
Dépolitisation
de masse et disparition
de la gauche
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Analyse
du cas polonais depuis 1989
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Depuis le début du XXe siècle, on a parfois soutenu l'hypothèse
que la périphérie orientale de l'Europe, à cause de son caractère
proche mais « archaïque », préfigurait souvent les
processus qui allaient s'étendre ensuite vers l'Ouest. On ne peut
nier que les premiers gouvernements sociaux-démocrates occidentaux
ont vu le jour seulement après que la Russie,puis ses voisins, aient
opté pour le socialisme. Et quoiqu'on pense de cette hypothèse, on
ne peut pas nier non plus que depuis 1989, les anciens pays du bloc
de l'Est ont servi de terrain d'expérimentation aux
politiques néolibérales imaginées et souhaitées par les élites
possédantes occidentales. Il est clair que les nouvelles-anciennes
élites des ex-pays socialistes se sont attelées dans la
plupart des cas, avec une ardeur de néophyte, à
la mise en place de politiques néolibérales accompagnées de sauces
qui traditionalistes en apparence, qui nationalistes en apparence,
qui religieuses en apparence, qui libérales bobos en apparence, etc.
Avec les résultats que l'on connait : une nord-américanisation des
modes de vie des nouveaux possédants et une latino-américanisation
de celui des masses. Bref, comme l'annonçait Nikita Khrouchtchev au
sortir des rigidités staliniennes qu'il avait lui même imposées à
ses compatriotes avant d'opérer un retournement digne d'une danseuse
étoile du Bolchoï, on a bien réussi là-bas à « rattraper
l'Amérique ! ». Mais comment tout cela a-t-il été possible ?
Comment cela s'est-il réalisé ? Et quels sont les résultats de ces
politiques ? Nous donnons ici la parole à un des anciens
acteurs du combat des
ouvriers polonais d'avant 1989, toujours militant de base, et pour la
base. Il nous apporte le
regard envers ces changements de ceux qui n'en profitent pas, et il
tente de décrire la scène politique et sociale polonaise à l'étape
actuelle. D'une certaine façon, cet article ne répond pas seulement
aux questions que l'on peut se poser si l'on veut suivre l'évolution
d'un pays comme la Pologne, car on ressent bien qu'il décrit quelque
chose qui est aussi souvent présent désormais dans la réalité des
sociétés occidentales. La disparition de la vitalité et de
l'engagement social dans des sociétés désenchantées et
apathiques, dans des
sociétés que l'auteur décrit comme étant en état d'hypnose.
Suite à l'emploi de
méthodes économiques et médiatiques jusque là inédites à une
telle échelle par les puissants du moment.
La Rédaction
Dépolitisation
de masse et disparition
de la gauche
-
Analyse
du cas polonais depuis 1989
Juin 2010
Piotr Ikonowicz*
L'antidote
au manque de sentiment, à l'atomisation, à l'indifférence envers
l'injustice, c'est l'empathie : la capacité à ressentir un lien
avec celui qui souffre, à se placer dans sa situation, à
s'identifier à ses pensées, à ressentir ce qu'il ressent.
Toutefois, à l'heure de la panique généralisée dans un monde où
il est préférable de ne pas aller faire des examens médicaux car
de toute façon on n'aura pas les moyens pour se soigner, c'est
devenu un exercice difficile ou même impossible. Personne ne veut
même imaginer ce que cela signifie d'être rejeté, expulsé,
repoussé. Voilà ce qu'on expulse de sa conscience. C'est cette peur
de penser qui permet de dénoncer les victimes du système sous les
applaudissements de ceux dont le tour n'est pas encore arrivé. Le
spectateur objectif, donc celui qui n'est pas encore totalement
paniqué par le théâtre de la vie sociale, se retrouve devant un
choix. Ou bien nous sommes face à de méchantes gens qui augmentent
en nombre et qui méritent d'être punies, sous forme de pauvreté
pour leurs péchés, ou bien c'est le système qui fait naître de
plus en plus de victimes innocentes, et alors le seul choix rationnel
est de s'y opposer avant que le nombre de victimes n'augmente encore.
Décidez vous avant qu'il ne soit trop tard. Car les décisions
prises une fois l'exclusion sociale accomplie perdent de leur
importance.
La
scène politique polonaise en 2010 est toujours loin d'avoir débouché
sur une structuration durable. Depuis le début de la transformation
systémique, elle a toujours été marquée par l'apparition
continuelle de nouveaux partis politiques qui disparaissaient
ensuite, pour laisser place à d'autres. Depuis quelques années
cependant, on parle de plus en plus en Pologne de la cristallisation
d'un système bipartis. Les enquêtes
donnent en effet à la « Plateforme civique » (PO) et à
« Droit et Justice »
(PiS) plus de 80% des réponses favorables, tandis que les débats
publics sont dominés par ces deux formations. Le Parti agrarien
polonais PSL, membre de la coalition gouvernementale, comme
l'Alliance de la gauche démocratique (SLD)
sont de plus en plus marginalisés dans la vie politique, descendant
désormais l'un ou l'autre souvent au-dessous de la barre fatidique
et éliminatoire des 5% d'intentions de vote. Les agrariens ne font
montre d'aucune spécificité idéologique ou programmatique,
et restent dans l'ombre de PO. La SLD de son côté ne parvient pas
vraiment à rivaliser avec le PiS, le principal parti d'opposition
sur le thème des exigences sociales ou des attaques visant le
gouvernement.
Pour
comprendre la politique polonaise en l'an de grâce 2010, il faut
savoir que ni le système partisan ni la démocratie n'ont
profondément pris racine dans la société polonaise, et que les
partis constituent le plus souvent un phénomène médiatique,
virtuel, plutôt qu'une réalité sociale. Il suffit de savoir que
tous les membres des partis politiques enregistrés dans la
République de Pologne pourraient se rassembler dans un grand stade
de football. Le parti gouvernemental déclare compter 50 000
adhérents, mais seule une petite moitié de ce nombre a participé
aux primaires visant à désigner le candidat du
PO aux élections présidentielles. Pour un tel parti, qui regroupe
des personnes éduquées, bien placées et habitant dans les grands
centres urbains, un taux de participation si faible n'étonne pas,
mais nous pousse à réfléchir sur la véracité du nombre officiel
de ses adhérents. Ce n'est pas par hasard non plus si le
PO compte, malgré tout, le plus grand nombre de membres, même si
les sondages montrent qu'il
devrait plutôt en avoir beaucoup plus. Il faut en effet réfléchir
sur ce mystère qui fait que dans un pays comptant 38 millions
d'habitants, un parti qui obtient dans
les sondages régulièrement 50% et plus d'appuis ne compterait que
50 000 membres au maximum.
Quels
partis post-modernes d'un nouveau type ?
Pour répondre à
cette question, il faut d'abord savoir qui adhère en Pologne à un
parti politique, et sur quelle base. Quand on se rend à une réunion
du parti politique gouvernemental, on constate que la majorité des
présents portent le complet cravate, l'uniforme de travail des
bureaucrates. Et effectivement, ces gens vont en réunion pendant
leurs heures de travail. Ce sont des personnes qui doivent leur poste
au Parti. Ces partis ressemblent donc à des bureaux
de l'emploi, ses adhérents et les membres de leurs familles trouvant
par leur intermédiaire des postes dans la fonction publique,
l'administration d'État ou territoriale, et les entreprises d'État.
On a d'ailleurs constaté que le nombre des adhérents aux partis
politiques a augmenté après la réforme de l'administration
régionale qui est passée en 1999 de deux à trois échelons, à
l'époque du gouvernement de Jerzy Buzek (Action électorale
« Solidarité »), ce qui a permis d'augmenter le nombre
de postes à pourvoir pour les partis remportant les élections. En
un mot, 50 000, voilà le nombre d'adhérents difficile à dépasser,
car il n'existe pas plus de postes à pourvoir dans l'État pour la
nomenclature de n'importe quel parti. Tous les partis gouvernementaux
approchent donc de ce nombre d'adhérents, sans pouvoir le dépasser.
L'absence de principes idéologiques ou d'idéaux clairs dans les
différents programmes aboutit aussi au fait que ce sont souvent les
mêmes personnes qui occupent les mêmes fonctions dans
l'administration, tout en appartenant successivement à différents
partis gouvernementaux. On peut considérer ce phénomène comme
positif sur le plan de la continuité et de l'accumulation
d'expérience pour le service public, mais il démontre qu'il existe
un rapport utilitaire, pragmatique, pour ne pas dire cynique, envers
la politique qui n'existe en fait que pour ces quelques citoyens et
citoyennes de la République de Pologne qui se décident à adhérer
à un parti politique.
Cette aliénation et ce
clientélisme des partis politiques font que le prestige politique de
la profession de politicien est excessivement bas. Dans une récente
enquête d'opinion, on a proposé une liste de 36 métiers. Le
poste de ministre arrivait en terme de prestige à la 34e position,
celui de député à la 35e, et celui de permanent d'un parti
politique à la dernière place, 36ème, tous donc en dessous de la
fonction de coursier (32ème), ou d'ouvrier non qualifié de la
construction (31ème).
Cette attitude n'est qu'en apparence contradictoire avec la réaction
de la masse de la population à la catastrophe de Smolensk.
Même si nous mettons de côté le fait que cette réaction massive a
été chauffée par les médias qui ont souvent exagéré le nombre
d'assistants aux cérémonies de deuil, le regret réel devant la
mort des victimes de l'accident reste un fait réel, qui ne provient
pas du fait que les défunts étaient des politiciens, mais plutôt
des « célébrités ». Des personnes qui étaient tous
les jours présentes dans nos demeures, dans les bars et même dans
les gares de chemin de fer par l'intermédiaire de la télévision.
Ce décalage entre le jugement négatif envers les politiciens en
soi, et la tristesse pour le décès de célébrités nous montre
encore plus fortement que la politique polonaise est caractérisée
par son côté médiatique et non par son aspect social.
Les partis qui sont
absents de notre vie sociale quotidienne, s'invitent en revanche dans
notre vie privée par le biais des médias audiovisuels. Cette
existence médiatique leur permet donc de ne pas avoir à exister
dans la vie réelle de la société. Il n'y a donc pas de larges
débats avec la base partisane, car il n'y a tout simplement pas de
base. La soumission, qui est liée à la dépendance hiérarchique au
travail, entraîne la discipline de parti, discipline qui remplace la
démocratie à l'intérieur du Parti. Les communiqués des partis
suivent donc plutôt une voie allant de haut en bas que de bas en
haut. Les locaux des partis ne s'ouvrent qu'au moment des campagnes
électorales. L'absence d'enracinement des partis politiques au sein
de la population qui est, elle, obligée d'affronter quotidiennement
les règles brutales du marché, la force à consommer la politique
du gouvernement et des pouvoirs locaux, ce qui rend les partis
aveugles et sourds aux problèmes
sociaux les plus importants. Hormis une maigre couche de personnes à
succès, d'hommes d'affaire, les membres des partis politiques sont
en fait des employés occupant des postes sécurisés et financés
par les contribuables.
Dépolitisation
de masse
La faible
proportion de personnes ayant adhéré à n'importe quel parti
politique ne provient donc pas uniquement du désenchantement ayant
suivi le changement de régime politique, et qui vise la démocratie
représentative en soi. Ce désenchantement provient de l'absence de
tout changement de politique, quelque soit le gouvernement et
l'option politique nominale au pouvoir. Dans les domaines liés aux
besoins matériels fondamentaux de la société : adoptions des lois
du travail, politique salariale (et salaire minimum), niveau de
sécurité sociale, accès à l'éducation et aux soins, chômage,
niveau de réponse aux besoins de logement ou aux inégalités de
revenus et de propriétés. Le modèle néolibéral basé sur le
Consensus de Washington a en effet été maintenu par toutes
les équipes au pouvoir depuis 1989.
Cette absence de choix
politique n'est cependant pas la seule raison expliquant la faible
participation électorale, ou le refus d'adhérer à un parti. Il
faut aussi rappeler qu'à l'époque de la Pologne populaire n'importe
quelle activé sociale qui n'avait pas
été initiée au sommet était non seulement illégale, mais tout
simplement impensable pour la majorité des citoyens. Le résultat de
cette habitude a fait que la société a perdu toute capacité
d'auto-organisation. Le seul changement intervenu par rapport à
cette époque est le fait que, une fois tous les quatre ans, on vote,
et qu'ensuite il ne reste plus qu'à écouter, en se plaignant plus
ou moins. Nous avons donc affaire en Pologne non seulement à un
désert politique, mais à un désert civique. La prétendue
société civile ne constitue qu'un simple projet théorique sans
véritable base dans la réalité polonaise de 2010.
Il y a encore quelques
années, l'activiste social et chercheur Jakub Wygnanski
constatait que le mouvement social le plus massif, et qui se
développait le plus dynamiquement, était celui des comités de
parents protestant contre la liquidation des écoles dans le cadre de
la réforme de l'éducation et de l'administration. Aujourd'hui, la
seule trace d'une activité civique de base est constituée par le
mouvement des locataires qui constitue une réaction contre la mise
sur le marché très brutale et même sauvage du système locatif.
La majorité des organisations non gouvernementales sont en revanche
des entreprises élitistes, très professionnalisées, consacrant la
majorité de leur temps et de leur énergie à trouver des fonds pour
leur activité, et pour laquelle à un moment donné il se trouve des
fonds.
Enfin, l'image d'un
désert social et de la complète aliénation des individus au sein
de la société polonaise devient totale quand on prend en compte
l'effondrement du mouvement syndical. Dans un pays qui est arrivé à
la démocratie à la suite d'un mouvement de grève massif ayant
porté l'exigence de syndicats libres, le niveau de syndicalisation
est descendu au taux misérable de 8% ! Et cette proportion baisse
constamment à mesure qu'on privatise d'autres pans de l'économie
qui n'ont pas encore été privatisés. La création d'une
organisation syndicale est devenue en fait impossible, tant pour des
raisons légales que politiques. Le mouvement syndical n'a obtenu
aucune représentation notable dans les organes représentatifs,
malgré le fait que les deux plus grandes centrales syndicales ont
toujours avec conséquence appuyé « leur » parti : NZSS
« Solidarnosc » pour le PiS, et l'OPZZ pour la SLD. Les
articles de la constitution et du droit garantissant les droits
syndicaux restent donc sur le papier, et la Diète introduit
constamment de nouvelles limitations visant le mouvement syndical.
La majorité des
Polonais et des Polonaises n'appartient donc à aucune organisation,
et ceux-ci ne connaissent personne
autour d'eux qui serait actif socialement ou politiquement. La
« fenêtre » de l'écran de la télévision suffit pour
les séparer de la politique et de la démocratie. Cette anomie
sociale fait que sur la scène
politique, le discours public est libre de tout lien clair et de
toute intermédiation avec la vie de la
société réellement existante. L'Union européenne a proclamé
l'année 2010, année de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion
sociale, mais aucun des quatre partis politiques parlementaires, et
aucune station de télévision ou de radio ou aucun
des grands organes de presse, n'ont porté leur attention sur
ce sujet. Nous avons seulement appris par le biais d'un communiqué
provenant de l'UE qu'un enfant sur quatre en Pologne était
sous-alimenté. C'est aussi l'Union européenne qui nous a informé
du fait que plus de la moitié de la société polonaise était
pauvre, car les élites politiques polonaises ne se sont pas
intéressées à ce sujet, malgré le fait que l'UE a déclaré que
les enquêtes effectuées en Pologne avaient été menées par des
chercheurs polonais.
La
Plateforme civique, ou le parti auquel on veut s'identifier
Après la période
marquée par le conflit historique entre « Solidarnosc »
et les hommes de l'ancien système « socialiste » qui,
comme le futur président de la République, Aleksander Kwasniewski,
avaient « choisi l'avenir », le moment d'un nouveau
conflit semble arrivé. Un conflit entre la Pologne de catégorie A
et celle de catégorie B, entre celles que les populistes appellent
les « enseigneux » (« wyksztalciuchy »),et
celle que les élites possédantes
appellent « les bonnes femmes couvrant leurs cheveux avec un
bonnet de laine »,
entre la Pologne catholique, conservatrice sur le plan des mœurs, et
la Pologne « progressiste », la nouvelle classe moyenne,
et tous ceux qui ont cru dans ce mythe. Un conflit entre la tendance
récurrente menant vers une catharsis morale devant éliminer les
souffrances et les injustices par le sourire et l'optimisme du
bureaucrate cachant les conflits sociaux et les problèmes, au nom de
la concorde. Car les deux partis, PO et PiS, font tous les deux
référence à une seule forme du vivre ensemble : la communauté
nationale. Et la gauche nominale, la SLD, a accepté de se moûler
dans ce langage. Tous les acteurs de la vie politique ont donc
plein de « Polonais » à la
bouche, et ils les déclinent sur tous les tons. Ce n'est
qu'exceptionnellement, et plutôt dans la bouche de quelques
intellectuels encore invités à la télévision, que des mots comme
« société », plus rarement « groupe d'intérêt »,
et pratiquement jamais « classe » résonent.
Il n'est donc pas étonnant de constater que l'escapade exotique du
chef et candidat aux élections présidentielles de la SLD, Grzegorz
Napieralski, à six heures du matin devant les grilles d'une usine a
provoqué tout au plus un grand étonnement, aussi bien de la part
des ouvriers que de l'opinion publique. Ce sont les haussements
d'épaule qui en fait ont dominé. Ce beau geste en effet ne pouvait
annuler les nombreuses années de rhétorique nationale, de
rhétorique sur le solidarisme social qui n'avaient rien à voir avec
la tradition et l'éthique de la gauche.
Plus de 70% des Polonais
déclarent cependant que leur situation matérielle n'est pas
mauvaise.
Alors même que les experts des banques déclarent que c'est faux,
car ils connaissent au mieux la situation difficile de leurs clients.
Ce constat est confirmé par le simple fait que c'est une proportion
comparable de membres de la société polonaise qui ne prend pas de
vacance, non par workolism, mais tout simplement parce qu'ils
en sont incapables matériellement. Le besoin d'être un homme à
succès provenant de la nouvelle échelle de prestige mercantile fait
que même ceux qui ne font qu'aspirer à pouvoir être considérés
comme des gens à succès s'identifient à PO, le parti de ceux qui
prospèrent. La généralisation du fait que ce sont les gens les
moins bien placés, les moins éduqués, provenant de la province et
non des métropoles qui votent pour PiS n'a fait que renforcer cette
tendance. Ces gens « optimistes » ne veulent tout
simplement pas être associés ou s'identifier aux perdants. Cette
tendance est particulièrement forte dans la jeunesse qui ne connait
pas d'autre monde que celui où personne n'a droit à quoique ce
soit, et dans lequel il faut tout conquérir avec ses dents et ses
griffes. Ils acceptent donc avec calme leur difficile situation de
départ dans la vie, en ayant confiance dans ce que leur affirment la
publicité et le marketing politique des puissants. L'absence
de liens horizontaux réduit leur monde à celui de la famille la
plus proche et aux amis, ce qui les condamnent à être « mangés »
intellectuellement par les spin doctors des campagnes
politiques. Les faibles, les malades, les anciens, les chômeurs, ou
tout simplement les pauvres, deviennent tout simplement invisibles
dans ce monde à succès. Ils ne créent pas de problème qui
pourrait être formulé par quelqu'un, ici ou là, et qu'il faudrait
alors résoudre d'une façon ou d'une autre.
Le monde de PO, c'est le
monde d'un spectateur de match de football
qui applaudit éternellement l'équipe gagnante. Cette équipe a
pour nom « PO & Pologne ». « Pologne &
PO ». Le plus pauvre des chômeurs, en votant pour PO, éprouve
le sentiment qu'il a gagné, puisqu'il a parié dans ce match sur
l'équipe gagnante. Car personne ne veut être perdant. Puisque l'on
sait que personne ne se soucit des perdants ? La seule équipe c'est
donc PO, c'est « la Pologne », avec son drapeau rouge et
blanc. Nous avons donc en Pologne les meilleurs spectateurs du monde
qui, comme les tifosi italiens, sont en état d'oublier leurs
problèmes quotidiens, leurs échecs personnels et leurs factures
impayées, dans les stades. Le premier ministre se félicite que la
Pologne gagne encore une fois, et avec elle ses supporters.
Nous sommes les seuls dans toute l'Union européenne à avoir une
croissance économique. Nous pouvons regarder de haut tous les
autres, y compris les pays plus riches.
Car « le Polonais sait faire ! »
Le parti libéral PO qui
a dans son programme de tout privatiser ce qu'il est possible de
privatiser, d'assainir les finances publiques en coupant sur le
budget national, et même d'introduire un impôt non progressif, se
présente comme étant le parti de toute la nation. En faisant
soigneusement en sorte de ne pas montrer les conflits existant entre
les groupes d'intérêts, et en ne se prononçant pas
clairement pour aucune des parties en conflit, lorsqu'ils se
produisent. Il est comme la patrie, comme un puissant papa qui aime
tous ses enfants. Même lorsqu'ils se querellent. Il a rompu
clairement avec le langage de l'idéologie, en faveur du langage tenu
à l'époque du socialisme de Gierek dans les années 1970 sur
« l'Unité morale et politique de la nation »,
par la monopolisation de la scène politique par le parti du premier
ministre, Donald Tusk. Puisque nous sommes tous des Polonais et que
nous avons tous de « bonnes intentions », il suffit dès
lors que nous cessions de nous plaindre et que nous nous mettions
tous au travail, et l'on constatera automaiquement que, comme à
l'époque des slogans du socialisme réel finissant, « La
Pologne va se renforcer, et les gens vivront de mieux en mieux ».
Ceux qui ont connu de
façon consciente la Pologne populaire se rappellent quelle
importance revêtait alors les nominations aux postes de 1er
secrétaire des organisations régionales du Parti. De quel parti ?
Bien, de « celui-là » voyons, du seul qui existait
alors. C'est à partir de ce siège régional que le « baron »
Edward Gierek a atterri au pouvoir. Et donc, lorsqu'au début de
2010, les médias ont commencé à porter une attention accrue aux
conflits visant à conquérir les postes de chefs des organisations
régionales de PO, cela a sonné à nos oreilles comme une vieille
mélodie bien connue. La seule question
publique d'importance était devenu la conquête d'un poste régional
pour ce seul parti. Il n'y a dès lors plus qu'un pas à
faire pour arriver à la situation où, lorsqu'on dira « le
Parti », nous saurons tous qu'il s'agit du
PO.
Vers le
modèle mexicain ou vers celui des USA ?
La crainte que le
PO puisse devenir pour les prochaines décennies une espèce de Parti
révolutionnaire institutionnel à la
mexicaine
n'est pas si exagérée que cela pourrait sembler
au premier coup d'œil. Rappelons que les partis politiques
n'existent et n'ont de membres en Pologne que parce qu'ils arrivent
au pouvoir de temps en temps, et qu'ils distribuent alors des postes.
A cela, ajoutons le fait que le système de contrôle des médias
publics et que le système de financement des partis politiques ferme
la voie du parlement et à
l'existence politique aux nouveaux partis; et que ceux qui restent
pendant plusieurs mandatures hors du gouvernement sont condamnés à
l'état végétatif, puis à la mort (...). Hors
du parlement, il n'existe aucun moyen de reconstruire sa position
politique en s'appuyant sur une base sociale, car les partis n'en
ont pas. Leur seul appui, c'est le monde du business et
l'appareil administratif. Dès lors que l'on a perdu l'appui de ce
dernier, on peut oublier aussi celui du business. Les patrons
constituent d'ailleurs le seul groupe d'intérêt assez bien organisé
et influent.
Nous avons en Pologne
quatre partis parlementaires, et les sondages montrent qu'il ne
pourrait plus y en avoir que trois après les prochaines élections.
Le PiS constitue l'alternative au pouvoir de PO, mais, pour la
première fois dans l'histoire de notre parlementarisme, il ne semble
pas en état ne serait-ce que de s'approcher de la position du parti
au pouvoir, malgré le fait que tout parti au pouvoir perd en
principe de l'influence au fur et à mesure que
le temps passe.
Il n'y a que deux explications possibles à ce nouveau phénomène
intéressant. Ou bien PO gouverne de façon formidable,
et les gens vivent si bien sous ses gouvernements que c'est la raison
qui explique la défaite de l'opposition
dans les sondages, ou bien ce que propose l'opposition
ne résiste pas à la concurrence de l'offre du parti gouvernemental.
La première hypothèse
ne tient pas, dès lors qu'on mesure les chiffres dramatiques
montrant l'augmentation des déficits dans les budgets familiaux, le
taux de chômage élevé, l'absence de toute politique sociale, les
bas salaires, le temps de travail le plus élevé en Europe, et ce
qui va avec, le taux élevé d'exploitation. Il semble donc plutôt
que les gens veulent voter PO non pas à cause d’un grand
bonheur qui les comblerait d'aise, mais plutôt par manque de
vision alternative.
Le grand succès du PiS
et des frères Kaczynski après 2004 provenait du fait, qu'ils
avaient alors réussi à occuper les deux principales fonctions du
pouvoir dans l'État à partir d'une analyse très rationnelle des
difficultés et des injustices répandues dans la société lors des
transformations systémiques. Les Kaczynski furent les second après
1989 (après l'épisode de l'exotique et éphémère candidat
Tyminski qui avait, en 1990, du fond de sa forêt amazonienne,
apporté en Pologne l'idée que le capitalisme était une mauvaise
chose)
à dire que le roi était nu. Lors de leur campagne présidentielle
comme législative de 2004, ils ont commencé, bien
qu'appartenant moralement à la droite traditionaliste, à
utiliser un langage de gauche portant sur les inégalités sociales,
les dangers induits par la privatisation de secteurs sensibles comme
la santé, et finalement les divergences d'intérêts entre la
société polonaise, les banques et l'oligarchie financière
mondiale. La SLD n'avait jamais eu le courage d'utiliser une telle
rhétorique si radicalement de gauche. En entendant cette rhétorique
nouvelle, les gens en ont conclu qu'enfin, quelqu'un disait la vérité
sur les vrais problèmes, et qu'il ne s'agissait plus d'un conflit de
salon à base de méchancetés. Et ils ont donc voté, en pensant que
celui qui les avait enfin remarqués, serait en état de les aider.
La déception fut donc double.
Les
gouvernements Kaczynski furent en effet trop concentrés sur la lutte
visant le PO et sur la dénonciation de réseaux mythiques
pour pouvoir réaliser leurs promesses explicites et implicites. Et
aussi, parce que l'atmosphère de conflits permanents, de soupçons
et de chasse aux sorcières avait provoqué la fatigue d'une opinion
refusant la psychose collective. La société a donc accueilli avec
soulagement les gentils et polis dirigeants de PO lors des élections
suivantes, en les soutenant massivement. L'aventure des frères
Kaczynski vers la gauche avait seulement permis de confirmer la thèse
aussi vieille que la démocratie, selon laquelle les politiciens ne
remarquent les autres gens que lorsqu'ils ont besoin de leurs voix.
Le drame du PiS provenait du fait que ses dirigeants croyaient dans
l'existence d'un réseau de pouvoir mais qu'ils n'ont pas compris, ce
qui aurait été compréhensible pour une vraie gauche sociale,
qu'ils ne devaient pas s'attaquer à des réseaux, mais au
capitalisme périphérique en soi, dans sa version darwiniste
polonaise brutale. Et, dès lors, ils se sont heurtés à un mur.
Sans chercher, par exemple, à sonder l'honnêteté des frères
Kaczynski, leur promesse électorale phare de construire 3 millions
de logements locatifs était irréalisable. En
effet, cela aurait signifié la fin des bénéfices
extraordinaires en faveur des developpers et des banques
accordant les crédits hypothécaires.
De toute façon, rien ne montre qu'ils ont réellement essayé de
réaliser leur projet.
L'expérience humiliante
dès lors de leur grosse défaite
électorale et les notations élevées accordées à PO depuis ont
amené le PiS à rejeter désormais non seulement leur stratégie
initiale de conflits incessants et de querelles, mais aussi toute
rhétorique sociale et de gauche. Le PiS ne peut donc plus que
chercher à exploiter les différences culturelles, religieuses, dans
le cadre d'une société polonaise qui devient de plus en plus
matérialiste, qui va de moins en moins à la messe et qui donne de
moins en moins à la quête, ce qui ne lui promet pas de grandes
perspectives d'avenir.
Lorsque donc Jaroslaw
Kaczynski, candidat au poste de président laissé vacant par son
frère mort tragiquement, a déclaré qu'il voulait construire le
capitalisme et a renoncé à attaquer le parti gouvernemental, il
semble s'être soumis à la règle de devoir jouer le rôle d'une
force qui allait elle-aussi promouvoir encore la même politique
néolibérale, celle contre laquelle il n'y a pas si longtemps il
était pourtant arrivé au pouvoir. La nation unie autour du cercueil
de Lech Kaczynski s'unifie aujourd'hui autour du gouvernement dans la
lutte contre les effets des inondations
massives qui ravagent le pays depuis quelques semaines. Le
besoin de s'unifier dans une communauté nationale artificielle
permet d'éliminer du débat public les sujets qui divisent, et dont
la solution devrait être la mission qui incombe aux politiciens et à
la démocratie. Le PiS en est réduit au rang d'un
PO plus petit. Séparé du pouvoir, des influences et des
postes donc. Condamné à une vie végétative sur les bancs de
l'opposition pour une, voire deux mandatures, et il pourrait dès
lors s'assécher de la même façon que
s'est asséchée la SLD, dès lors
qu'elle s'est retrouvée exclue du pouvoir. Au fur et à mesure de
l'éloignement des perspectives d'un retour rapide au pouvoir, les
rangs du PiS, déjà maigres et limités à des cadres, pourraient
s'effilocher. Il ne restera alors sur la place publique que le parti
du pouvoir et du succès, le monstre télévisuel, invincible, et qui
va agrandir chaque année sa force de
persuasion et de contrôle. Hypothèse probable mais qui reste à
vérifier.
L'état
des partis paysans : Autodéfense et PSL
Il faut encore
rappeler qu'en 2010 le candidat paysan du mouvement « Autodéfense »,
Andrzej Lepper, est parti en campagne avec le slogan : « Je
ne suis pas un de ceux là, je suis l'un d'entre vous ».
Lorsque Lepper a commencé à monter dans la vie sociale et politique
dans les années 1990, des paysans étaient derrière lui, car il se
battait pour qu'ils aient une vie meilleure.
Ils organisaient le blocage des routes, il n'y avait alors pas
d'ordinateurs dans les écoles rurales, pas d'argent dans les poches
et on ne donnait que quelques centimes pour chaque récolte, si
seulement les paysans arrivaient à la vendre. « Autodéfense »
a été le seul parti politique qui soit né après 1989 d'une
rébellion, d'une auto-organisation sociale sur la base d'un groupe
social précis – les agriculteurs, et principalement ceux qui
avaient les pieds dans les réseaux de commerce. Lorsque Lepper est
arrivé au parlement toutefois, il a mis un complet veston, et il a
commencé à trébucher. Il a perdu ce qui constituait sa force –
sa base sociale. Les dotations de l'UE ont fait le reste. Mais sa
tentative de revenir maintenant sur le devant de la scène n'est pas
pour autant totalement dénuée de sens. S'il a compris sa faute, ce
que laisse montrer son slogan électoral, alors il gagnera en clarté
par rapport aux autres candidats qui en sont en majorité dépourvus,
ce qui pourrait à terme constituer un atout difficile à contrer.
Car si Kaczynski a pu devenir un libéral, cela ne serait même pas
crédible pour Lepper. C'est plutôt de son côté donc que l'on
aurait pu s'attendre à une rhétorique sociale, et non de la part du
candidat de la SLD Napieralski.
Le PSL, l'autre parti
paysan, constitue un autre phénomène social intéressant. C'est le
parti de la classe moyenne rurale, et pas seulement rurale, de son
business aussi. C'est un
parti-entreprise qui possède beaucoup d'entreprises, en particulier
dans le secteur agro-industriel. Une force économique s'appuyant sur
la prise de contrôle de l'industrie agro-alimentaire par des
intérêts privés, ou directement par l'appropriation au profit du
Parti, en liaison avec des organisations sociales uniques comme celle
des pompiers volontaires, dont Waldemar Pawlak, le chef du Parti, est
le dirigeant, ce qui lui permet de contrôler beaucoup de communes et
d'arrondissements ruraux. C'est donc un pouvoir stable, enraciné par
le biais de réseaux d'affaire et de connaissances. Lorsque la
situation était difficile pour les agriculteurs, le PSL ne disait
rien. C'est « Autodéfense » qui appelait les gens au
combat, et qui a commencé ensuite à
distribuer les postes. Mais lors de l'accès )à ces postes, on n'a
pas vu les mêmes que ceux qui avaient organisé le blocus des
routes, un phénomène aussi ancien que le monde. Et on ne doit donc
pas s'étonner si une grande partie des conseillers locaux et des
notables d' « Autodéfense » ont alors rejoint le PSL et
ses réseaux bien rodés. Car le PSL constitue le seul parti en état
de survivre longtemps, non seulement à l'écart du camp
gouvernemental mais même hors du parlement. Car il est présent au
parlement pour la même raison que celle qui fait que la majorité
des adhérents d'un parti fait de la politique. Par intérêt
personnel. On voit d'ailleurs bien que le PSL joue en permanence le
rôle de balance du pouvoir, de commis aux coalitions, avec les
libéraux de la SLD puis ceux de PO, ce qui démontre qu'il ne s'agit
pas d'idées, et même pas d'accès au pouvoir, mais d'accès à
l'argent. Et c'est cet argent qui permet à ce parti de durer.
A la
recherche de la gauche
On peut dire que la SLD
est un groupe « post-communiste » en ce sens qu'elle n'a
rien à voir réellement avec le communisme, ou même avec le
socialisme, sous aucun rapport. Ayant peur du bagage historique
qu'elle portait, elle s'est même fait un point d'honneur à se
placer à l'avant-garde des transformations systémiques qui ont
amené le pays à la crise sociale qu'il connait. On se serait trompé
donc au départ si l'on supposait que la campagne électorale du
leader de la SLD, Grzegorz Napieralski, allait se concentrer sur des
questions du type : injustice du système fiscal, allocations
sociales ou salaire minimum trop faible. Pourtant, la campagne très
personnelle de Napieralski a changé la donne car, contre l'appareil
de son parti, il a forcé la réapparition de slogans sociaux et de
gauche. Dans la grande querelle entre les deux Polognes, entre les
libéraux et les démocrates chrétiens conservateurs, la SLD en tant
que parti joue néanmoins globalement plutôt le rôle d'un
spectateur qui ne comprend pas vraiment ce qui se passe plutôt que
celui d'un arbitre ou d'un sujet autonome.
Dans ce débat qui
divise tout le pays, il faut choisir clairement son camp, sinon on
perd l'appui des deux. Les sondages misérables caractérisant depuis
quelques années la SLD démontrent justement cela. Ce parti préfère
s'appuyer désormais sur des slogans anticléricaux,
sur les questions de mœurs, en imitant le premier ministre espagnol
Zapatero. Son problème est cependant que l'Eglise espagnole avait
collaboré avec le régime fasciste de Franco et que les opinions
anticléricales étaient incomparablement plus fortes en Espagne
qu'en Pologne, où l'opposition contre le régime non démocratique
du Parti ouvrier unifié polonais d'avant 1989 avait trouvé refuge
dans les églises. Ramener la gauche à des questions idéologiques
et de mœurs a placé la SLD parmi les partis bourgeois
socio-libéraux. Les enquêtes d'opinion démontrent qu'en Pologne le
besoin pour un tel parti atteint rarement 10% de la population. On a
fort justement décrit parfois la SLD non pas comme un rassemblement
d'idées, mais une alliance de biographies communes liées au pouvoir
d'avant 1989. Ce qui rassemble ce parti, c'est la crainte commune
d'une limitation des droits civiques ou sociaux dans le cadre de ce
qu'on a appelé la décommunisation (comme ce fut par exemple le cas
lors de la diminution des retraites pour les anciens employés de la
sécurité politique d'avant 1989).
En 1993, le parti du
future président Aleksander Kwasniewski
est apparu face au camp issu de l'ancien syndicat « Solidarnosc »
comme l'annonce d'un regard tourné vers l'avenir et non plus vers le
passé, un parti qui permettait de tourner la page de l'avant 1989
devenue rapidement anachronique. Mais aujourd'hui, cet atout
moderniste a été repris par la Plateforme civique.
Une analyse rapide de la
scène politique démontre qu'une simple promotion conséquente des
slogans sociaux au seul niveau des discours de la social-démocratie
européenne, en mettant toutefois de côté la « troisième
voie » de Schröder ou du New Labour, pourrait procurer
de grands succès à n'importe quel parti, ce qu'a finalement imposé
Napieralski et ce qui lui a ouvert une honorable troisième place au
premier tout. En particulier, parce qu'il suffit en Pologne de
mentionner les solutions apportées aux problèmes sociaux telles
qu'elles fonctionnent encore de façon réelle dans les pays de la
vieille UE, ce qui légitime ce type de programme de réformes
sociales. Qu'est-ce qui fait donc que la SLD s'est enracinée pendant
des années seulement sur des positions de parti anticlérical et s'y
maintient ? Un de ses leaders influents, Krzystof Janik, a apporté
autrefois une réponse partielle à la question de savoir pourquoi
son parti ne s'occupait pas des pauvres, en répondant que c'était
parce qu'ils ne votaient pas. Toutefois, après les dernières
révélations publiées par l'UE, d'où il ressort que 56% des
familles polonaises connaissent la pauvreté, cette réponse perd sa
valeur pragmatique.
Une explication de
nature sociologique semble donc plus proche de la vérité. En effet
parmi les troupes et les supporters de la SLD
« ex-communiste », on ne compte qu'une très faible
proportion de personnes socialement exclues ou menacées d'exclusion
sociale. Lors des conventions de ce parti, on constate toujours la
présence sur le parking d'une quantité impressionnante de voitures
de grandes marques, et le succès financier y est autant apprécié
que dans les partis libéraux. On trouvera dans ce parti très peu de
la honte typiquement social-démocrate devant les richesses
accumulées par certains de ses militants. Fait caractéristique, à
l'époque où la droite a essayé d'introduire un impôt progressif,
Marek Borowski, le leader d'alors de la SLD a contesté cette idée,
et les cadres du niveau moyen de ce parti ont alors massivement
imprimé des appels pour soutenir l'impôt unique. On considérait
alors Borowski dans la SLD comme un libéral, mais visiblement, il ne
parvenait pas au niveau de libéralisme de « l'appareil moyen
du Parti ». Les militants et les membres de la SLD, pour
reprendre une expression datant de l'époque d'avant 1989, ne sont
pas « sur de justes positions de classe», et ils réfléchissent
plus en tant que patron qu'en tant que travailleur.
Une
grande coalition pour une nation unifiée ?
Au fur et à
mesure de la découverte du fait que la domination de la Plateforme
civique (PO) sur la scène politique n'est pas l'effet d'une
conjoncture passagère, mais constitue une réalité durable, la
pensée politique de tous les autres partis devient chétive, et tend
à ressembler à une cour de garçons prétendant à la main d'une
demoiselle. Un tel défaitisme n'a même pas épargné le PiS, le
principal rival de PO. La fraction libérale du PiS mentionne de plus
en plus ouvertement son désir de réchauffer la vieille conception
d'une alliance PO-PiS, pour former une grande coalition des deux
partis qui ont réussi à dominer la vie politique polonaise au cour
des dernières années. Elle pourrait
apparaître de plus en plus possible au fur et à mesure qu'il
deviendra extrêmement facile de considérer comme une simple
rhétorique les différences de programme. Les deux partis qui
occupent sur le marché de la politique la place d'un oligopole
pourraient donc former à l'avenir un monopole.
L'extrême
gauche constituera-t-elle une avant-garde ou un épigone ?
Alors que la stratégie
de la SLD était depuis 1989 de gagner les élections pour occuper
les fonctions les plus liées au pouvoir, ce sans quoi elle ne
s'imaginait pas d'objectif politique, autant pour les militants des
petites organisations se situant à gauche de ce parti, la chose la
plus importante était de se constituer une base sociale, en
conservant l'espoir d'un prochain soulèvement, d'une révolte
sociale, ou même d'une révolution. Des partis comme le Parti
polonais du travail, la Nouvelle gauche, l'Alternative de gauche, la
Démocratie des travailleurs ne peuvent envisager de jouer un rôle
important sur la scène politique, mais les expériences accumulées
lors des luttes des travailleurs, des locataires ou dans les actions
anti-guerre leur permettent de former de nouveaux cadres pour la
future gauche polonaise qui entrera en scène, en traitant des vrais
problèmes et en recherchant des solutions réelles et progressistes.
Mais une telle évolution dépend de la mobilisation sociale contre
la politique de privatisation des bénéfices et de socialisation
des pertes. Contre l'équilibre budgétaire de l'État au prix d’une
amputation des budgets familiaux de la majorité des citoyens.
Le processus
d'accumulation et de concentration du capital impose des crises du
type de celle de la révolte grecque, et c'est dans un moment comme
celui-là qu'il faut être prêt à présenter une alternative. Mais
si la société n'entre pas dans le jeu, alors une telle gauche n'a
tout simplement aucune chance de naître. La poursuite de
l'intensification de l'exploitation et
de la différenciation sociale pourrait tout aussi bien se produire
dans une situation de silence total accompagnant une passivité
sociale complète. Plus les gens vivront mal, plus il sera facile de
les discipliner et de les manipuler. Une place pour la gauche sur la
scène politique est en train de se libérer, à cause du
retournement vers la droite effectué en ce moment par le PiS. Il
se peut que nous assistions à la fin de la période où le
PiS, en l'absence d'une gauche authentique, pouvait remplir en partie
ce rôle. Mais pour que cela puisse se réaliser, il faudrait qu'une
gauche existe. Ce qui nécessite un débat ouvert, avec la
participation de radicaux comme de pragmatiques.
Malheureusement,
l'establishment, et les principaux acteurs médiatiques, comme
TVN ou Adam Michnik,
savent que dans un pays comme la Pologne, le besoin social pour une
gauche augmente. Et ils s'y préparent. Ils ont parié sur un groupe
de jeunes intellectuels liés à la Revue Krytyka Polityczna.
Cette revue, généreusement financée, constitue une entreprise
élitiste qui a plutôt comme objectif d'empêcher la naissance d'un
radicalisme de gauche, en particulier au sein de la jeune génération,
en ramenant le débat au niveau de la métalinguistique, qui touche
très faiblement à la réalité sociale. C'est pourquoi le lancement
d'un débat authentique avec la participation des militants sociaux
et de politiciens de gauche actifs constitue une question urgente et
de la plus haute importance.
Le langage que l'on
utilise a une fonction capitale. La majorité silencieuse qui ne
participe pas aux élections, car elle n'y trouve pas son parti,
reste très sensible au fait de savoir si une personne défendant
publiquement une idée, comprend, connait et ressent sa situation.
Car on ne peut pas apprendre cela dans les livres, cela s'apprend par
l'activité quotidienne au sein des milieux menacés d'exclusion
sociale. Ce n'est pas par hasard que, selon toutes les enquêtes, ce
sont les institutions de l'Union européenne qui rencontrent en
Pologne le degré de confiance le plus élevé par rapport à leur
propre parlement ou à leur gouvernement national. Les gens se sont
mis à croire dans l'Union européenne, car elle est associée à
leurs yeux à « l'État-providence », et à ces
aspirations vers lesquelles la gauche devrait tendre. On peut être
en effet désigné comme étant d'extrême gauche en Pologne en 2010,
si l'on demande simplement l'introduction d'un impôt progressif. Si
l'on demande donc la simple égalisation des règles sociales et
fiscales avec celles en vigueur dans les États de la « vieille
Union », on est qualifié « d'extrême gauche ».
La
recherche d'un modèle pour la gauche
La chute du camp
socialiste a donné naissance au besoin de construire à nouveau une
identité de la gauche. Et il s'est avéré que l'éthos de la
gauche, ruiné à l'Est, n'a survécu que dans l'ouest de l'Europe.
La gauche polonaise et la gauche de tous les anciens pays de
démocratie populaire doivent donc rechercher leurs inspirations dans
la vieille Europe. Mais pas à la façon bâclée et mécanique
pratiquée jusqu'à récemment par Grzegorz Napieralski (SLD) qui
s'est proclamé le nouveau Zapatero, mais par une coopération et une
discussion portant ne serait-ce que sur l'avenir de l'Union
européenne. Le slogan de l'Europe sociale peut, en Pologne, se
révéler extraordinairement mobilisateur si l'ont réussit à
démontrer à l'opinion publique les différences positives existant
entre la barbarie polonaise du libre marché, et les manifestations
d'un État social à l'Ouest. Malgré les évolutions négatives se
produisant à l'Ouest, on peut les observer par exemple avec le droit
des locataires en Allemagne, où je peux personnellement dire, en
écho au slogan des altermondialistes « un
monde meilleur est possible » : « Moi, je l'ai vu !».
Des millions de jeunes
ont fui le miracle économique de Donald Tusk vers des endroits où
l'on peut payer ses factures, manger à sa faim et avoir encore
quelque chose dans sa poche. Pour ces gens là, ce fut un choc. Comme
c'est un choc aussi de constater qu'il existe un mouvement syndical,
des droits pour les travailleurs ou des aides sociales qui ne
seraient pas uniquement de la charité symbolique. Ils ont quitté la
Pologne car ils n'y trouvaient pas de travail, de logement, de
perspectives. S'il n'y avait pas eu l'ouverture des marchés du
travail dans l'UE, s'ils avaient dû rester au pays, ils auraient
sans doute constitué le début d'un changement important, radical du
pays, mais ils ont servi au développement économique de l'Irlande
ou de l'Angleterre. Ceux d'entre eux qui reviennent apporteront avec
eux une mentalité différente, d'autres aspirations, plus
européennes, plus modernes, plus progressistes. Il est aussi
important que cela amène à rejeter le nationalisme provincial, à
changer la communauté nationale artificielle, endeuillée par
l'accident du Tupolev présidentiel, par une communauté des
exploités et des opprimés.
A côté de la
perspective social-démocrate, dont la référence est le modèle
capitaliste existant dans différents pays européens, il existe
aussi la perspective altermondialiste
ou, tout simplement, la perspective socialiste, qui exige de remettre
en question le compromis de Washington, la bourse, la spéculation.
En particulier dans le contexte des crises successives produit par ce
système. Mais pour qu'on puisse lancer ce débat, il est
indispensable qu'existe dans la conscience collective une gauche
proposant une alternative politique et sociale.
Il existe enfin une
autre référence très importante. Ce sont les processus sociaux et
politiques qui se produisent au Venezuela et dans d'autres pays
d'Amérique latine. D'un côté, ils montrent la vitalité et
l'impact des idéaux de gauche. D'un autre, ils démontrent
l'existence d'une tentative de s'arracher à la dépendance
néocoloniale de la part de cette grande partie du monde. L'identité
de la gauche polonaise et européenne doit en effet se former
également au niveau d'une analyse globale du système capitaliste et
des tentatives importantes de casser sa logique.
La
politique étrangère
L'année 2010 aura aussi
été marquée par l'installation en Pologne des missiles étasuniens
« Patriot ». Une base militaire étasunienne est
en train de naître. L'option pro-atlantique a totalement dominé la
classe politique, et seule la masse de la société fait preuve de
bon sens, en condamnant notre participation aux deux guerres
américaines d'agression, en Irak et en Afghanistan. On ne doit pas
oublier que c'est le gouvernement de Donald Tusk qui a retiré les
armées polonaises d'Irak, et que c'est le gouvernement de la SLD qui
les avait envoyées là-bas. Sur les questions internationales, les
Polonais sont devenus européens en fait, et préfèrent tenir la
ligne européenne plutôt que celle des USA. Mais l'opinion que la
Pologne constitue la 5ème colonne des USA au sein de l'UE lui colle
tellement, ce qui a été encore renforcé par l'installation des
« Patriot » et le scandale des tortures des
prisonniers de la CIA sur notre territoire.
La réaction russe à la
tragédie de Smolensk, puis les déclarations honnêtes du président
Medvedev sur la question de Katyn, ont dans une large mesure permis
le réchauffement de l'opinion polonaise envers la Russie et les
Russes. Et ici de nouveau, c'est la politique conciliatrice de PO qui
s'est avérée plus habile, et la modération du ton de la part de
Kaczynski n'a fait que rattraper le leader de la Plateforme
civique. Il est cependant intéressant de constater que 80% des
Polonais enquêtés soutiennent l'idée que la Pologne doit aider au
développement des pays pauvres. Ce qui constitue encore une
manifestation de l'européanisation de sa conscience et de la sortie
du nationalisme provincial.
Mais le problème de la
participation de la Pologne aux côtés des USA dans la prétendue
guerre contre le terrorisme reste entier. C'est encore une
manifestation de la totale aliénation des partis politiques présents
au parlement par rapport à la société. Il existe en effet un
consensus obligatoire entre tous les partis parlementaires sur ce
sujet. Ils sont d'accord pour que, en dépit de l'opinion de la
majorité écrasante de la société (plus de 80% !), la Pologne
continue à participer à l'occupation de l'Afghanistan. Mais sur
cette question, et pas seulement en Pologne, l'opinion publique, la
démocratie, se révèle impuissante.
Il n'est pas encore tout
à fait clair quelles seront les priorités de la prochaine
présidence polonaise de l'UE d'ici un an. La crise de l'eurozone
exigera une attention de notre part, même si la Pologne elle-même
se trouve à la croisée des chemins sur la question de l'adhésion à
la monnaie commune, et alors que le Commissaire aux questions du
développement qui se trouvait récemment en Pologne a conseillé de
réfléchir longuement sur cette question, car la possibilité de
mener sa propre politique de change donne pour le moment une grande
supériorité à la Pologne par rapport aux pays qui souffrent à
cause du déficit budgétaire d'une partie des membres de la zone
euro. Une protestation contre l'entrée dans un mécanisme qui ne
défend pas face aux turbulences, mais qui, en dépit des annonces,
ôte toute influence sur sa propre économie, serait certainement une
mesure qui pourrait rapprocher la gauche nominale des standards de la
gauche réelle.
La
campagne présidentielle : des nains et des géants
Même si elle semble peu
probable, la victoire de Jaroslaw Kaczynski, et cela malgré le fait
que les opinions à son égard aient augmenté à un niveau qui
n'avait jamais été atteint par le défunt Lech Kaczynski, sous la
vague d'émotion pour la perte de son frère et la diffusion dans la
partie inculte de la population des thèses conspirationnistes sur
cette tragédie, pourrait freiner la prise totale du pouvoir par PO.
Cela constituerait également un signal pour les hommes de pouvoir
qu'ils doivent un peu plus compter avec l'opinion publique, ou bien
la manipuler encore plus efficacement. Mais ceux qui pensent qu'un
président Jaroslaw Kaczynski opposerait son veto contre les réformes
libérales avec la même conséquence que son frère défunt
pourraient être fortement déçus.
La victoire de
Komorowski en revanche signifie que la voie vers des changements
constitutionnels sera ouverte. La réalisation du programme longtemps
camouflé de changements néolibéraux extrêmes sera ouverte. Le
taux d'imposition unique, le gel en fonction des revenus des
barrières empêchant de bénéficier des aides sociales, le
déplacement de l'âge de la retraite, la privatisation finale des
services de santé et d'éducation. Cela ne veut pas signifier pour
autant, comme le pensent les naïfs, que le résultat final sera une
rébellion populaire. Il est encore plus fréquent que, plus les
choses vont mal, plus elles continuent à aller mal. En particulier
maintenant lorsque, à la différence de l'époque industrielle, les
gens sont condamnés à vivre dans de très petits groupes,
principalement limités à la famille la plus proche.
Beaucoup dépendra donc
de la conjoncture économique. La crise actuelle commence à toucher
la classe moyenne polonaise. Les électeurs de PO sont licenciés eux
aussi. Et à de nombreuses reprises dans l'histoire, on a vu qu'une
classe moyenne déclassée ne se rend pas sans combattre. C'est ce
qu'a bien compris le premier ministre Donald Tusk, puisque c'est en
direction de ce groupe qu'il a décidé de consacrer des moyens
budgétaires. C'est la classe moyenne qui bénéficie des aides sur
les intérêts des crédits hypothécaires dans le cadre du programme
« Une famille dans son chez soi », et les représentants
de cette classe peuvent compter sur le fait que, s'ils perdent leur
travail, le gouvernement paiera pendant un an les versements dus au
titre du crédit hypothécaire. Mais dans le cas d'une dépression
économique plus profonde, cela pourrait ne pas suffire. Alors
viendra le temps de se retourner vers les seules réserves
accessibles, c'est-à-dire une plus grande redistribution du budget
national. C'est alors que pourrait venir le temps de la gauche, si
elle est alors prête intellectuellement et politiquement. Depuis le
début de la transformation systémique, on a assisté à un
processus permanent de diminution de la part du budget dans la
croissance du revenu national. La part des couches sociales les moins
bien placées dans la division du revenu a donc baissé et continue à
baisser.
La crise
sociale
La crise sociale
qui va en se renforçant pourrait avoir une importance fondamentale
sur le développement de la scène politique polonaise. Cette crise
est le prix que le pouvoir actuel paie volontiers pour pouvoir se
féliciter de la croissance du PIB. Les Polonais ont le temps de
travail le plus élevé d'Europe et un des plus élevés dans le
monde. C'est officiellement 42 heures par semaine, mais 46% des
personnes interrogées répondent qu'elles travaillent beaucoup plus
que 8 heures par jour.
Dans la construction, le commerce, les services, l'agriculture,
travailler une dizaine d'heures par jour est devenu la norme. Les
heures travaillées en contradiction avec les normes du code du
travail (particulièrement fréquentes dans les firmes de
gardiennage) ne sont pas payées, et on les impose en menaçant de
licenciement.
C'est ce temps de
travail prolongé qui a été la cause de la hausse de la
productivité et, depuis le début de la transformation systémique,
il a été plus élevé que dans les autres pays de l'ancien bloc de
l'Est. Dans une large mesure, ce sont ceux qui sont les plus
exploités qui sont à l'origine de la dynamique de développement,
les travailleurs sans contrat, au noir. Selon diverses estimations,
ils représenteraient entre 15 à 21% de la force de travail (soit 5
millions de personnes).
Ces travailleurs ne sont pas seulement forcés de travailler plus
longtemps, mais ils le font pour un salaire très faible. Une force
de travail peu coûteuse, disciplinée, et possédant des
qualifications relativement élevées dans une situation de taux
minimal de syndicalisation (là encore un des plus bas en Europe),
cela donne une croissance qui permet d'affronter la crise économique,
au prix d'une crise sociale importante, qui n'a pas commencé avec la
chute de Lehman Brothers, mais avec la chute du socialisme
réel (dans les années 1990-93, le taux moyen d'emploi a baissé de
3 millions de personnes). Le salaire moyen pour une heure de travail
en Pologne est plus bas qu'au Brésil, et le salaire minimum deux
fois plus bas qu'au Venezuela.
De bas salaires, des
licenciements collectifs, le renoncement de l'État à ses fonctions
sociales, la liquidation du fond de consommation collectif et la
diminution du pourcentage du budget de l'État dans le PIB, voilà
les phénomènes de la période de transformation qui ont entraîné
la désindustrialisation et le darwinisme social à l'américaine. Le
développement économique constaté en Pologne a un caractère de
non employabilité et il est le résultat de l'exploitation, et non
de la création de nouveaux emplois. Lors des discussions menées au
sein de la gauche polonaise dans les années 1990, on émettait
souvent la crainte que l'entrée de notre pays dans l'UE allait
provoquer l'érosion des fonctions sociales dans les États de la
vieille Union, selon le mécanisme du dumping social. Mais ces
craintes se sont affaiblies avec l'ouverture des États occidentaux à
la force de travail polonaise. On a au contraire, constaté une
influence assez positive sur le marché du travail polonais, où il a
commencé à manquer d’ouvriers qualifiés,
en particulier dans la construction. Mais ce moment n'a même pas
duré une année. C'était comme un court printemps au delà du
cercle polaire, après quoi on assisté au retour de l'hiver dur et
terrible avec la règle du salaire différencié. La nouvelle de la
crise économique mondiale a fait que les entreprises se sont lancées
dans des licenciements collectifs, en dépit du fait qu'elles n'ont
pas noté de baisse de leurs ventes, mais elles les ont faites « au
cas où ». La hausse rapide du chômage, le retour d'une partie
des travailleurs émigrés a provoqué l'augmentation de la crise sur
le marché du travail, ce qui a permis aux employeurs de revenir aux
pratiques antérieures, dans le style du XIXe siècle.
On assiste
quotidiennement à des licenciements de salariés à cause d'une
simple tentative de créer des organisations syndicales. Et même
lorsqu'on gagne un procès au tribunal du travail, cela se termine
par une amende symbolique, au lieu d'être réembauché. En même
temps, la coalition gouvernementale libérale a introduit des
modifications dans le code du travail, qui fait que, en cas de procès
perdu, c'est au travailleur de payer l'avocat du patron. Le
gouvernement a également pris l'initiative de limiter et de liquider
en pratique les syndicats les plus combatifs. Dans une situation où
les syndicats les plus massifs ont depuis longtemps été
« apprivoisés » par les patrons et les connexions
politiques, on peut supposer que cela amènera à la poursuite de la
détérioration de la situation des travailleurs.
Le capitalisme polonais
est fortement enraciné idéologiquement dans la tête de ses
victimes. Une majorité de Polonais a tendance à se considérer
responsable de ses propres échecs, sans en rendre responsable le
système, les employeurs, la politique d'État. Les Polonais pauvres
s'opposent à l'augmentation de l'impôt des riches, car on les a
habitués à s'identifier à ces derniers. Leszek Balcerowicz, le
liquidateur du secteur minier polonais, qui a libéré tous les prix
à l'exception de celui du charbon, qui jouait le rôle d'ancre
anti-inflationniste (donnant ainsi l'apparence fausse que le secteur
minier n'était pas rentable), a reçu en Haute-Silésie, lors des
élections, un nombre record de voix, comme récompense pour avoir
liquidé des centaines de milliers d'emploi dans cette région.
Aujourd'hui, à l'heure de l'épuisement des ressources mondiales
d'énergie, on sait déjà que la politique qui a entraîné la
fermeture de dizaines de mines de charbon fut une erreur. Ce fut le
premier terrain d'expérimentation dans la division et la mise en
concurrence de différentes catégories sociales défavorisées. Les
primes de licenciement avec lesquelles on n'a créé aucun emploi
(car il était impossible d'en créer), ont servi à exciter contre
les licenciés les personnes encore plus engluées dans la misère et
la paupérisation. Autour des mines fermées, les vendeurs de marques
d'automobiles populaires ont ouvert des salons de vente, pour les
fermer peu après, lorsque l'argent des primes de licenciement s'est
tari.
La situation dramatique
de cette catégorie de travailleur est apparue clairement lors de la
catastrophe récente dans la mine « Wujek » de Ruda
Slaska. A l'occasion d'une explosion de gaz méthane qui a tué 15
mineurs, et blessé sérieusement plusieurs dizaines d'autres, il
s'est avéré que les mineurs, suivant les consignes de
l'encadrement, falsifiaient massivement les instruments de mesure du
gaz méthane. Lorsqu'on leur a demandé pourquoi personne n'avait
signalé cela aux autorités, ils ont répondu la vérité : par peur
d'être licencié. Un tel scandale avec les instruments de mesure
avait déjà eu lieu en 2007 avec la catastrophe encore plus tragique
de la mine « Halemba ». Les mineurs, privés de tout
soutien syndical véritable, risquent leur vie et meurent par peur de
perdre leur travail. Ce n'est même plus
le tableau décrit par Emile Zola dans Germinal, ou une
nouvelle version du film « L'homme de fer ». Le
modèle polonais de capitalisme exclut l'existence d'une politique
sociale. Il est vrai qu'on n'est pas allé aussi loin que le
président colombien Uribe, qui a tout simplement liquidé les
ministères du travail et de la santé, mais la logique visant à
leur liquidation est visible à chaque pas.
Le ministère du travail
estime que le taux de chômage en juillet 2009 est monté à 10,8%.
Le nombre de chômeurs enregistrés dans les bureaux de l'emploi à
la fin juin 2009 était de 1,658 million, dont 1,39 million n'avait
aucun droit à une assurance chômage (83%). Le chiffre d'offres
d'emploi signalées par les employeurs auprès des bureaux de
l'emploi en juillet 2009 était de 78 200, et le ministère de
l'économie estimait que jusqu'à la fin 2009, le taux de chômage
augmenterait à 12%.
L'assurance chômage est fixe, et n'a aucun lien avec le salaire
précédent ou le coût de la vie. Le taux de base en Pologne est de
551,8 zloty brut et il n'augmentera pas dans un avenir proche, dans
une situation de chômage en hausse. La période au cours de laquelle
on reçoit une allocation de chômage varie de 6 mois à 12 mois,
dans les régions de chômage massif. Mais ce ne sont que les
chiffres officiels. Non officiellement, on sait qu'il y a beaucoup
plus de chômeurs. On ne s'enregistre pas puisqu'on ne reçoit pas
d'allocation. Et les administrations profitent de chaque occasion
pour améliorer les statistiques en rayant des listes tous ceux qui
ne s'enregistrent pas dans les temps, ou qui n'acceptent pas un
travail vers lequel le bureau de l'emploi les a dirigés. Ce sont en
général des contrats tout à fait défavorables au chômeur. Et il
faut aussi dire qu'il est devenu fréquent que les offres d'emploi
proposées aux chômeurs soient des offres de travail au noir. Il est
évident que la majorité des chômeurs sans droit d'allocation, et
une partie de ceux qui y ont droit, travaillent au noir, pour ne pas
mourir de faim ou ne pas perdre son logement.
Car il n'existe rien qui
pourrait empêcher le mécanisme implacable qui fait qu'un être
humain licencié de son travail ne soit pas condamné à l'expulsion
de son logement. Même les personnes employées selon des contrats
poubelles (légaux) ont de grands problèmes pour pouvoir payer leurs
loyers, et encore plus pour celles qui travaillent au noir avec des
salaires encore plus faibles. Les familles nombreuses, les parents
isolés, etc.
Pourquoi
n'y a-t-il pas de gauche ?
En Europe
occidentale, là où il existe encore une gauche, des grèves
massives ont lieu. Les gens sont habitués à se battre pour leurs
droits. Sortir dans la rue, faire grève. De nombreux militants ont
été interdits là-bas dans leurs emplois à cause de leurs opinions
communistes. Mais les militants et membres de notre Alliance de la
gauche démocratique (SLD) étaient habitués à fonctionner dans le
cadre des structures de l'État et d'un parti où l'on pouvait faire
carrière. Il y a là une différence de biographie fondamentale.
Ce phénomène d'absence
de gauche réelle en Pologne est d'autant plus étonnant que la
société fait toujours montre d'inclinations socialistes évidentes.
La majorité des personnes enquêtées se prononce régulièrement en
faveur d'une répartition égalitaire, juste, des revenus. Le parti
traditionaliste PiS a d'ailleurs démontré cela lorsqu'il a gagné
les élections de 2004 en utilisant des slogans sociaux et de gauche.
Pour beaucoup de personnes âgées et d'âge
moyen, la période de la Pologne populaire était celle des
départs en vacances, à la mer ou à la montagne. Et presque tous
savent que ces temps sont terminés et ne reviendront pas. La SLD a
souvent cligné de l'œil vers les électeurs en mentionnant qu'elle
provenait de la Pologne populaire, pour pouvoir être perçue
positivement, mais elle n'a jamais essayé d'entreprendre la moindre
tentative visant à préserver n'importe quelle loi sociale, qui sont
décrites par les élites systématiquement privilégiées comme
étant des ...privilèges.
Mais, comme l'a souligné
tout particulièrement Ryszard Bugaj,
lors des accords de la « Table ronde », les élites de
« Solidarnosc » ont décidé que la gauche ne devait pas
exister, qu'elle était inutile.
Donc, on a accordé ce terrain politique aux ex-communistes, ce qui
fut la meilleure solution pour la droite. Dans un pays où l'on rend
à l'Eglise des bâtiments d'utilité publique en se basant sur des
droits de propriétés datant du Moyen-Age, on n'a jamais rendu au
Parti socialiste polonais ses biens confisqués lors de son
absorption forcée dans le Parti ouvrier
unifié polonais (communiste) en 1948. On l'a fait en Tchéquie où
la social-démocratie a retrouvé ses biens, ce qui lui a permis de
participer à égalité à la vie politique. Le Parti socialiste
polonais, privé de moyens, a donc été forcé de conclure une
coalition avec les ex-communistes, ce qui l'a amené en finale à la
non existence, dont il lui sera difficile de se sortir.
Il existe aussi une
règle historique. Les pays sortant du communisme vivent un tournant
historique vers la droite, et ceux qui, comme le Portugal ou
l'Espagne, sortent du fascisme, évoluent vers la gauche.
L'aveuglement idéologique provenant de ce « balancement
historique » est tel en Pologne que dans un manuel d'histoire
pour la quatrième année de l'école primaire, on écrit que des
milliers de personnes sont mortes pendant l'occupation hitlérienne.
Cela afin que ce chiffre ne permette pas de constater un nombre de
victimes plus élevées que celui de Katyn.
On enseigne aux jeunes lors des leçons d'entreprenariat dans les
lycées, que les chômeurs sont des personnes qui ne veulent pas
travailler. Dans l'article 13 de la Constitution, on met un signe
d'égalité entre communisme et fascisme, et on introduit dans le
code pénal l'interdiction de porter et de montrer publiquement les
symboles traditionnels du mouvement ouvrier.
L'inondation massive qui
se produit actuellement en Pologne constitue une excellente occasion
pour le Premier ministre de se présenter en imperméable et en
bottes de caoutchouc partout où l'on aurait plutôt besoin de
pompiers, et pas d'un premier ministre. Mais cela donne l'impression
d'avoir affaire à un politicien engagé et compatissant, qui vit la
vie de sa nation. Et dans les reportages, ce ne sont plus les
personnes ayant subi l'inondation qui sont les héros, elles ne
constituent plus que l'arrière-fond derrière le Premier ministre,
bon maître de maison.
Voilà une nouvelle
espèce de politique. La politique de l'apparence. Sans aucun contenu
réel. Cela renforce le pressentiment que les élections ne sont
qu'une espèce de casting, dans lequel on place ceux qui
devront jouer le rôle des compatissants, sensibles, bons, courageux,
président, ministres, maires. Tant que la société sera passive,
apathique, soumise, ce seront ceux qui jouent le mieux leur rôle qui
prendront les places.
Qu'en
sortira-t-il ?
Indépendamment
du fait de savoir, si sur la scène politique polonaise, on aura
encore affaire à deux, trois ou quatre partis, chacun d'eux restera
virtuel, isolé du corps social, séparé des réalités vécues par
le citoyen lambda. Les élections permettent de savoir qui va faire
exactement la même politique que son prédécesseur. Car nous avons
affaire à un choix de personnes et non de programmes. Personne ne
lit plus les programmes, et on n'essaie même plus de prétendre en
avoir un. Les débats, si jamais il y en a, se limiteront à des
échanges plus ou moins retenus de méchancetés. Et les tentatives
de changement visent à limiter le pluralisme déjà fort limité par
une modification de la loi électorale. Il est déjà difficile pour
les partis plus petits de se faufiler dans les circonscriptions où
il y a moins de sièges à obtenir. Mais lorsqu'on aura introduit les
circonscriptions à un siège, seuls deux partis resteront sur le
devant de la scène. La majorité silencieuse n'est aujourd'hui pas
représentée, et n'étant pas en état de s'identifier avec les
partis présents, elle ne prend pas part au vote. La loi électorale
majoritaire fera en plus que ceux qui auront voté pour les partis
plus petits ne seront pas représentés.
Il y a encore une autre
idée en cours pour limiter le rôle de tous les partis, hormis PO,
et qui est toute aussi démagogique que la loi électorale
majoritaire, c'est celle de renoncer au financement des partis
politiques sur le budget de l'État. Il est évident qu'un parti
gouvernemental, sans financement public, peut compter sur « l'appui »
du business, alors que les autres devront faire des campagnes
économiques, ce qui au moment où domine la politique des « Public
Relations » ne pourra se terminer que par leur défaite.
Les campagnes
électorales constituent le seul moment où les groupes politiques
plus petits, et surtout moins connus, peuvent se présenter. Mais ce
n'est qu'en théorie. Déjà depuis un certain temps, les campagnes
électorales sont menées dans différentes classes. Dans la classe
business, on présente les principaux prétendants, alors que
les autres doivent accepter de siéger ramassés dans la classe
touriste. Comment dans cette situation les électeurs sauraient-ils
pour qui voter ? Le contrôle politique sur les médias publics et
privés par les géants crée une situation où le spot
publicitaire d'un parti est difficile à relier à un programme. Le
résultat est que les gens votent pour le candidat qui reçoit un
appui dans leur programme télévisuel préféré ou de la part de
leur présentateur préféré. Cette médiocratie donne aux
propriétaires des stations de télévision un pouvoir comparable à
celui des ministres et des présidents. Un tel type de pouvoir
empêche à un Berlusconi enfreignant constamment la loi d'éviter
toute responsabilité pénale.
Les politiciens sont
devenus des célébrités, des proches habitant quasiment chez nous,
des personnes que l'on voit incomparablement plus souvent que nos
vieilles mères ou vieux pères. Qu'est-ce qui a fait que nous les
aimons tant ? Pourquoi croyons nous en eux, alors même que nous
considérons avec grand mépris le métier de politicien ? Le
résultat collectif du syndrome de Stockholm. Un ensorcellement
collectif. Quand on est si fréquemment et de façon si proche en
telle compagnie, il devient facile de s'identifier à cette personne,
comme on le fait pour le héros d'un feuilleton
télévisé que l'on apprécie.
Ce modèle d'hypnose
collective ne pourra être brisé que par celui qui réussira à
séparer les gens de leur téléviseur. Et ce sera certainement
quelqu'un de gauche. On peut évidemment ne pas être d'accord avec
les méthodes pleines de rage et de colère employées par les Grecs,
mais on doit reconnaître une chose : ils ne regardent pas beaucoup
la télévision. Et parce qu'ils ne la regardent pas, on sait qu'ils
deviennent en général plus intelligents.
Piotr Ikonowicz,
Varsovie, juin 2010
Journaliste,
juriste. Ancien militant clandestin de « Solidarnosc »
avant 1989. Un des fondateurs en 1987 dans la clandestinité du
Parti socialiste polonais. Arrêté à plusieurs reprises à
l'époque du « socialisme réel » puis aussi
après 1989, pour s'être opposé aux expulsions de
locataires handicapés. Président de la Chancellerie de justice
sociale. Dirigeant de la Nouvelle gauche.
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