
Entre
socialismes et dissidences
-
Un
témoignage polonais
Dans
notre précédent numéro, nous avons donné la parole à Piotr
Ikonowicz pour qu'il décrive la situation actuelle en Pologne. Mais,
en raison de l'itinéraire très spécial de sa vie qui a touché à
beaucoup d'aspects éveillant un intérêt particulier pour notre
lectorat (Cuba, marxisme, impérialisme, dissidence, socialisme réel,
Solidarność, etc.) et qui permet de voir sous un jour très
largement inédit les dessous des processus de transformations
systémiques en cours en Pologne, nous avons estimé qu'il était
nécessaire de lui donner la parole sur ces sujets par le biais d'un
entretien. Forme inhabituelle dans notre revue. En effet, Piotr
Ikonowicz, par son enfance, nous remémore ce que fut, concrètement,
l'immense appel de la Révolution mondiale. Il décrit ensuite, à
travers l'exemple polonais, à la fois les errements et les
déviations du socialisme réel, mais aussi ses acquis respectables,
dont il paya par ailleurs le prix. Il nous explique aussi en quoi la
dissidence ne fut pas qu'un rassemblement de purs idéalistes sans
ambitions personnelles comme nous avons trop souvent tendance à
l'entendre dans les enceintes des institutions aseptisées d'où
sortent les « vérités uniques » concoctées à l'usage
des « masses ». Dissident ayant fait plusieurs séjours
en prison avant 1989..., mais aussi après 1989, Piotr Ikonowicz
n'hésite pas à rappeler que ce n'était pas pour en arriver au
résultat actuel que les populations de Pologne, comme d’ailleurs,
ont accepté un changement de régime qui a été organisé sans
véritable acceptation démocratique, selon la technique du « choc ».
Choc politique, choc économique, choc social, choc psychologique.
Technique
qui semble avoir été bien expérimentée en Pologne et dans
l’ensemble des pays de l'Est « ex-communistes », avant
d'être généralisée aux pratiques politiques mondialisées et
supranationales du présent.
La
Rédaction
Entre
socialismes et dissidences
-
Un
témoignage polonais
Été
2010
Entretien
avec Piotr Ikonowicz, journaliste, juriste, président de la
Chancellerie de justice sociale, dirigeant du parti « Nouvelle
gauche »; ancien député, ancien militant de « Solidarność »,
co-fondateur du Parti socialiste polonais (PPS) reconstitué en
1987, arrêté à de nombreuses reprises pour ses actions en faveur
de l'opposition illégale avant 1989, puis après 1989, pour sa
défense active des locataires menacés d'expulsion.
1/
Enfant, tu as vécu à Cuba car ton père y était correspondant de
l'agence de presse polonaise. Quelles impressions as-tu retenu de ce
séjour ?
Cuba,
c'est une expérience très spéciale. Arrivant de la grisaille de ma
cité HLM varsovienne de Muranow où, enfants, nous nous amusions
dans les ruines du ghetto, je me suis retrouvé dans un monde
féérique. La nature tropicale, des gens amicaux et pleins de cœur.
Tout passant dans la rue devenait automatiquement un ami, quelqu'un
qui me saluait et qui se lançait sans problème dans une
conversation. C'était l'enthousiasme de la première étape de la
Révolution. Je suis arrivé en 1963, à l'âge de sept ans,
c'est-à-dire à peine quatre ans après la victoire de la
Révolution. J’y suis allé à l'école où l'on tutoyait les
enseignants, et où le véritable respect et la sympathie mutuelle
remplaçaient les formes rigides et les convenances. Lorsqu'on allait
nous donner nos foulards de pionniers, on nous a amenés un soir à
l'aéroport. C'était une nuit de pleine Lune tropicale. Un
hélicoptère s'est posé et Fidel Castro en est sorti pour nous
nouer autour du cou lui-même les foulards. Chez mes parents les
portes étaient toujours ouvertes. Il venait donc chez eux des
écrivains latino-américains, des poètes, des révolutionnaires.
Les « uniformes vert olives » nous visitaient. Des hommes
portant la barbe, le pistolet à la ceinture. Il y a eu parmi eux
Ernesto Che Guevara. C'est maintenant que j'en ai conscience. A
l'époque, je regardais tout cela avec les yeux d'un enfant et je ne
voyais que les uniformes et les barbes.
La
Révolution au quotidien, c'était le son permanent des armes qui
provenaient des villas voisines dans le quartier de Miramar à La
Havane, où nous habitions à côté de villas qui avaient été
transformées en internats pour les élèves venant de province. Les
bruits des armes se mêlaient à celui des battements sans fin sur
des poubelles en métal qui servaient de tambour pour les gens qui
vivaient au rythme du denge, du mozambique et du
tchatchatcha. Mais, enfant, j'étais aussi capable d'écouter
sans m'ennuyer, chez moi, à la maison, ni encouragé ni forcé ni
observé, les discours de plusieurs heures de Fidel Castro. Car en
plus de la forme qu'il maîtrisait totalement, et qui retenait
l'attention, ce qui me fascinait, c'était son message du combat de
David contre Goliath, de cette petite Cuba révolutionnaire luttant
contre le grand empire des USA. J'écoutais alors avec attention sur
un petit transistor les émissions cubaines sur les héros du
Vietcong à Dien Bien Phu, ou qui étaient capables de
franchir les fleuves et de placer des explosifs sur les positions des
Yankees.
Je
m'étais tellement imprégné de l'atmosphère du combat contre
l'impérialisme de cette petite île qui est devenue ma patrie que,
après mon retour en Pologne, lorsqu'il s'est avéré que le
président Richard Nixon allait venir nous faire une visite, j'ai
écris sur les murs de la ville « Yankee go home » et
« Nixon » avec une svastika à la place du « X ».
Et quand finalement le milicien du quartier est venu chez nous, ma
sœur a vite lavé ma chemise sur laquelle apparaissait Nixon avec la
svastika, et elle a montré la chemise lavée avec les traces de
couleur. En quittant Cuba, je n'avais qu'un seul rêve : être
utile d'une façon ou d'une autre à la révolution mondiale. Et le
mieux eût été de pouvoir partir avec ces barbus légendaires vers
les montagnes pour combattre tout ce mal et cette injustice dominant
le monde. Le socialisme à la cubaine n'était pas seulement bon par
rapport au capitalisme qui était mauvais, mais c'était une
socialisme intéressant et romantique.
Lorsque
les contre-révolutionnaires tiraient dans notre rue à partir de
yacht et de bateaux à moteur, ma mère nous enfermait moi et ma sœur
Magda, dans une armoire. Il y avait en face de notre maison le Comité
de Défense de la Révolution (CDR). Il y en avait un dans chaque
quartier. Et lors des cinq années de mon séjour, trois membres de
ce comité furent tués. C'étaient des volontaires. Une véritable
milice civique. Ils portaient des armes, comme tout le monde
d'ailleurs, et ils étaient là pour défendre l'île face à la
menace permanente d'une invasion ou d'un sabotage. Moi-même, j'ai vu
de mon balcon une Cadillac qui est arrivée et d'où deux hommes sont
sortis. Il sont entrés dans le bâtiment du Comité, des coups de
feu ont retenti, puis avec un crissement de pneus, ils sont partis
vers le rivage à 300 mètres de notre maison où un petit bateau à
moteur les attendait. Et malgré cela, il y a eu tout de suite des
volontaires pour remplacer ceux qui avaient été tués. Le chef du
CDR était un volontaire, de la même façon que ce sont aussi des
volontaires cubains qui sont partis par la suite pour l'Angola. La
Révolution cubaine n'était ni orgueilleuse, ni trop rigide. Je me
rappelle cette scène dans le vieux Havane lors du carnaval. Un jeune
homme avait volé un morceau de viande rôtie sur un étal et on l'a
attrapé. Un gendarme l'amenait (il n'y avait alors pas encore de
véritable police). Le garçon n'avait pas du tout l'air inquiet et
il finissait de manger le bout de viande. Il mangeait et se dandinait
au rythme du carnaval qui se jouait tout autour, avec les carrosses
qui passaient remplis de danseurs et de reines de la samba. Le
gendarme qui l'amenait quelque part, lui aussi dansait...
Fidel
Castro était aussi un pilote, et une fois il est monté dans un
petit avion sans prévenir personne et il a décollé. L'artillerie
anti-aérienne a commencé à tirer, tous ceux qui avaient des armes
tiraient. Moi, avec un groupe de jeunes de l'internat, j'ai aussi
tiré des toits de l'école avec un pistolet. Mais Fidel a réussi à
échapper aux tirs et a atterri. Après quoi, il a renvoyé toute la
direction de l'artillerie anti-aérienne de La Havane. Car ils
n'avaient pas réussi à l'atteindre... C'était un oiseau
imprévisible et plein de vie. Le chef de l'Etat le plus célèbre du
monde qui jouait régulièrement au basket avec les étudiants de
l'université. Alors, après cela, quand en Pologne on se retrouvait
devant un Gomułka
qui s'étouffait sous sa cravate, cela ressemblait à une mauvaise
blague du socialisme et de tout ce que je n'aimais pas.
2/
On peut dire que tu as vécu depuis ton enfance dans un milieu de
gauche et anti-impérialiste, alors qu'est-ce qui explique finalement
que tu aies rejoint ce qu'on appelle l'opposition anticommuniste ?
Après
Cuba, le socialisme polonais me semblait faux, sans authenticité.
Car je ne parvenais pas à comprendre pourquoi la Pologne populaire
pouvait recevoir avec les honneurs militaires le criminel de guerre
au Viêt-nam, Richard Nixon. Les privilèges de la nomenklatura me
choquaient. Mu par un romantisme de gauche, je travaillais souvent
comme ouvrier et je me suis rapidement convaincu à qui le pouvoir
appartenait et qui était ici important. Ce n'étaient pas les
ouvriers. Lorsque les employés de bureau des usines de radio
« Kasprzak » terminaient leur repas, on retirait les
fleurs et les nappes des tables. Et alors seulement, nous les
ouvriers pouvions entrer. J'avais créé au lycée un cercle marxiste
illégal. Pendant plusieurs années, tous les mercredis, de jeunes
révolutionnaires se réunissaient dans mon appartement (je suis
devenu autonome à l'âge de 16 ans) et nous refaisions le monde.
Nous ne savions même pas que nous faisions quelque chose d'illégal.
C'est seulement quand j'ai essayé d'éditer un journal scolaire dans
mon lycée qu'il s'est avéré que nous avions reçu un refus de la
censure, avec tout simplement un tampon et la mention : « Nous
ne voyons pas l'intérêt d'une telle initiative ». Donc,
mon contact avec l'opposition est devenu quelque chose de naturel.
Après avoir travaillé dans différentes usines et aussi au
déchargement des wagons, j'ai commencé à subvenir à mes besoins
en écrivant et en faisant des traductions. J'avais une machine à
écrire et j’y tapais des textes pour ce qu'on appelait « le
second cercle » (N.d.T. la presse clandestine). Mais je ne
ressentais pas cela comme dangereux.
J'avais
surtout des conflits avec cette opposition à cause de son élitisme.
Je n'ai pas rejoint le Comité de défense des ouvriers
(KOR), car s'il est vrai qu'il défendait les ouvriers, il ne les
regroupait pas. C'était une période au cours de laquelle en Pologne
un débat démocratique avait lieu dans chaque maison et, lors des
réceptions, cela se passait dans les cuisines. Il y avait des
conflits tendus entre ceux qui, comme moi, avaient lu les classiques
du marxisme, et ceux qui connaissaient le marxisme à partir des
Principaux courants marxistes
de Leszek Kołakowski.
Et dans ces conflits, la perspective de sortir du socialisme n'était
pas majoritaire. Nous étions des révisionnistes plutôt que des
anticommunistes. Nous reconnaissions les idées pures, que le soit
disant pouvoir populaire avait trahi depuis longtemps.
On
m'a arrêté pour la première fois lors des « pratiques
ouvrières », séjours de travail obligatoire à effectuer dans
les usines, et qui précédaient l'admission à l'université.
J'avais été envoyé dans l'usine de tracteur d'Ursus et on m'y a
arrêté car, c'était juin 1976 et avec un groupe d'ouvriers, nous
avions soudé les roues des wagons au rail.
J'ai passé tout l'été en prison et j’en suis sorti à la suite
de la procédure d'appel. Le pouvoir populaire battait alors les
ouvriers enfermés dans des cellules, et moi aussi je suis passé par
ces bastonnades qu'on appelaient des « promenades de santé »,
et j'ai expérimenté ainsi le rapport du Parti ouvrier unifié
polonais (PZPR) à la classe ouvrière. Mais ce ne sont pas les
matraques de la milice qui m'ont enlevé de la tête le socialisme
réel, mais un événement qui avait eu lieu en 1974 à Lisbonne.
Lors de la Révolution des œillets, je me suis retrouvé avec mon
père correspondant de l'agence PAP à Lisbonne. Lors d'un meeting
sur la grande place Rocio, comme beaucoup, je suis monté sur un
monument et j'ai commencé à parler des réalisations de la
République populaire de Pologne. Devant des gens affamés et
torturés dans les prisons de la PIDE,
l'image que je transmettais d'un État providence leur semblait comme
le récit du paradis. Je me suis cru dans mon rôle pour, en finale,
entendre de la bouche d'un anarchiste espagnol que, lors des grèves
des mineurs dans les Asturies, la Pologne populaire avait exporté du
charbon à l'Espagne de Franco. Tout mon univers s'est écroulé.
C'est seulement mon Cuba qui a soutenu le processus de décolonisation
et de révolution anti-impérialiste en Afrique et qui a dû,
secrètement vis à vis de l'URSS, envoyer ses volontaires. Seul Cuba
a cru dans la nécessité de fomenter et soutenir des « centaines
de Viêt-nams », comme l'avait écrit Che Guevara. La Pologne
populaire, elle, recevait avec les honneurs Nixon, le Shah d'Iran et
envoyait du charbon à Franco pour qu'il puisse briser les grèves.
3/
Comment caractériserais tu « Solidarność » des
années 1980-82 d'un point du vue social et de sa conception du monde
?
C'était
la ligne des usines. C'était un mouvement ouvrier mais,
malheureusement, sans parti ouvrier. La structure des Comités de
grèves interentreprises, était la structure du pouvoir des
conseils. Pendant 16 mois, le mouvement ouvrier, le mouvement de
grève cogérait la vie économique en commun dans un grand pays
européen, en confrontation avec les structures du Parti. On exigeait
la réalisation du principe du pouvoir du peuple inscrit dans la
constitution de 1952. Le slogan était « Le
socialime oui ! Les déformations non ! ».
Et ce n'était pas une échappatoire. C'est comme cela que pensaient
vraiment les ouvriers des chantiers navals, et c'est pour cette
raison que c'est ce slogan qui figurait à l'entrée des chantiers
« Lénine ». A ce moment là, je suis alors passé avec
un groupe de jeunes journalistes d'un emploi à l'agence PAP au
Bureau d'information du syndicat Solidarność
de la région de Mazovie. J'étais correspondant dans la plupart des
congrès et réunions de la Commission nationale du syndicat. J'ai vu
comment les intellectuels liés au KOR ont cherché à manipuler les
ouvriers. A émousser leur radicalisme qui empêchait de conclure un
accord avec la nomenklatura du Parti. J'ai vu des ouvriers qui, lors
de la Rencontre ouverte des Délégués de Solidarność
de la région de Mazovie portaient avec fierté leur mandat ! Le
Programme adopté alors d'une « République autogérée »,
et en particulier la loi sur l'autogestion ouvrière, était une
tentative pour faire aboutir la révolution, tant celle de 1917 et
que celle de 1956.
C'est plus tard que le dissident Adam Michnik
a expliqué que tout cela n'étaient que des ruses pour tromper les
communistes. Il ment, car ceux dont il parle n'étaient pas des
communistes, et ils n'avaient pas peur de Michnik mais des conseils
d'autogestion ouvrière. Si Michnik et ses collègues ont trompé
quelqu'un, ce sont les ouvriers. La défaite décisive de Solidarność
a été en fait réalisée par les élites, toutes ensembles :
cléricales, du Parti et de l'opposition. Ils tenaient dès le début
le même langage et ils avaient tous particulièrement peur de « la
populace rebelle ».
La
conception de la « grève active » qui consistait à
contrôler la production au lieu de faire une grève destructrice
dans la situation d'une économie de pénurie, a eu des résultats
complexes (il suffit de se souvenir de la phrase mémorable du
porte-parole du gouvernement visant les grévistes selon laquelle
« Le gouvernement arrivera toujours à se nourrir »).
On a donc finalement eu l'idée de ne pas interrompre la production,
mais seulement de prendre les clefs de l'usine aux directeurs. Les
cadres ingénieurs formaient l'avant-garde du « Réseau des
entreprises d'avant garde », et ils ont lancé l'idée
d'autogestion, de contrôle ouvrier sur l'économie. C'étaient des
membres des conseils ouvriers, des ingénieurs, des techniciens qui
étaient incomparablement mieux préparés à diriger la production
que les imbéciles de directeurs qui étaient redevables de leur
nomination uniquement grâce au Parti. Dans les entreprises en grève
rien n'a été volé, car la propriété de l'entreprise était
devenue la propriété de ceux qui y travaillaient, et du coup, ils
étaient capables de la surveiller. Dans les entreprises réalisant
la grève active, il n'y avait pas d'alcool. Je me rappelle cette
scène émouvante où l'on a attrapé des ouvriers avec des
bouteilles de vodka à la porte de l'usine et on leur a donné le
choix : ou rentrer à la maison ou accepter qu'on leur casse la
bouteille sur leur tête. La majorité a accepté avec le sourire et
une tête ensanglantée de se joindre aux grévistes. Les élites
avaient alors réellement de quoi avoir peur. C'est Lech Wałęsa qui
a prit alors tout seul, et contre l'avis de la majorité des
syndicalistes, la décision de lever l'appel à la grève générale
au printemps 1981. Ce fut le début de la fin. On discute aujourd'hui
pour savoir si Wałęsa était un agent de la police secrète. Moi,
ce qui me suffit, c'est de savoir qu'au moment décisif, il a trahi
les ouvriers et qu'il poursuit cette trahison jusqu'à aujourd'hui.
4/
Tu as été arrêté plusieurs fois sous le régime de la loi
martiale, mais auparavant, tu as aussi eu affaire en Espagne à la
police de Franco. Peux tu comparer la police de Franco avec celle de
Jaruzelski, et comment caractériserais-tu les différences ?
J'ai
vraiment eu peur en Espagne. Les partisans du « Christ Roi »
(des milices fascistes) ne blaguaient pas. La police entourait la
manifestation et ne laissait sortir personne. Et eux, ils visaient
avec leurs pistolets les manifestants, les syndicalistes, ou ils les
battaient avec des chaines et des casse-têtes. Je me rappelle que
nous courrions d'une église à l'autre avec le slogan « Non
à la peine de mort ! », et de vraies balles sifflaient
autour de nous. C'est alors qu'on a condamné à mort par étouffement
(le garrot espagnol) une fille membre du FRAP, alors qu'elle était
enceinte. Je me rappelle qu'ils donnaient des coups à travers les
bottins téléphoniques, les serviettes mouillées pour qu'on ne
décèle pas ces coups, et je me souviens de l'étouffement dans les
baignoires des chambres d'hôtels. Chez nous, dans les années 1970
ou 80, de telles choses ne se produisaient plus en pratique. On
pouvait certes donner des coups, mais on ne torturait pas. C'était
des coups primitifs, plein de colère, de peur et de ressentiments,
mais c'était rarement cruel. Et ces différences sont importantes
pour la victime. Les gardiens de prisons et les miliciens nous
montraient très souvent leur sympathie et leur solidarité. Ils
haïssaient les agents de la police politique (SB) encore plus que
nous je pense. Ils avaient été éduqués dans la Pologne populaire
à respecter les gens éduqués, et l'obligation de devoir les
traiter comme des criminels de droit commun les déstabilisaient. Il
n'est donc pas étonnant qu'ils ne supportaient pas la police
politique qui nous amenait chez eux. Je me rappelle cette scène d'un
procureur militaire dont les mains tremblaient et qui avait des
larmes qui lui coulaient sur les joues car il devait procéder à
l'interrogatoire d'une jeune fille de 18 ans qui avait un visage
subtil et beau, et qui aurait pu être sa fille. Il pleurait en se
cachant derrière son manteau lorsque vint mon tour d'être
interrogé, et c'est moi qui le réconfortais. J'ai eu l'impression
que lorsque nous avons été arrêté dans le camp d'internement ou
dans la prison, et que nous avons refusé toute conversation avec la
police politique, nous avons procuré une grande joie secrète aux
gardiens de prison et aux miliciens.
5/
Que penses-tu de la loi martiale en Pologne ?
Jaruzelski,
contrairement à ce qu'il a affirmé n'a ni défendu le socialisme ni
l'indépendance, mais il a défendu les postes et le pouvoir pour
lui-même et pour ses complices. L'état de guerre a tué l'espoir
des ouvriers polonais, de l'intelligentsia polonaise qui s'était
associée aux ouvriers, de la majorité de la société. Il a tué
l’espoir des prolétaires dans le monde entier selon lequel une
révolte ouvrière peut ajouter la démocratie au système de
garanties sociales créé par le socialisme réel. L'espoir d'un
socialisme par en bas, démocratique, et donc créé par la volonté
du peuple et non pas pour l'usage d'une petite élite. C'est pour ces
raisons que, sans plus aucune discussion, après la loi martiale, les
élites des deux côtés de la barricade ont sans aucune honte rejeté
le socialisme et se sont partagées les dépouilles de la
privatisation, en transformant les héros de cette période en parias
et en bêtes de somme, ce qui dure jusqu'à maintenant. Lorsque
quelques années après la fin de la Pologne populaire, j'ai fait un
discours au parlement
en m'opposant aux réformes libérales, une députée de la SLD
(« ex-communiste »)
provenant de l'ancien appareil du Parti, s'est approchée de moi en
me lançant cette question dramatique : « Alors
pourquoi avons-nous renversé le socialisme ? ».
Ce à quoi je lui ai répondu : « Tout
d'abord, ce n'est pas vous mais nous. Ensuite ce n'est pas nous qui
avons renversé le socialisme mais vous. Et il n'y a plus de
socialisme, en revanche, vous, vous êtes toujours là ».
6/
Comment analyses-tu l'évolution des conceptions idéologiques et
politiques de Solidarność après la proclamation de l'état
de guerre ?
L'Eglise
a constitué un élément important pour la formation de la
conception idéologique de Solidarność. C'est elle qui s'est
faufilée, en profitant du vide idéologique dû à l'absence d'un
parti ouvrier. L'éthique du mouvement ouvrier avait déjà été
détruite à l'aide de cérémonies officielles, pour lesquelles la
participation était obligatoire et non spontanée, et où les chants
révolutionnaires devenaient des hymnes à la gloire d'un pouvoir de
plus en plus aliéné qui, lors des moments de tensions, faisait
tirer sur les ouvriers. Mais le mouvement Solidarność qui
comptait plusieurs millions de membres, possédait une dynamique
égalitaire et progressiste. Lorsque le vice-premier ministre Pyka
s'est rendu chez les ouvriers grévistes des chantiers navals de
Szczecin, il a dès le départ dû répondre à une question : « Quel
est le prix d'un carré de beurre ? ». Comme il n'était
pas en état de donner de réponse, les ouvriers ont refusé de
discuter avec le vice-premier ministre. La rébellion du peuple était
dirigée contre les privilèges du pouvoir qui était, en fait, si
limités que, en regardant avec la perspective de notre époque, on
pourrait penser qu'ils étaient ridicules. Mais pourtant, à
l'époque, ils soulevaient de la révolte car ils étaient en
contradiction avec le principe d'égalité.
C'est
la loi martiale qui a fait que le mouvement s'est rabougri. Les
élites ont tourné le dos aux masses ouvrières, car les sanctions
économiques contre la Pologne se sont révélées plus efficaces que
les grèves. Ce ne sont plus les structures syndicales qui faisaient
la politique, mais les employés de bureau faisant la course entre le
Comité central, l'épiscopat et l'ambassade des États-Unis. C'est
sur cette base que le compromis entre élites a été élaboré en
vue des négociations de la Table ronde. Solidarność n'était
plus qu'un supplément, qu’un ornement, mais n'était plus un sujet
du mouvement démocratique de masse. En Pologne, ce ne sont pas les
ouvriers qui ont voulu et exigé le capitalisme, ce sont les élites
qui l'ont introduit derrière leur dos et sans leur accord. Toutes
les grèves qui ont eu lieu depuis la proclamation de la nouvelle
République après 1989, ont été dirigées contre les
privatisations qui n'ont jamais été officiellement approuvées par
les structures de Solidarność. L'ancienne Solidarność,
celle qui a compté 10 millions de membres, était opposée aux
privatisations, au changement de système, car elle constatait à
chaque pas, qu'elle perdrait sa position dans le cas d'un tel
changement. Mais le problème est qu'elle n'avait pas de parti ni de
mouvement social. Les chefs historiques ont trahi ou, comme Andrzej
Gwiazda, ont été mis de côté. Et il n'y avait pas de moyens pour
en créer d'autres. Le mouvement ouvrier quittait le devant de la
scène en même temps que la classe ouvrière la grande industrie. Et
le seul média qui s'est opposé à la privatisation pendant de très
nombreuses années, ce fut Radio Maryja, une station radio
obscurantiste, d'un catholicisme réactionnaire, mais qui, malgré
cela, s'opposait à la transformation systémique basée sur
l'expropriation de la propriété des masses et des résultats de
leur travail. Il ne restait plus aux masses qu’à prier.
7/
Que peux-tu dire des grèves qui ont précédé la Table ronde de
1989 ? Est-ce qu'il y avait alors « le risque » d'une
nouvelle révolte sociale qui aurait échappé à tout contrôle ?
Lorsque
nous avons publié avec Józef Pinior en février 1988 notre
déclaration, portant le titre de « Révolution
démocratique » nous avons prévu avec une étrange
exactitude le scénario de changement qui allait se produire. Ce
texte nous l'avons publié après la scission qui était intervenue
dans la Parti socialiste polonais (PPS) clandestin, en créant la
fraction « PPS – Révolution démocratique » (PPS-RD)
qui proclamait que des grèves allaient éclater au printemps et
qu'elles allaient entraîner un changement de système. Nous avions
également annoncé que notre parti allait en prendre la direction.
Nous avons tous les deux essayé de le faire, ce qui nous a ramené
en prison. Pinior pour sa participation à la grève dans les
établissements « Dolmel » de Wrocław et moi pour avoir
organisé le meeting de grève à la mine « Bassin minier
rouge ». Cet échec à prendre la direction politique du
mouvement de grève par la seule gauche d'opposition déclarée
devait amener à l'instrumentalisation des ouvriers par les élites
engagées dans la conclusion d'un accord entre le pouvoir et
l'opposition avec la participation active de l'Eglise.
Nous
avons connaissance d'un document dans lequel le primat de Pologne,
Józef Glemp, s'adresse au 1er secrétaire du PZPR au pouvoir pour
lui demander de refuser la participation du PPS aux négociations de
la Table ronde. Les socialistes (marxistes radicaux) ne
correspondaient en effet pas à l'esprit des négociations visant à
la restauration du capitalisme. Le mouvement de grève n'était pas
assez puissant car il n'avait pas de direction. Les grèves
éclataient spontanément et avaient surtout comme exigences des
revendications économiques. Le pays était alors englué dans
l'effondrement économique, avec des dirigeants de Solidarność
qui étaient mêlés à des négociations pour participer au pouvoir
et qui ne s'intéressaient pas du tout, à la différence de ce qui
s'était passé en 1980-81, aux contenus des revendications
ouvrières. Les grèves n'étaient dans ce contexte utiles uniquement
que pour augmenter la force de négociation des élites de
Solidarność.
Et
dès que les négociations ont réellement commencé, j'ai moi-même
été témoin de la venue d'un certain Alojza Pietrzyk, membre de la
Commission nationale de Solidarność, qui est venu pour
éteindre la grève dans la mine de lignite de Belchatów, afin de
pouvoir retourner tranquillement à la table de négociations avec le
pouvoir. Ces conversations étaient leur argument principal. J'ai
alors vu 7000 mineurs rassemblés dans un meeting et pleurant de
rage, lorsque quelqu'un a commencé à entonner l'hymne national pour
annoncer la fin de la grève. Ils chantaient en se sachant manipulés,
car ils savaient que l'accord sur les salaires serait pire que ce
contre quoi ils s'étaient mis en grève. Car, après la loi
martiale, Solidarność n'avait plus cette force ni ce nombre
d'adhérents, et surtout cette combativité d'autrefois. On lui avait
cassé sa colonne vertébrale et personne n'était plus en état de
se lever et de se montrer inconciliant, en soulignant que la chose la
plus importante était qu'on avait reçu un mandat de la base. Le
syndicat n'était plus qu'un argument dans la négociation aux mains
des élites. Et c'est à partir de ce moment là que Solidarność
a commencé à refluer et à perdre en importance.
8/
Quel est à ton avis le rôle des services secrets occidentaux dans
l'évolution de l'opposition des années 1981-1989 ? Carl Bernstein
dans le « Times » a développé la thèse selon
laquelle il y aurait eu un plan élaboré en commun entre Reagan et
Jean Paul II visant à renverser le communisme ? Que penses-tu de
cette théorie ? Considères-tu que le pape était un homme
réactionnaire, et de tendance pro-étasunienne ?
Il
n'y a jamais eu de communisme en Pologne. Le socialisme réel se
basait sur un contrat entre le pouvoir et la société : des
assiettes bien remplies contre une absence de démocratie. Mais
lorsque la course aux armements a fait que les assiettes sont
devenues de plus en plus vides, des révoltes sociales ont commencém
visant à obtenir un supplément dans les assiettes. Et quand il est
apparu que le pouvoir n'était plus en état de fournir magiquement
des biens ou d'organiser de façon rationnelle la production, car il
était tué par les dépenses militaires et la rigidité de
l'appareil, alors on a commencé à exiger un changement de système.
Et le plus simple était de demander que ceux qui n'avaient pas
réussi à assurer leurs promesses s'en aillent. Il ne s'agissait
plus d'un simple changement d'équipe dans le cadre du système. La
première tentative d'en arriver à un véritable pouvoir du peuple
dans les années 1980-81 avait entraîné l'adoption de la loi sur
l'autogestion ouvrière, avec la conception de la grève active et le
programme d'une République autogérée. Lors de la seconde
tentative, le système était complètement vermoulu.
Discuter
pour savoir qui le premier a donné un coup assez fort pour que le
système s'effondre n'a aucun sens. Mais affirmer qu'il a fallu que
pour faire tomber l'arbre vermoulu, un jeu mystérieux des services
secrets qui seraient en état de faire l'histoire est une absurdité.
Le
pape Jean-Paul II n'était pas réactionnaire au sens social de ce
terme, mais uniquement au sens de la doctrine de la foi, c'est-à-dire
du dogme de l'Eglise. Et cela n'avait aucune influence sur un système
social n'importe où. Juste avant la publication pour le centenaire
de l'encyclique Rerum Novarum, de l'encyclique Centessimus
Annus, on a observé une attaque contre Wojtyla dans le Financial
Times de la part d'un certain Wyles qui prévenait que cette
encyclique contenait des éléments perturbateurs provenant du fait
que le pape polonais avait un esprit communisé en raison de son
éducation subie dans la Pologne populaire.
La
doctrine sociale de l'Eglise contenue dans cette encyclique et dans
Laborens exercens contient beaucoup d'arguments permettant
d'aller à la recherche d'un système différent tant du socialisme
réel et que du capitalisme corporatiste actuel. Ce n'est pas par
hasard que le parti radical paysan « Autodéfense » cite
jusqu'à aujourd'hui ce pape qui soutenait qu'il n'était pas
obligatoire que ce soit le capitalisme qui succède au communisme.
Mais il faut faire une nette différence entre les points de vue et
les paroles de Wojtyła, et les opinions et les activités de
l'Eglise polonaise. Car cette Eglise a joué un rôle énorme dans la
restauration du capitalisme, ce sur quoi, en dépit des apparences,
le pape ne pouvait pas et ne devait pas avoir de grande influence,
car il s'occupait comme personne d'autre auparavant du monde entier,
et pas seulement de la Pologne.
9/
Quelle était la position de la gauche de Solidarność dans
les années qui ont précédé la Table ronde ?
Je
me souviens que, lors des négociations de la Table ronde,
après dix jours de grève de la faim visant à protester contre le
fait qu'on n'avait toujours pas libéré nos prisonniers politiques,
nous avons organisé une manifestation du PPS-RD devant le tribunal
de Wrocław avec le slogan « Une
table aux pieds cassés » et
« Kiszczak laisse tomber ! ».
Nous allions au procès de Józef Pinior qui était accusé pour sa
participation à l'organisation de la grève dans les établissements
« Dolmel ». Une de nos camarades est entrée dans la
salle du tribunal avec une jupe faite uniquement en feuilles de
palmiers. Pour cette simple protestation au cours du procès,
plusieurs d'entre nous furent immédiatement emprisonnés pour avoir
manqué de respect envers le tribunal. Le 1er mai 1989, nous avons
participé au défilé de la fête du travail à Varsovie au sein
d'un groupe de syndicalistes radicaux de « Solidarność
80 »
et du PPS-RD en criant : « Des
élections libres, et pas une mascarade ! ».
Dans ce cortège impressionnant qui comptait 10 000 manifestants,
nous étions quelques centaines. Nous estimions que lorsque des
élections ne sont démocratiques que pour un certain pourcentage,
cela devient une farce,
et donc que le compromis de la Table ronde était une trahison. Et ce
qu'a fait immédiatement après les élections Balcerowicz avec
l'économie, est bien la preuve que nous avions raison.
En
1989, les structures de Solidarność du bassin minier m'ont
accordé le titre « d'homme de l'année ». J'étais leur
héros. Parce que j'avais réussi avec des camarades à me hisser sur
le toit du Comité central du Parti et à y accrocher un slogan
exigeant la libération des prisonniers politiques, puis j'avais été
mis aux arrêts à Sosnowiec avec l'accusation d'avoir tenté
d'organiser une grève des mineurs dans la mine « Bassin minier
rouge ». Lors d'une rencontre avec une centaine d'ouvriers,
j'avais expliqué que le nouveau gouvernement et son programme
constituaient une menace mortelle pour les travailleurs. Mais eux,
même s'ils éprouvaient pour moi de la sympathie et du respect,
avaient les yeux bouchés et répétaient comme une mantra : « Nous
avons cru dans le gouvernement de Mazowiecki ».
Aujourd'hui, il ne reste plus une seule mine en activité dans
l'ancien bassin minier rouge.
Nous
avons élaboré une analyse au PPS-RD qui nous a convaincu que nous
nous trouvions devant une chance historique de construire un système
de justice sociale. Car la nomenklatura du Parti était en train de
tomber dans la poubelle de l'histoire et que sa place ne pouvait pas
être remplacée par une bourgeoisie, parce que tout simplement une
telle classe n'existait pas en Pologne. Alors on pensait qu'une
démocratie, comprise comme un jeu d'intérêts entre différents
groupes et classes dans la société pouvait être bâtie, où chaque
conflit serait résolu dans le cadre d'un forum installé dans la
seconde chambre du parlement, la Chambre du travail (conception
provenant du leader socialiste de l'entre-deux-guerres,
Niedziałkowski) ou d’une Chambre socio-économique, tel que
c'était prévu dans le programme de la première Solidarność
(N.d.T. au cours des années 1980-1981). Un jeu de conflits et de
compromis successifs entre différents groupes sociaux devait assurer
une dynamique équilibrée, car il n'y aurait pas vraiment de classes
qui auraient pu confisquer la démocratie et faire de l'État un
comité exécutif travaillant à la réalisation de ses propres
intérêts. Nous avions oublié cependant que la Pologne était
endettée et que le mécanisme d'exploitation et de domination peut
être reconstitué par le biais du mécanisme de dépendance
extérieure envers les créditeurs et leurs institutions, comme le
FMI. Et puis nous ne voulions pas admettre que, dans une société
sans possesseurs de capitaux, il était possible d'assurer une
accumulation primitive basée sur des décisions politiques créant
une classe de propriétaires. Nous nous sommes trompés. Même si
nous avons bien analysés les intentions de la Table ronde.
10/
Comment analyses-tu les attitudes de Solidarność, de
l'Eglise et du pouvoir du Parti envers toi et tes camarades de la
gauche à la veille de la signature des accords de la Table ronde ?
Les
élites de Solidarność
me considéraient comme un traitre et l'ennemi public n° 1. Car je
provenais de la même université de Varsovie qu'eux et de la même
opposition. J'avais même été interné dans la même prison que
Michnik et Kuroń à Białołęka. Mais j'étais du côté de ceux
qu'ils ont trahi et laissé tomber avec facilité pour faire
carrière, et gagner des avantages personnels. Ils étaient mes
idoles et ils savaient bien que je savais ce qu'ils avaient dit et
avaient fait auparavant, et à quel point ils s'étaient écartés de
notre itinéraire commun. Un témoin toujours politiquement en
activité provoque l'inconfort. Lors de la scission au sein du PPS,
j'ai tout d'un coup « appris » à la fois dans le
principal journal clandestin Tygodnik
Mazowsze, et dans l'organe central
du PZPR, Trybuna Ludu,
que j'étais en fait un agent du KGB. J'ai alors commencé à
comprendre que ce n'était pas par hasard, et que des gens comme moi
gênaient à la fois les vieilles comme les nouvelles élites qui
voulaient mentir à la société. La panique saisissait le PZPR. Il
avait surtout peur d'un parti de gauche, d'un PPS, qui pourrait leur
prendre le monopole du pouvoir. C'est pour cela que, dans la foulée
des documents devenus accessibles pendant le processus de lustration
anticommuniste, on a trouvé une lettre du Bureau politique du PZPR
adressée au Vatican dans laquelle on demandait au Saint-Siège
comment il réagirait à la prise du pouvoir par le PPS. Ce qui
explique les mouvements de nervosité de la police politique (SB).
Ils sont par exemple entrés par les portes et les fenêtres lors du
congrès de refondation du PPS, comme dans un film d'action, allant
même jusqu'à nous arrêter pendant la conférence de presse devant
les journalistes étrangers. Les cadres du Parti étaient morts de
peur devant nous, ce qu'a prouvé l'envergure de la pénétration de
notre milieu par la police et les filatures visant le journal
Robotnik
(l'Ouvrier) que nous avions reconstitué comme organe du PPS. Je ne
peux pas dire en revanche grand chose de l'Eglise, si ce n'est de
rappeler qu'elle s'était opposée à notre présence aux
négociations de la Table ronde, ou en mentionnant cette anecdote sur
le « héros » de l'Eglise polonaise, le cardinal
Wyszyński, qui lors d'un sermon du dimanche avait déclaré : « Ils
vous donnent l'école gratuite, ils vous donnent les soins gratuits,
et vous allez alors aussi travailler gratuitement ».
Voilà quel était leur credo !
11/
A ton avis, quelles étaient les positions de classe des différents
protagonistes des accords de 1989 ?
La
Table ronde, ce fut un compromis entre élites. Une réunion de
brigands précédant l'attaque d'une banque. Ils sont devenus une
classe lorsqu'ils ont transformé les résultats des efforts de
plusieurs générations en petits morceaux selon la proportion : une
usine contre une villa avec un belle voiture et un bon compte en
banque. Les cadres du PZPR ont échangé leur pouvoir limité et
leurs privilèges matériels assez faibles si l'on regarde avec la
perspective d'aujourd'hui, contre un véritable pouvoir qui ne peut
être assuré qu'avec la grande propriété privée. Le symbole de ce
processus, c'est Aleksander Kwaśniewski qui, pour avoir participé à
la « révolution de velours» polonaise a pu accéder à Davos,
qui est devenu quelqu'un à Davos, qui a travaillé pour les
États-Unis et pour le grand capital en tant que chef de la fraction
parlementaire de la SLD, puis en tant que président de la
République. Ceux qui sont les véritables créateurs et réalisateurs
du capitalisme sauvage polonais sont les mêmes qui ont raté
totalement les chances du socialisme. D'abord en gouvernant n'importe
comment, puis en détruisant grâce à la loi martiale le mouvement
ouvrier, puis enfin, en concluant un accord avec les dirigeants
nominaux de ce mouvement lors de la Table ronde.
On
oublie souvent qu'il y avait aussi un autre sujet participant à la
Table ronde – le Parti paysan unifié ZSL. C'est le seul parti
politique existant du temps de la Pologne populaire qui a pu garder
tous ses biens et qui continue à participer au pouvoir tout en
augmentant la quantité de ses biens. Le PSL, après avoir modifié
quelque peu son nom, est devenu une grande entreprise capitaliste qui
possède une grande partie du secteur agro-alimentaire. Ce que le
parti ne prend pas, ce sont ses membres qui le prennent. Ils
gouvernent sans concurrence dans les banques coopératives et les
collectivités locales, là où le pouvoir économique se décline en
pouvoir politique. C'est en fait un mouvement de classe de
l'oligarchie rurale et des petites villes qui n'a jamais hésité à
s'associer à tous les partis politiques se succédant au pouvoir,
uniquement pour les intérêts particulier de son parti et de ses
membres.
12/
Pourquoi personne ne rappelle aujourd'hui que, à côté de la Table
ronde politique, il y a eu une Table ronde sociale et une Table ronde
syndicale, et pourquoi ne se concentre-t-on que sur la Table ronde
politique ?
Car
toutes ces petites tablettes sectorielles n'étaient qu'un rideau de
fumée. Puisque personne n'a jamais essayé de réaliser les accords
qu'on y avait conclus. Le plan Blacerowicz
a rayé tous les accords sociaux conclus sur ces tables. Ryszard
Bugaj, qui a pris part à ces négociations, rappelle encore
aujourd'hui avec colère que l'on s'était mis d'accord lors de la
Table ronde pour qu'on lance dans toute la société un débat sur
les différentes variantes possibles de réforme économique. Alors
que le parlement issu des accords de la Table ronde, et où il y
avait une majorité de membres de l'ancien pouvoir, a donné après
juin 1989 son accord sans sourciller à ce que Balcerowicz reçoive
carte blanche. On a appliqué en Pologne, comme dans n'importe quel
pays du Tiers monde, le programme standard d'adaptation du FMI. Cela
s'est passé dans une situation qu'on peut qualifier de loi martiale
économique. On a détruit avec préméditation tout ce qui
appartenait à l'État, et on a volé ses biens à l'abri de la loi.
Le pays s'est retrouvé submergé par ce qu'on a appelé les
« brigades de l'hôtel
Mariott », des experts
occidentaux qui, pour des sommes énormes, donnaient des conseils
comment désindustrialiser le plus rapidement possible le pays. Lors
de ces négociations, le fameux spéculateur George Soros est arrivé
en Pologne et a offert de l'argent pour former les élites
néolibérales. C'est ainsi que naquit au cours de la première phase
de transformation systémique la très influente Fondation Bathory.
Un militant de gauche originaire de New York, Arthur Lipow,
fréquentait le milieu de Soros à l'hôtel Bristol de Varsovie, et
il nous a amené la note qu'il avait arrachée et où était écrite
en anglais au crayon par Soros lui même, les grandes lignes de ce
qui allait se passer. On y trouvait quelques points intitulés « Plan
for Poland ». Il est inutile
de souligner que ce sont justement ces « quelques points »,
et non pas les accords conclus avec les experts et les négociateurs
sociaux lors de la Table ronde qui furent réalisés.
13/
Quel est ton avis sur les élections de 1989 ? Pour quoi les
électeurs ont-ils voté ? Est-ce que le boycott a en partie réussi
?
Le
boycott fut un échec, et ne pouvait pas réussir. On avait soulevé
chez les gens un immense espoir. Tout le monde voulait participer à
des élections, même si elles n'étaient démocratiques que pour 35%
des sièges. Les gens ont voté, pour que ce soit comme à l'Ouest.
Ils avaient faim de jolies choses, d'étalages bien remplis. Personne
ne leur a alors dit que, en remplissant les étalages, le nouveau
pouvoir allait leur vider les poches. Personne n'imaginait
qu'apparaitrait un nouveau phénomène terrible – le chômage. A la
télévision, les artistes connus déclamaient qu’enfin nous nous
retrouvions « chez nous ». Et personne ne supposait que
bientôt allaient commencer les expulsions de familles entières de
leur logement directement dans la rue. Ce n'était pas non plus des
élections réelles, en ce sens que l'on n'a pas voté pour un
programme réel, mais pour Solidarność, pour les candidats
qui figuraient sur la photo à côté de Wałęsa. On a voté pour le
changement. Et la situation semblait si mauvaise qu'on pensait
qu'elle ne pourrait être pire. Auparavant, les gens ne prenaient
plus part aux élections, alors comment auraient-ils pu imaginer que
tous ces gens sympathiques qui promettaient tant de choses, allaient
décevoir ? La démocratie c'est mieux, ce sera mieux, ont-ils pensé.
Le mot privatisation n'est pas tombé une seule fois lors de la
campagne électorale. Il n'y avait que des phrases générales. Sur
la liberté, sur la communauté, sur la démocratie, sur l'économie
de marché qui permet de gagner de l'argent véritable et de choisir
le type de bien que l'on veut consommer. Le paradoxe est que les
candidats eux mêmes, hormis quelques uns, ne savaient même pas ce
qui allait ressortir de tout cela. Et finalement Wałęsa a promis à
chacun 100 millions de zlotys, et on peut dire que les gens se sont
laissés achetés.
14/
Peut-on dire que Solidarność qui est réapparue en 1989
était la même que celle qu'on avait connu en 1980 ?
En
fait, on peut dire que, après 1989, Solidarność
n'a pas existé en tant que mouvement social, pas plus que comme
syndicat. Elle a été réduite à jouer le rôle de comité
électoral de Lech Wałęsa et de ses partisans. Un sigle sur le
quotidien Gazeta Wyborcza (Journal
électoral).
Ce n'est pas un hasard si on a réduit la démocratie aux élections
et que le premier journal libre se soit appelé le « Journal
électoral ». Il s'agissait d'un pouvoir pour les élites, et
non pour régler les problèmes sociaux. Les grèves politiques sont
devenues impossibles, et les grèves économiques ont été
dispersées, car elles n'avaient aucune chance de succès. Parce
qu'il ne s'agissait plus d'un pouvoir sans légitimité, qui devait
compter avec les ouvriers, car ceux-ci au moins formellement selon ce
qui était inscrit dans la constitution étaient censé auparavant
exercer le pouvoir. Cette fois-ci le pouvoir fut pris par le capital.
Il était donc tout simplement plus facile de fermer les usines qui
faisaient grève, et c'est ce qui a commencé à faire peur aux gens.
La force de Solidarność
avait été sa capacité d'action au niveau des régions et du pays.
C'était désormais terminé, il n'y avait pas de direction et, plus
important encore, plus d'arme de la grève. Ce fut la fin.
15/
Comment analyses-tu les réactions de la société face à ce qu'on a
appelé les réformes du marché en 1989 ? Existait-il une sorte de
permission sociale pour la privatisation et la thérapie de choc ?
Depuis quand le mot « capitalisme » a-t-il acquis en
Pologne une aura positive ?
Au
début des réformes lancées par Balcerowicz, alors qu'on n'avait
pas encore liquidé les conseils des travailleurs dans les
entreprises, il y a eu une réunion dans les établissements « Rosa
Luxemburg », qui n'existent
plus aujourd'hui, de quelques centaines de représentants des
commissions de Solidarność des entreprises et des conseils
des travailleurs, en présence de Leszek Balcerowicz qui était alors
vice-premier ministre et ministre des finances. Un ouvrier s'est
alors levé et a demandé : « Quand et qui a décidé qu'on
devait privatiser en Pologne toutes les entreprises ? Est-ce que
c'est la société, et si oui, sous quelle forme a-t-elle exprimé
sont accord ? ». Balcerowicz est devenu rouge de colère et
a répondu à la question par une question : « Et qui parmi
vous vit plus mal maintenant ? »... Et alors, une mer de
mains se sont levées. Un an plus tard, dans un interview accordé à
une journaliste du Sztandar Młodych, Balcerowicz a répondu
ainsi à la question de savoir qu'est-ce qu'il ferait quand
l'acceptation par la société des réformes du marché et de la
privatisation se terminerait. Il a alors donné une réponse
désarmante de franchise : La thérapie de choc consiste dans le fait
de privatiser et de réformer le plus possible avant que la société
ne puisse réagir à ce choc...
Mais
jusqu'à aujourd'hui, les politiciens n'aiment pas trop utiliser le
mot capitalisme, car il garde une connotation malfaisante,
désagréable. La construction du capitalisme dans un pays où il a
fallu « nommer » les capitalistes car personne n'avait
l'intention de répéter le processus séculaire d'accumulation du
capital, était une affaire délicate, ce pour quoi pendant la
période de transformation on a préféré utiliser le mot
« d'économie de marché » plutôt que de capitalisme. Et
ceux qui voulaient apparaître comme étant sensibles aux questions
sociales ajoutaient souvent le mot « sociale » à
économie de marché.
On
a pendant très longtemps essayé de faire croire aux gens que tous
pourraient devenir des capitalistes. D'où, au début, ces millions
de Polonais qui vendaient tout et n'importe quoi dans les rues sur
des lits pliants, puis qui ont occupé des stands dans les bazars,
etc. Aujourd'hui, la police et la garde municipale ont chassé des
rues ces pionniers du capitalisme. Mais au début, beaucoup de tout
nouveaux chômeurs ont vécu de ce commerce, et ont vraiment cru
qu'ils allaient pouvoir grâce à cela s'acheter un magasin, et
peut-être même un supermarché. Aujourd'hui, ce sont des vagabonds,
mais d'où auraient-ils pu savoir que ce n'était qu'une phase
transitoire qui allait disparaître très vite ? On a fait croire
aux travailleurs qu'ils seraient des actionnaires, on les a achetés
avec des actions, des bons de participation qu'ils ont finalement dû
vendre pour survivre. L'actionnariat des travailleurs en particulier,
des contes d'Esope, ont constitué une méthode particulièrement
efficace qui a permis de casser la résistance des militants
syndicaux face à la privatisation. Il est intéressant de se
rappeler que, juste après la proclamation de la loi martiale, le
futur premier ministre Rakowski a, lors d'une conférence de presse
devant les journalistes étrangers, déclaré qu'on avait proclamé
l'état de guerre en Pologne pour que la société subisse un choc.
J'étais à l'époque en prison pour avoir distribué des tracts dans
un autobus où l'on m'a arrêté le 17 décembre 1981. Mon avocat,
devant le tribunal militaire qui me jugeait, a essayé de me défendre
en soutenant que j'étais dans un état de compréhension incomplète.
Et il a rajouté : si Rakowski a déclaré que le pouvoir voulait
produire un choc, dans le cas de mon client, moi en l'occurrence,
cela a pleinement réussi. Nous avons donc eu en Pologne deux chocs
successifs, de la part des militaires puis de la part du marché.
Tout cela avant que Naomi Klein n'ait parlé de « La
doctrine du choc ».
16/
Quels sont les principaux résultats des réformes des années 1990
pour la société polonaise ?
Le
plus visible, c'est la polarisation sociale. Puis vient en deuxième
position l'atomisation, la rupture des liens sociaux qui dépendaient
du marché du travail, la dispersion, le caractère provisoire des
contrats de travail. Et enfin, le fait que l'on a retiré aux gens la
possibilité de satisfaire leurs besoins économiques élémentaires
et vitaux en travaillant seulement les huit heures réglementaires.
L'allongement du temps de travail a provoqué la désintégration non
seulement des liens sociaux, mais aussi familiaux. On peut rajouter à
cela le fait que plus de 70% de la société polonaise ne peut plus
profiter des vacances pour se reposer. La fatigue et le sentiment
permanent d'être menacé provoquent l'apathie, et la dépression est
devenue une maladie sociale. Il est vrai que le nombre des étudiants
a augmenté de façon phénoménale, mais c'est au prix de la qualité
des études qui se sont multipliées comme des champignons après la
pluie avec des universités privées dont le niveau est misérable et
dont les diplômes donnent rarement la possibilité de trouver du
travail en raison d'une structure économique qui reste peu
modernisée.
L'absence
de développement du secteur des hautes technologies, la stagnation
de la science, tout cela fait que le diplôme et l'éducation ne
donnent plus automatiquement de possibilité de promotion sociale.
Donc, on se retrouve dans une situation où l'on hérite de la
pauvreté, du chômage et de l'exclusion sociale qui domine, car il
n'existe plus de canaux efficaces d'ascension sociale. Un élément
de cette exclusion sociale, c'est la perte de son travail, la
maladie, la baisse des revenus entrainant la perte du toit au-dessus
de sa tête. L'accès aux services médicaux est devenu dépendant de
la grosseur de son porte-monnaie, et pour la majorité, soigner les
maladies graves est devenu ou impossible ou lié à la décision de
renoncer à payer des choses aussi importantes que le loyer ou les
échéances de ses crédits. Une des manifestations visibles de ce
processus, c'est le retour de la tuberculose comme maladie sociale,
alors qu'en fait, pendant la période de la Pologne populaire, cette
maladie avait disparu. Beaucoup de personnes âgées n'ont même pas
l'argent pour acheter les médicaments qui sauvent la vie. C'est pour
cela qu'elles meurent, comme on dit chez nous, à cause « de
médicaments non achetés ». A côté du chômage, la plaie
sociale c'est la perte d'un domicile fixe.
Dans
ces conditions, il est impossible de voir naître une société
civile. Les gens, par manque de temps, ne peuvent évidemment pas
s'engager dans une activité sociale, syndicale, ou politique. Le
taux de syndicalisation ne peut dépasser 8%, le mouvement associatif
n'existe en fait pas, et il n'y a que 100 000 membres de partis
politiques, toutes orientations confondues.
18/
Comment analyses-tu l'état de la gauche sociale après 1989 ?
La
gauche sociale en Pologne, ce sont de très petits groupes de
militants, mais en fait elle n'existe pas dans la conscience
collective de la société. Son activité se concentre sur trois
secteurs : le mouvement anti-guerre, le mouvement syndical et
l'organisation des locataires. L'apogée de la gauche radicale s'est
manifestée lors du contre-sommet à l'occasion du sommet du G8 à
Varsovie où l'on a vu 10 000 personnes manifester sous le slogan
« Yankees go home ! ». On peut aussi considérer
comme relativement importantes, selon les normes polonaises, les
manifestations anti-guerre organisées par le mouvement « Stop
à la guerre ! » (Stopwojnie). Un des éléments
importants de l'activité de la gauche, ce furent les tentatives de
créer des syndicats indépendants dans les entreprises privées, en
particulier les supermarchés. C'est d'autant plus important que,
avec la poursuite de la privatisation, le mouvement syndical se
rétrécit. Et les grandes centrales syndicales se comportent de
manière passive en ne menant aucune action de grève.
Malheureusement, tous ces efforts donnent peu de résultats en raison
de règlementations restrictives qui ne défendent pas face aux
discriminations visant les militants syndicaux.
Le
seul mouvement social qui manifeste une grande dynamique est celui
des locataires qui s'opposent aux expulsions comme manifestation de
l'exclusion sociale. C'est dans ce secteur que l'engagement de la
gauche sociale apporte quelques résultats visibles, mais pas trop
importants. Aucun des groupes de gauche radicale n'a jamais réussi à
obtenir de succès électoral, ne serait-ce que lors d'élections
locales. La réaction sociale à la gauche est négative, car ce mot
a été compromis par l'Alliance de la gauche démocratique
« ex-communiste » (SLD) qui a mené des politiques
néolibérales de droite. Le manque de moyens financiers et de base
sociale fait que construire une formation de gauche doit commencer
par la construction d'un mouvement social qui pourra constituer sa
base arrière. C'est ce que font la Nouvelle gauche, les Jeunes
socialistes, l'Alternative de gauche qui se concentrent sur la lutte
des locataires. Pendant ce temps là, le Parti polonais du travail
constitue une tentative de créer une représentation politique pour
un petit groupe radical lié au syndicat « Août 80 ».
Cette initiative se concentre sur la lutte électorale. Pour le
moment sans résultat. Il y a en Pologne quelques milliers tout au
plus de militants de la gauche sociale ayant une certaine expérience.
Leur rassemblement dans un groupement construisant de façon
conséquente une base au sein des milieux menacés ou touchés par
l'exclusion sociale pourrait être un pas dans la construction d'un
parti qui aurait une influence sur les opinions et les attitudes de
la société.
19/
Comment vois-tu l'évolution de la vie culturelle en Pologne avant et
après 1989 ?
La
Pologne qui, à l'époque du socialisme réel et de la censure,
constituait une puissance culturelle, est devenue aujourd'hui un
désert culturel. Ce sont les vaudevilles et les music-hall qui
dominent au théâtre. A l'époque de la Pologne populaire, le mois
d'octobre était décrété mois du film soviétique, ce dont nous
nous plaignions. Aujourd'hui, toute l'année est une année du cinéma
américain, de qualité bien pire. Les artistes qui à l'époque de
Solidarność, étaient intégralement liés au mouvement
social, aux problèmes et à la vie des gens, pratiquent aujourd'hui
un art qui n'est pas du tout engagé, qui est tout au plus une
production culturelle, et qui n'est pas un art, en ce sens que l'art
devrait avoir un sens. Donc la réalité sociale nous fait régresser
en arrière, au point où pour savoir comment vivent les Polonais, il
ne faut pas lire les livres polonais actuellement publiés, mais la
littérature du XIXe siècle : les livres de Hugo, de Zola, de
Dickens deviennent terriblement actuels. Il ne nous reste qu'à
compter sur le fait que, quand la société se sera réveillée de sa
torpeur, les artistes eux aussi se réveilleront de leur léthargie.
Il existe cependant chez les gens une faim pour une vraie culture,
d'où la grande popularité du festival du film européen et la
fréquentation des films de la convention Dogma. Il est
évident que la culture est devenue un bien de luxe, on ferme les
maisons de la culture et les bibliothèques publiques. Et celles qui
existent encore n'achètent plus de nouveaux livres car elles n'en
ont pas les moyens. L'exemple classique du caractère de plus en plus
chétif de la culture polonaise, c'est de constater ce qui se passe
avec Andrzej Wajda qui de la « Terre de la grande promesse »
est passé à un genre de réalisation comme « Messire Thadée »
ou à ce navet historique qu'est « Katyń ».
20/
Comment expliques-tu que presque tous les pays postsocialistes
d'Europe du centre-est soient devenus aujourd'hui les meilleurs
élèves des USA et des politiques néolibérales à l'échelle du
monde entier ?
Ceux
qui étaient les gardiens du « feu sacré » du
marxisme-léninisme ont cultivé si longtemps la monoculture
intellectuelle, qu'ils ne sont plus capables de faire autrement. Il
leur était très facile, lorsque le socialisme réel est tombé, de
passer d'un dogme à un autre, néolibéral et conservateur. A cela,
il faut ajouter l'activité consciente d'institutions comme la
Fondation Bathory de George Soros, qui a créé une véritable école
de janissaires de la nouvelle croyance dans le marché. On apprend
dans les écoles aux enfants les bases de l'entreprenariat. Lors de
ces leçons, ils apprennent que les chômeurs sont simplement des
paresseux et que les pauvres sont coupables de faire montre d'une
attitude exigeante, postcommuniste. L'argent pour faire des
recherches n'est distribué qu'à ceux qui font montre de soumission,
et donc les recherches scientifiques dans les sciences sociales qui
partiraient d'une position autre que celle favorable au marché ne
peuvent être réalisées tout simplement pour des raisons
financières. La thérapie de choc a exigé un lavage de cerveau
approfondi, mais les sponsors ont été capables de dépenser
pour cela ces sommes énormes, car, de leur point de vue, c'était un
investissement rentable : comme les Chicago boys au Chili
ou les Berkeley boys en Indonésie. Savoir prendre d'assaut
une banque exige des cadres compétents, aussi forme-t-on en Europe
du centre-est, soumise à la politique néocoloniale de l'Occident et
à la colonisation intellectuelle des USA, des cadres néolibéraux.
L'Europe a trop longtemps tourné le dos à l'Est, et aujourd'hui,
quand cette région entre dans l'UE, l'Europe a déjà adopté le
point de vue étasunien sur l'économie.
21/
Et comment expliques-tu l'évolution des élites dissidentes des
années 1970 qui sont passées de positions quasi trotskystes à des
positions de plus en plus libérales ?
Entre
la « Lettre ouverte au Parti »
de Kuroń et Modzelewski
à la ligne de l'actuelle Gazeta
Wyborcza d'Adam Michnik, le chemin a
été très long, mais il provient de la rupture entre
l'intelligentsia et le prolétariat. Au début de l'état de guerre,
Jacek Kuroń a écrit du camp d'internement un texte ayant pour titre
: « Vous avez une baguette
magique » (Macie
zloty rog). Il appelait les ouvriers
à se dresser à main nue contre les tanks. Et ils ne l'ont pas fait.
Les dissidents ont été déçus par les ouvriers et se sont alors
tournés vers les ambassades. Ils ont commencé à faire de la
politique sans les ouvriers, et ils ont alors trouvé l'appui de
l'Occident ainsi que celui de la nomenklatura du Parti. Lorsque j'ai
poussé Kuroń à se joindre à notre initiative visant à
reconstruire le vieux Parti socialiste polonais PPS (NdT en 1987), il
m'a déclaré qu'il n'y adhérerait pas, car nous sommes
réactionnaires en voulant nous appuyer sur la classe ouvrière des
grandes entreprises. Car, soutenait Kuroń, cette classe est
réactionnaire car elle va vouloir défendre ses entreprises. Ces
entreprises sont archaïques, il faut les détruire et labourer la
terre sur leurs ruines, et à la place, le nouveau système
capitaliste va en créer de nouvelles, plus modernes. Sa rhétorique
était donc comme avant, révolutionnaire, mais il s'agissait cette
fois-ci d'une révolution néolibérale. Avant sa mort, Kuroń a
reconnu que son appui à Balcerowicz et à ses folies fut une erreur.
Mais la majorité de ses anciens collègues, eux, n'éprouvent aucun
regret envers leurs choix. Beaucoup, lorsqu'ils me croisent,
baissent le regard.
22/
Est-ce que Balcerowicz est un enfant de la nomenklatura du Parti ou
un enfant de Solidarność ouvrière ?
Il
y a des gens qui aiment être toujours au centre de l'attention.
Monsieur Leszek Balcerowicz est l'un d'entre eux. Lorsqu'il fallait
être lecteur du Comité central du PZPR, il l'était. Puis, lorsque
les « luttes ont commencé », il est devenu conseiller du
« Réseau des entreprises d'avant-garde », la structure
la plus révolutionnaire du syndicat, qui soutenait alors
l'autogestion ouvrière. Après la chute du socialisme, Balcerowicz
n'est pas resté en arrière, mais de nouveau, il a voulu être
devant tout le monde et montrer le chemin. Que ferait-il si jamais il
y avait un nouveau tournant historique ? C'est un Kubica
de la politique polonaise. Il prend très rapidement le virage.
23/
Si tu devais faire le bilan du socialisme réel, comment
l'estimerais-tu selon ses résultats ? Et quelle a été la base de
classe de ce régime dans les années 1944-45 ? Et quelle était-elle
en 1989 ?
Les
Russes ont ce slogan : « Celui que pense que l'Union
soviétique va revenir, n'a pas de tête. Mais celui qui n'éprouve
pas de nostalgie pour elle n'a pas de cœur. » J'ai eu une
rencontre à l'Ecole supérieure du commerce avec Janusz Lewandowski,
l'ancien ministre des privatisations, actuellement commissaire de
l'UE pour les questions budgétaires. Analysant les changements
positifs selon lui, il a cité le prix des oranges et a calculé
qu'un Polonais statistique pouvait aujourd'hui en acheter plus grâce
à son salaire qu'à l'époque de la Pologne populaire. Mais il ne
voulait pas discuter en revanche du prix des logements et de leur
accessibilité. On a dit qu'à l'époque du socialisme, nous gagnions
100 dollars par mois. Cette comptabilité absurde était basée sur
le cours du dollar au marché noir, puisque le zloty n'était pas
changeable. Mais si en revanche, on prend en compte les biens et les
services du type éducation, santé, vacances, loyers, énergie,
etc., ce que l'État assurait ou gratuitement ou contre un prix
symbolique, à cause des dotations, alors il s'avère que nous
gagnions alors l'équivalent de milliers et pas du tout de dizaines
de dollars comme on l'a soutenu.
La
majorité des gens qui aujourd'hui ne partent pas en vacances se
rappellent avec nostalgie l'époque où ils y partaient, quand toute
la famille allait à la mer ou à la montagne. Et ils savent que cela
ne reviendra pas. L'ascension sociale de millions de gens de la
campagne vers la ville au début de la Pologne populaire a entraîné
une augmentation radicale du niveau de vie. Tant que l'on
comptabilisait le développement en tonnes d'acier et de charbon par
tête d'habitant, et il faut se rappeler que l'UE a commencé à
s'appeler à partir de ces deux produits, nous étions
concurrentiels. Et un tel développement pouvait être géré, y
compris par la nomenklatura. Puis une autre révolution scientifique
et technique s'est produite et nous sommes tombés du peloton, nous
avons reculé. Mais ce sont quand même les réalisations du
socialisme réel qui ont forcé les pays occidentaux à concéder des
mesures sociales en faveur de leurs propres sociétés. Et, lorsque
nous avons commencé à reculer, c'est aussi l'État social qui,
partout dans le monde, a reculé, car il n'y avait plus
d'alternative, puisque le concurrent principal était en faillite.
Mais
il faut aussi dire que le socialisme polonais n'a pas passé son
examen également parce qu'on ne nous a pas permis de trop nous
éloigner de la ligne et d'apporter nos propres idées. Le socialisme
réel est entré dans l'histoire avec la grande classe ouvrière.
Mais il ne faut pas penser que c'est elle qui l'a abattu. Le
soulèvement ouvrier polonais a été en fait la dernière tentative
de sauver le socialisme, contre la nomenklatura, les Gorbatchev et
les Balcerowicz, les Soros et les Reagan de ce monde.
23/
Est ce que les années de la Pologne populaire sont des années
perdues pour les Polonais ?
Dans
le cadre du système occidental, la Pologne aurait prolongé les plus
mauvaises traditions de la République polonaise de
l'Entre-deux-guerres. Déjà pendant la nuit de l'occupation,
plusieurs partis indépendantistes (parmi lesquels le PPS et le Parti
du travail) ont formulé le programme d'une Pologne populaire. Les
militants de la clandestinité étaient convaincus que, après le
choc de l'occupation, on ne pouvait plus faire comme avant, qu'une
rupture morale et politique était nécessaire. Malheureusement, la
Pologne populaire fut autre chose que ce dont ils avaient rêvé.
Elle est arrivée sur des tanks soviétiques et elle fut stalinienne,
puis gomulkienne et enfin gierkienne, mais elle n'a jamais été
autonome et démocratique. Lors de l'état de guerre, les ouvriers
ont inventé un nouveau terme pour désigner ce pour quoi ils se
battaient : « l'indépendance du travail ». Voilà
comment devrait être la Pologne, mais elle n'a pas été comme cela
et elle est encore moins comme cela aujourd'hui. A l'époque de la
Pologne populaire, la sécurité des conditions sociales donnait un
sentiment de liberté que la jeunesse actuelle ne peut même pas
imaginer. Pour eux, la science et le travail simultané dans un
supermarché vont de pair avec la location d'une chambre à quatre.
Żeromski appellerait cela la servilisation (zniewolenie).
24/
Pourrais-tu mentionner quelques livres ou articles importants qui,
selon toi, devraient être lus pour avoir une image assez objective
de ce qui s'est passé à l'époque de la Pologne populaire puis
après ? Est-ce que l'état des recherches sociales, historiques et
économiques sur les changements systémiques des années 1944-1989
est satisfaisant ? Peux-tu donner une liste d'auteurs pertinents en
Pologne et dans le monde ?
Avant
tout, je citerai le travail de Jacek Tittenbrun, Les méandres de
la privatisation ou lorsqu'on tombe de Charybe en Scilla (Meandry
polskiej prywatyzacji czyli z deszczu pod rynnę), celui de Jacek
Poznański, Le grand mensonge (Wielki przekręt).
Il faut lire aussi l'édition polonaise du Monde diplomatique,
la revue du Pied gauche (Lewą nogą). Mais
malheureusement, la majorité des recherches se fait « sur
commande », et ce sont donc des travaux apologétiques. Les
chercheurs ont peur, et on ne trouve des informations compromettantes
pour la Pologne que dans les rapports de l'Union européenne.
25/
Pour apprendre quelque chose sur l'histoire récente de la Pologne et
de l'état du développement de la société polonaise actuelle
peux-tu donner quelques revues ou sites internet qui s'éloignent un
peu, scientifiquement ou politiquement, du carton idéologique
général ?
<nowalewica.pl>,
<sprawiedliwoscspoleczna.pl>, <lewica.pl>
26/
Comment perçois-tu l'état des médias de masse en Pologne ?
Lorsqu'arrivent
les vacances, c'est grâce aux médias que nous apprenons que nous
sommes en vacance. La majorité d'entre nous est alors très étonnée,
car depuis de nombreuses années elle n'a pas été en état d’en
prendre. Les médias sont faits pour ceux qui partent en vacances. Le
reste ne compte pas, car ils n'intéressent pas ceux qui achètent
des pages de publicité. Il n'existe qu'une seule option politique :
néolibérale et cléricale. Tout le reste, ce ne sont plus que des
étrangetés ou des anomalies. On est justement en train de vivre en
ce moment le combat pour sauver une des dernières reliques
culturelles de la Pologne populaire : le Théâtre de la télévision
qui est menacé de liquidation, de même que le troisième programme
de la Radio polonaise qui a gardé un certain niveau. Mais, hormis
cela, c'est la tristesse et le regret qui dominent, c'est à dire le
désert.
Jeremi
Przybor, le représentant de « l'âge d'or » de la
culture polonaise et du cabaret, juste avant sa mort, a déclaré
lors d'un programme télévisé qu'il s'étonnait beaucoup qu'on
continuât à montrer à la TV ses programmes de cabarets. Cela
l'étonnait car ils ont été produits en « collaboration »
avec le pouvoir communiste. Il a alors dit avoir l'espoir qu'il
allait pouvoir mourir avant de voir que des communistes comme lui
soient obligés de porter le brassard avec l'étoile à cinq
branches
cousue sur le manteau. Przybor a tenu sa promesse, il est mort, et le
pouvoir a fait passer une loi interdisant les symboles communistes.
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