandestins du bâtiments et de la restauration, favorisés officieusement par les États occidentaux, véritables zombies des sociétés de services, soumis à toutes sortes de négriers – plutôt que de mourir de faim chez eux, au milieux des ruines, à la perpétuelle merci des dégâts collatéraux lorsque les aviateurs hyperspécialisés de l’Alliance occidentale, OTAN ou ISAF, confondent résistants (appelés « terroristes ») et paisibles paysans, ou lorsque des éléments « inconnus » ou affublés d’un nom valise passe-partout, Ben Laden, Al Qaïda, et d’autres encore (et dont personne ne sait jamais s’ils déstabilisent en sous-main pour les services occidentaux ou s’ils agissent véritablement contre eux), commettent des attentats urbains aux victimes innombrables.
C’est ainsi que le tiers monde (Somalie, Afghanistan, Irak, Pakistan, Darfour, Mali, Congo, Colombie, Palestine occupée, Liban, etc., etc.) sombre dans les pires rixes sanglantes dont l’Occident ne paie jamais la facture, ou si peu, un attentat ici ou là, avec toujours beaucoup moins de victimes qu’un long week-end de congé estival sur les routes de France ou d’Italie.
Quel est donc cette fatalité qui se rit du progrès réel des techniques et de leurs résultats à proprement parlé inouïs ? Résultats qui, a contrario, démontrent l’inanité d’un quelconque progrès éthique de l’homme, lequel s'emploie à user de ce progrès technique pour intensifier et renforcer les injustices de son socius à l’échelle planétaire (globalisation réelle oblige !), mais aussi dans cet havre de bien-être protecteur que sont encore certains pays d’Europe occidentale ? Constatons-le froidement, ni chrétienté ni islam en leurs diverses incarnations, ni les religions orientales de la sagesse[9] n’ont pu pacifier jamais ce qui ressemble de plus en plus à la nature ontologique de l’agir humain ; aucune d’entre elles n’a pu mettre un coup d’arrêt, sauf exceptions confirmant la règle générale, à l’égoïsme politique et économique qui nous dominent. Les règles constitutionnelles et les divers droits conquis, accordés et inscrits dans des corpus législatifs votés par des parlements plus ou moins représentatifs ne réussirent pas à véritablement modérer cette volonté de destruction de l’homme par l’homme, bien plus générale que l’exploitation de l’homme par l’homme (y compris sous les formes coutumières chez les sauvages, dût-on en admirer parfois une sagesse ou un héroïsme certains).
Il faut sans cesse le remémorer pour que les jeunes générations ne l’oublient point et ne s’assoupissent sur des illusions iréniques : c’est parmi les nations les plus éduquées (Gebildete), les plus évoluées, les plus développées, les plus cultivées que furent mise en œuvre, souvent avec l’assentiment du peuple, les guerres les plus sanglantes du XXe siècle et les camps de concentrations les plus redoutables… Il semblerait donc, et je l’affirme au risque de troubler certains de mes amis marxistes, léninistes, luxemburgistes, bordigistes, gramsciens, que les diverses théories révolutionnaires expliquant post factum telle ou telle action révolutionnaire, peuvent relever de résultats immédiats partiellement positifs quant à la modification des comportements d’égoïsme individuel et collectif, mais échouent ensuite à donner sens aux catastrophes qui suivent, sauf à se complaire de la dénonciation nostalgique et totalement inefficace (sauf pour rasséréner le moi de celui qui s’y complait) de la trahison du modèle idéal.
Cet aveuglement tient au fait que ces critiques des pratiques partent en général d’une fausse prémisse, d’un rousseauisme quelque peu angélique, voire d’une version laïcisée de la chute du Paradis : l’homme étant bon par nature (donc ontologiquement), ce sont les conditions de sa socialisation qui le rendent mauvais ; en particulier celles qui se déploient depuis la mise en place de la propriété privée (« celui qui planta la première borne »…), laquelle engendre la société de classe qui corrompt l’âme humaine en mettant en œuvre et en justifiant l’exploitation du plus faible par le plus fort.
Or, cette assertion, si elle est quelque peu contredite dans les premiers instants révolutionnaires, est très vite démentie parce que, à l’encontre des idéalistes marxiens, l’expérience (et les faits sont têtus !) nous apprend que les hommes dans leur masse ne font pas les révolutions ou les guerres quelles qu’elles soient, ne risquent pas leur bien le plus cher, leur vie, pour une abstraction en-soi, l’État, la nation, la patrie comme le pensait Hegel ou la classe comme le prétendait Marx, mais pour un pari engagé sur leur survie dès lors qu’ils n’entrevoient plus aucune solution pacifique pour échapper au dénuement sans espoir pour les uns ou assouvir une convoitise insatiable pour d’autres[10].
Les foules françaises de 1790 à 1795 ne soutinrent point les plus radicaux parmi les conventionnels parce qu’ils avaient lu Rousseau, Mirabeau ou Robespierre, mais parce qu’elles espéraient une vie matérielle meilleure : les bourgeois afin prendre le pouvoir politique à l’aristocratie et s’assurer de la gestion de l’économie, et les plus pauvres pour obtenir le pain moins cher ou, grâce à l’aventure militaire, espérer une rapide promotion sociale et l’enrichissement qui pouvait s’ensuivre… Ce n’est pas parce que les moujiks, dont la majorité était analphabètes, avaient « lu » Marx, Plekhanov et Lénine qu’ils quittèrent le front en 1917 et retournèrent leur fusil contre le tsar et l’aristocratie militaire dirigeante d’abord, l’ensemble des propriétaires ensuite, mais parce qu’ils n’en pouvaient plus de misère, d’humiliation, de morts affreuses par dizaines de milliers sur le front sans aucunes compensations matérielles, pis, se soldant par la défaite ; et ce n’est pas parce que les Allemands avaient lu Mein Kampf qu’ils votèrent massivement pour un ex-petit peintre viennois devenu un caporal antisémite plein de haine et de ressentiment, mais parce qu’à la suite des échecs répétés des divers partis politiques (des socialistes aux partis bourgeois et catholiques) à résoudre les crises économiques successives (et à surmonter l’humiliation versaillaise), les promesses d’opulence avancées par le NSDAP leur donnèrent à croire qu’ils pouvaient s’arracher à une misère interminable paupérisant et affamant ouvriers, paysans et classes moyennes.
Seules de toutes les révolutions, la Commune de Paris tranche en ce que les hommes qui la dirigèrent refusèrent toute extension de leur pouvoir purement technique, et d’aucuns savent ce qu’il en coûta aux Communards de cette inorganisation glorieusement démocratique, mais militairement suicidaire ! En général les analystes idéalistes ne veulent pas regarder en face cet aspect de l’histoire, l’affronter dans le blanc des yeux, par peur de découvrir dans l’implacable barbarie humaine une part maudite d’eux-mêmes, de nous-mêmes : tous unis dans le même destin.
Ce tableau du destin humain, certes brossés trop rapidement et à gros traits, semble néanmoins suggérer que l’homme en tant que Dasein (Être-là) perpétue un comportement articulé autour de sa volonté de puissance et de son déploiement impérieux par la convoitise, et les engendre en tant qu’incarnations de l’Être-jeté-dans-le-monde (Geworfenheit) et donc comme projet d'existence de l’homme en son essence (Seiende) humaine, simplement humaine, certains diraient « trop humaine ». Quel qu’en soit le coût, rien, sauf la peur immédiate de l’autre, ne peut freiner la violence meurtrière de l’agir humain ni, au bout du compte et à long terme, le modifier en profondeur…
Chemin faisant nous avons retrouvé la très ancienne méditation sur la nature faustienne de l’homme, commencée dès le XVIe siècle avec la publication par Johan Spies du Livre de Faust, où il était montré que la volonté de puissance incarnée en volonté de savoir entraîne l’homme dans l’éloignement de Dieu.[11] Quant à moi, je préfère parler de l’éloignement de toute éthique transcendante prônant une limite à l’abaissement, et à l’annihilation de l’homme en tant qu’autre moi-même, c’est-à-dire d’une éthique de la pitié et de la compassion authentiques, celle qui nous contraindrait soit à passer outre les lois pragmatiques des hommes politiques (comme l’expose l’Antigone de Sophocle, dont il faut rappeler que ce n’est qu’une pièce de théâtre à vocation cathartique), soit à partager ce que l’on possède comme cela est conté par Grégoire de Tours dans ce qui est pour moi, agnostique, la version hagiographique de la métaphore du manteau de Saint Martin.
En effet, les projets éthiques, théologiques ou philosophiques, comme représentations d’une imagination qui s’effraie des résultats catastrophiques des pratiques réelles, se heurtent à l’égoïsme propre à la puissance du connaître en l’homme. Il s’agit là d’un conflit insoluble en ce que volonté de savoir et volonté de puissance fonctionnent comme le destin inexorable (Aνάγκη/Anánkê) d’une damnation qui fut attribuée à l’homme : son intelligence supérieure[12] qui lui concède le pouvoir de réaliser aussi bien l’Orphée de Monteverdi, la Passion selon Saint Matthieu, Don Juan, le cycle du Ring, le Sacre du Printemps, l’œuvre de Miles Davis, l’Italie de la Renaissance, Velasquez, Picasso, Brâncusi, les cathédrales romanes et gothiques pour rester en Europe, et simultanément, et d’accomplir, entre autres choses, le programme systématique du massacre des Indiens et des Australiens, la quête du plus grand profit par le commerce des esclavages (le commerce triangulaire), de prétendre imposer une seule vérité par les guerres de religions ou la guerre de Trente ans, de ravager l’Europe au nom de la Liberté, d’organiser des famines aux Indes et la Guerre de l’opium en Chine pour en retirer d’énormes profits, de s’entretuer à une échelle inédite dans la Guerre civile étasunienne sans réussir à trouver un compromis politique, et, last but not least, d’orchestrer les grands carnages, les boucheries, les exterminations et les génocides inouïs du XXe siècle au non de la « race des seigneurs », de la domination japonaise, de la puissance coloniale (l’Indonésie néerlandaise, un exemple bien oublié aujourd’hui), des « lendemains qui chantent », ou… de la démocratie libérale…
Aussi misère et pauvreté quotidiennes, avec le cortège d’illusions d’un monde meilleur pour tous, s’inscrivent-elles parfaitement dans ce schème de désespoirs dans l’asthénie, et d’espoirs dans la plus grande violence qui engendrent ce que Bernanos appela naguère « Les grands cimetières sous la Lune »… Or, en dépit de ce que je pense avoir montré de l’ontologie du comportement humain, de telles situations sont pour moi inacceptables, ce qui me place dans un état aporétique que j’assume. Demeure pourtant l’énigme… la plus simple, mais la plus secrète, la plus mystérieuse, car, en dépit de rarissimes moments de violence extrême, c’est l’extraordinaire longanimité des pauvres… Encore un paradoxe de l’homme, et la preuve que l’intelligence supérieure qui lui fut accordée s’accommode fort bien de la servitude volontaire…
« Le "politiquement correct" a été inventé pour permettre aux imbéciles qui n’ont rien à dire de parler et d’écrire sans cesse et obliger les gens de bon sens à se taire. » (Anonyme)
[45] Cf., Mike Davis, Planet of Slums (Le Pire des mondes possible), op. cit., voir dans chaque chapitre les diverses pages consacrées à cette spéculation.
[62] « Ackerbau ist jetzt motorisierte Ernährungsindustrie, im Wesen das Selbe wie die Fabrikation von Leichen in Gaskammern und Vernichtungslagern, das Selbe wie die Blockade und Aushungerung von Ländern, das Selbe wie die Fabrikation von Wasserstoffsbomben., in Martin Heidegger, Bremer und Freiburger Vorträge, Gesamtausgabe, Bd. 79, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1994 (traduction de Gérard Guest, in La Censure à son comble ! ou De l’art de hurler avec les loups porté à son plus haut niveau. Quand des intellectuels français volent au secours de la volonté de censure !, cf., le site, Paroles des jours, 2005 : « Le travail des champs n'est plus maintenant qu'industrie agro-alimentaire motorisée, le Même, quant à l'aître, que la fabrication de cadavres dans des chambres à gaz et des camps d'extermination, le Même que le blocus et la réduction de pays entiers à la famine, le Même que la fabrication de bombes à hydrogène. » Je n’ajouterai rien à ce sujet sur les piteux leurres lancés par Lacoue-Labarthe, (Magasine Littéraire, 443, 5 juin 2005), pour ne pas en dire plus, ni sur les pitoyables et misérables falsifications d’Emmanuel Faye pour faire dire à ce texte exactement le contraire de ce qu’il dit à l’évidence… Toutes ces entourloupettes – c’est-à-dire ce qui s’apparente à de la bassesse universitaire entremêlée d’une lâcheté et d’une malhonnêteté foncières –, ont été démontées et dénoncées pour ce qu’elles sont par Gérard Guest dans l’essai sus-mentionné, qu’il lui soit ici rendu hommage pour la force de sa démonstration et l’endurance de sa détermination. Voir aussi le roboratif, François Fédier (sous la direction de…), Heidegger à plus forte raison, Fayard, Paris, 2007.
[65] Le seul penseur post-heideggérien qui a ébauché une piste sérieuse qu’il convient de poursuivre, demeure Gérard Granel dans un texte inégalable et jusqu’à présent inégalé : « Les années trente sont devant nous. Analyse logique de la situation concrète », in Études, Galilée, Paris, 1995.