L’anticommunisme
ou la maladie sénile du capitalisme
Nous
reprenons ici un texte écrit par notre collègue de la rédaction
pour une revue roumaine,
Cultura. Il aborde à nouveau la sempiternelle question des
campagnes anticommunistes qui se renouvellent systématiquement en
Europe orientale, mais aussi occidentale. Campagnes qui contrastent
avec les silences qui ont marqué et marquent toujours la réflexion
publique sur l'héritage des dictatures de droite en Europe du Sud
des années 1970 et leurs crimes. On voit donc bien que le but de ces
campagnes ici, de ces silences là, vise moins à toucher le passé
qu'à freiner l'analyse du présent et des problèmes que nos
sociétés n'arrivent pas ou ne veulent pas surmonter, en particulier
ceux qui occupent des postes de responsabilités. Cet article pose ou
repose certaines questions sur le passé, le présent et le futur,
questions que l'on peut éviter un temps mais qui ne pourront pas
être éludées éternellement. Elles portent sur ce que furent les
causes du développement du communisme réel en Europe au XXe siècle
dans le contexte d'un capitalisme guerrier. Et sur les contradictions
que le capitalisme a été incapable de dépasser à l'époque sans
l'aiguillon du défi communiste, contradictions qui reviennent de nos
jours alors que le communisme, sous sa forme européenne connue, a
disparu. Mais comme les mêmes causes produisent les mêmes effets,
les partisans du système actuel auraient intérêt à trouver
rapidement des réponses adéquates. Mais qui en prend le chemin ?
La Rédaction
L'anticommunisme
ou la maladie sénile du capitalisme
Septembre 2010
Claude Karnoouh*
En Roumanie, comme ailleurs dans
l’ex-Europe communiste, depuis vingt ans l’anticommunisme
médiatico-spectaculaire ou académique est devenu le deus ex
machina de tous ceux qui aspirent à entrer dans divers groupes
s’auto-intitulant l’élite intellectuelle. Mais, au-delà, en
Europe de l’Ouest, faire profession de foi anti-communiste comme le
pratique depuis quelques décennies la « gauche » caviar,
ressortit à ces simulacres propres à la postmodernité qui dans
l’accomplissement du nihilisme généralisé renvoie à cet état
post-idéologique et post-historique où il se trouve plus souvent
plus de monde pour applaudir une quelconque troupe de braillards
Pop-Rock que de manifestants pour s’opposer aux politiques
d’austérité et de paupérisation imposées par les grands maîtres
du capital.
Depuis un quart de siècle,
l'anticommunisme de la « gauche » et de la droite ouvre
les portes des carrières bien rémunérées d’enseignants, de
chercheurs ou de journalistes, favorise l’attribution de bourses
étrangères ou de financements européens, entraîne des invitations
à toutes sortes de colloques et de congrès où les officiants,
installés dans les salles de conférence d’hôtels de grand luxe,
répètent, ad nauseam, les mêmes mots, les mêmes phrases,
les mêmes arguments, en bref, tous les clichés archi usés sur le
totalitarisme rouge, pour ensuite se vautrer dans la fange d’une
compassion sinistre, masquant de fait une indifférence et une
insensibilité au malheur réel des hommes soumis aux pouvoirs
dictatoriaux, y compris à ceux de la dictature démocratique de
l’exploitation capitaliste.
A preuve, il convient d’écouter avec
attention le silence de ces bonnes âmes sur les conséquences
humaines de la crise économique générale du présent !...
Après les grand-messes occidentales anticommunistes des années
1970-1990, guerre froide oblige, nous avons assisté à l’Est à la
mise en place des chœurs des pleureuses officielles qui, à
intervalles réguliers, ressassent ce que tout le monde sait de très
longue date, à savoir que le régime communiste, forme nouvelle à
l’aube du XXe siècle du possible du politico-économique de la
modernité, a trouvé son point d’Archimède (la possibilité d’une
praxis) dans les mutations d’une extrême violence propres aux
guerres mondiales du XXe siècle. Aussi, banalement, son installation
(plus ou moins longue selon la force ou la faiblesse des anciennes
classes dominantes) a-t-elle été marquée par une série d’actions
politiques d’une grande cruauté, justifiées et articulées autour
de sa conception fondamentale du déterminisme historique et de ses
implications immédiates pour la sociologie politico-économique qui
en découle : la lutte de classes. Or, un discours répétitif
composé de lieux communs, de poncifs et de banalités présentés
comme autant d’analyses originales peut-il, sans risquer de
ridiculiser à jamais leurs auteurs, déplorer et ressasser ad
infinitum les mêmes lamentations ?
La violence, accoucheuse de
l'histoire
Que je sache, la violence est inscrite
au cœur même des destins mythiques et historiques des sociétés
humaines réelles, de toutes les sociétés humaines, des plus
humblement primitives aux plus scientifiquement complexes. Et ce
destin a peu à voir avec les cités idéalisées, bâties sur les
sables mouvants de la métaphysique dont la rigueur de
l’argumentation n’est autre que la logique des propositions
grammaticales. A preuve, l’échec total, interprétatif et
pratique, du kantisme politique pour une « Paix perpétuelle »,
lequel renvoie bien plus à la défense de la propriété privée par
la transcendantalisation des lois constitutionnelles qui la
garantissent.
Certes, le discours marxiste en tant
qu’héritier des Lumières, avait lui aussi comme ligne de mire une
société idéale, celle qui serait organisée par la fin
l’exploitation de classe, c’est-à-dire par la réalisation de la
fin de la nécessité. Rien de cela n’arriva car c’était d’une
part sous-estimer économiquement et politiquement l’inventivité
du capitalisme, sa capacité de renouvellement des diverses formes
possibles d’exploitation (en particulier avec le déploiement d’une
consommation massive grâce au piège du crédit, ce qu’un
commentateur roumain nomme non sans humour le « Goulag
glamour ») et, d’autre part, il convient de rappeler
l’omission (ou l’impuissance !) de Marx et de ses
successeurs directs (allemands et russes) d’élaborer une critique
de la techno-science en tant qu’ultime bastion de l’espoir
messianique d’une société sécularisée. C’est même l’inverse
qu’ils développèrent !
Certes la religion fut l’opium du
peuple, certes l’idéalisme platonicien et allemand ratiocinent le
beau, le bon et le vrai avec des concepts déliés de toutes
relations au réel, certes la philosophie ne fait qu’interpréter
le monde, alors qu’elle devrait s’atteler sans cesse à le
changer (primauté de la théorie de la praxis sur la théorie de la
théorie), mais tout cela ne dit rien des contraintes immanentes et
des « valeurs » transcendantes qui permettent au
capitalisme industriel et financier de se déployer toujours plus
intensément comme incarnation de la métaphysique dans sa phase
ultime, la techno-science, se manifestant en tant que nouvelle physis
dans le monde réduit non seulement aux choses produites (voir Marx,
Heidegger, Granel), mais aux choses consommées en masse (voir
Adorno, Benjamin, Baudrillard, Debord). Ce n’est donc pas en
mettant en scène la déploration des terribles affaires humaines, si
fatales soient-elles, que l’on peut espérer entendre quelque chose
aux pratiques mortifères des hommes. Car, si la déploration
entraînait l’interprétation, ce serait en définitive très
facile de savoir pourquoi « Zeus aveugle celui qu’il veut
perdre ». Pour se faire, il convient, comme nous l’enjoignait
Spinoza, de ne pas pleurer, de ne pas rire, mais de comprendre,
c’est-à-dire de s’adonner à cet exercice hautement difficile
d’une part et très périlleux de l’autre, l’exercice de la
pensée.
Comprendre le pourquoi d'une amnésie
voulue
Ici, aux rives de l’Ister, tous les
petits bavards (il y a aussi beaucoup de petites bavardes !) de
l’anticommunisme oublient que la plupart d’entre eux ont des
parents ou des grands-parents qui ont encore passé leur première
jeunesse au cul des vaches, et que c’est justement la violence de
la première phase du communisme qui, en élimant massivement des
hommes détenant des poste de pouvoir et en en créant de nouveaux,
permit l’ouverture d’une promotion sociale ascendante sans
précédent parmi les paysans du Danube…
Comme l’écrivait jadis l’historien
Marc Bloch en observant le comportement des Français après la
défaite de 1940 : « Les hommes sont plus près de
leur temps que de leurs pères ». Appelons cela adaptation,
veulerie ou arrivisme propre à l’humain, chacun l’énoncera
comme il l’entend. Le fait sociologique est là, bien là,
l’écrasante majorité des élites intellectuelles et politiques
roumaines du présent sont des enfants de paysans devenus en une
dizaine d’années d’étude des cadres, voire les cadres
supérieurs du régime communiste. Je pourrais être très méchant
et préciser que ce n’est pas parce que leurs filles portent des
robes de chez Zara et leurs garçons des costumes de chez Gucci
qu’ils sont pour autant devenus des bourgeois au sens plein du
terme, dans le meilleur des cas ils n’en sont que de pâles copies…
Semblables aux pelouses d’Oxford et de Cambridge qui ont nécessité
cinq siècles de travail quotidien pour posséder cette épaisseur,
ce moelleux capable de résister aux semelles des chaussures les plus
rigides et de se montrer si accueillantes au moment de la sieste, on
ne fabrique pas des bourgeois (pour le meilleur et souvent pour le
pire) en un clin d’œil ! Nombre de romans de Balzac nous
l’enseigne si on sait les lire comme il se doit (Le Père
Goriot, Les Illusions perdues, Grandeur et misère des
courtisanes).
Bref, tous ces parvenus faisant
maintenant profession de foi d’anticommunisme, outre servir leurs
maîtres en bons valets fripons qu’ils sont, jouent un rôle
cardinal dans le travail de l’amnésie nationale. Ils sont là pour
faire oublier qui furent leurs pères, en d’autres mots quel était
l’état de la société d’où ils viennent et comment furent
obtenues ses transformations sous l’égide des communistes. Ceux-là
présentent le passé des années 1930 comme si les communistes
avaient détruit une sorte de « paradis » où régnaient
l’harmonie sociale et le bien-être déjà troublés par les
agissements d’une gauche communiste clandestine insupportable. Car
tout ce bruit, tout ce vacarme, toutes ces clameurs, ces
vociférations n’occupent l’espace sonore que pour créer
l’amnésie de la réalité de la société roumaine de
l’Entre-deux-guerres.
Ces braves chantres du capitalisme
hyperlibéral mâtinés de la rhétorique convenue sur la démocratie
selon les clichés du nouveau comité central bruxellois, oublient
tout bonnement l’état lamentable des campagnes roumaines des
années 1930-1940, (soit 80% de la population).
Pour leur permettre d’ôter leurs œillères, je les renvoie aux
livraisons de la revue Sociologia româneascà et aux diverses
observations qui y sont consignées par les équipes de recherche
mises en place par Dimitri Gusti et dirigées par Henri Stahl. On
leur rappellera encore les vitupérations du jeune Cioran, les
critiques sévères d’Argetoianu et de Mihail Manoilescu sur les
mœurs délétères des élites, et les textes plus tardifs
d’historiens comme Vlad Georgescu ou Florin Cosntantiniu,
au fil de toutes ces pages de jadis et naguère ont découvre une
étrange ressemblance entre la corruption et l’incompétence des
élites de l’Entre-deux-guerres et une majorité du personnel
politique et des intellectuels publics postcommunistes (« Boierii
mintii ») opérant dans notre présent.
Questionnement radical ou
reconstruction idéaliste ?
Donc non point « beaucoup de
bruit pour rien », mais beaucoup de bruit pour oublier, pour
oublier simultanément en idéalisant le passé anté-communiste
misérable (malgré quelques réalisations tangibles) et noircir,
au-delà de sa rude réalité, le passé communiste, ses réels
progrès techno-économiques, sanitaires et d’enseignement, souvent
payés d’un prix humain fort lourd. Or ce n’est assurément pas
en reconstruisant un idéalisme de rêve positif ou négatif que l’on
peut comprendre la raison (fût-elle déraison !) qui pousse les
hommes à penser dans telle ou telle direction puis à soumettre
leurs choix ultimes à l’épreuve de leur réalisation avec,
souvent, le coût énorme qu’elle engendre. Ceci étant
affirmé à l’égard du communisme,
je rappellerai au lecteur que la modernité comme telle se
caractérise par des destructions matérielles et sociales
gigantesques. L’état de notre présent en est la preuve
quotidienne : disparition de sociétés en tant que
civilisations et cultures, cinq siècles de colonisation intense ont
eu des effets délétères, n’en déplaise à ceux pour qui le
monde se résume à quelques capitales occidentales ;
destructions irrémédiables de patrimoine (villes rasées,
bombardées, systématisées, sans cesse reconstruites sur les ruines
de l’antérieur) ; dévastation irréversibles des conditions
naturelles de la vie, ravages écologiques de l’industrialisation
fondés sur la base d’une croissance productive et du profit sans
fin envisageable.
Echapper à la vérole de la pensée
lorsqu’il s’agit d’examiner le communisme exige un
questionnement radical comme le philosophe Jacobs Taubes (professeur
de judaïsme et d’herméneutique à l’Université libre de
Berlin) l’avait naguère mis au travail à propos de Carl Schmitt,
de Martin Heidegger et du nazisme. Sa formulation ne s’énonçait
pas avec les erreurs factuelles patentes et les imbécilités
moralistes d’un Farias et d’un Faye (pour Heidegger) ou d’un
Zarka (pour Schmitt), mais animée par un questionnement en effet
radical : comment deux des trois meilleurs penseurs du XXe
siècle, peut-être les plus radicaux et les plus profonds, (il
ajoute toujours Walter Benjamin, communiste et grand admirateur de
Schmitt), ont-ils pu accorder quelques temps leur confiance à une
forme politique au bout du compte vulgairement démagogique et
populacière ? Que trouvaient-ils dans les visées politiques
profondes du mouvement, au-delà de sa soupe politicienne et de ses
clichés les plus vulgairement racistes, qui puisse appeler l’espoir
de rédemption de la nation allemande et au-delà, de toute
l’Europe ?
Taubes répond longuement à cette
question dans deux petits ouvrages essentiellement consacrés à Carl
Schmitt.
Quant à Heidegger, le lecteur curieux d’autres approches que les
ordures crachées par Farias ou Faye, trouvera matière à réfléchir
en abordant la remarquable synthèse critique du rapport de Heidegger
au nazisme au moment du Rectorat (1933) dans un texte fondamental de
Gérard Granel paru en roumain chez Idea, « Despre
universitatea », où se trouve le commentaire du célèbre
« Discours du Rectorat » (« Die Selbsbehauptung
des Deutschen Universität »), ainsi que sur le site de
lapenseelibre.fr, le texte de Maximilien Lehugeur, « Martin
Heidegger, objet politique non-identifié » (n°. 4,
avril-mai 2004).
Reprenons donc ce mode de
questionnement pour ce qui concerne le communisme. Pourquoi des
esprits aussi raffinés, subtils, éduqués (Gebildet) que
Walter Benjamin, Berthold Brecht, Lukács, Sartre à sa manière, un
poète et un romancier comme Aragon, un peintre comme Picasso
ont-ils, à un moment ou à un autre, parfois tout au long de leur
vie, accordé leur confiance, confié leurs espoirs, offert leur
intelligence à la critique radicale du capitalisme et mis leurs
actions au service de la lutte communiste ? Qu’y avait-il dans ces
discours, dans ces pratiques politiques et culturelles qui appela
leur confiance dans un futur meilleur, dans un futur où enfin serait
respecté l’homme en tant qu’individu et en tant qu’être
social inscrit dans un socius enfin échappé de l’état
d’« homo homini lupus », d’un socius pacifié
où la fraternité et l’entraide eussent vaincu l’envie et la
convoitise permanentes ? Car là est le problème… qui ne se peut
réduire aux débats universitaires d’une bonne ou d’une moins
bonne lecture de Marx et de Lénine : en dernière instance, il
s’agit de construire réellement une nouvelle société
devenue fraternelle.
Pourquoi le communisme tenta-t-il
les esprits audacieux ?
Foin d’anachronismes… revenons à
la fin de la Première Guerre mondiale, à la crise de
l’Entre-deux-guerres, à la Seconde Guerre plus encore meurtrière…
Ne fallait-il pas tenter autre chose que ce qu’avaient réalisé
les démocraties bourgeoises si bien policées qu’elles
exterminaient leurs soldats-citoyens dans l’apothéose de la
technique triomphante, qu’elles anéantissaient des générations
entières de jeunes gens dans les Orages d’acierGestalt) : le
travailleur en sa totalité, Der Arbeiter toujours selon Ernst
Jünger ? A l’époque, le nazisme et le communisme orthodoxe non
seulement étaient en concurrence directe, mais avaient de la
concurrence, tant les nationaux-bolcheviques allemands, l’ultra
gauche allemande et italienne, que les dissidents du PCF imaginant
encore un renouveau du syndicalisme révolutionnaire… si bien
décrits par Ernst Jünger, et soumettaient la société en sa
totalité à la militarisation comme forme (
Bref, face à la faillite des régimes
bourgeois, face à l’énorme mutation de la société révélée
par les effets socio-psychologiques inouïs et impensés engendrés
par la production industrielle de masse (parfait exemple de
l’être-pour-la-mort-accélérée !), tous voulaient, en leur
guise, un monde meilleur, y compris, énigme insondable de l’âme
humaine, au prix de meurtres de masse. Dans la tourmente de
l’histoire, dans le changement funeste d’un cycle historique, les
hommes pensent que le dieu du bonheur terrestre est une présence
immédiate, et qu’au bout du compte il saura reconnaître les
siens ! Voilà qui n’était pas une aberration de l’esprit
quoiqu’en disent aujourd’hui les ignorants qui s’appliquent à
pratiquer l’anachronisme permanent propre au postmoderne,
c’est-à-dire qui ne pensent le monde que dans le champ d’un
éternel présent sans passé, et donc sans futur différent
(a-topique)… Pour ceux qui vécurent plus de quatre années de
massacres sur tous les fronts, au sortir de la Première Guerre
mondiale totalement industrielle, vouloir la fin des boucheries, cela
ne représentait pas, loin s’en faut, un bric-à-brac d’illusions
sordides.
Mais, vouloir le bonheur en déclenchant
la violence apocalyptique, ouvre souvent des résultats inédits pour
les promoteurs de l’agir. Le nazisme succomba en raison de sa
conception totalement métaphysique de la guerre, illustrant jusqu’à
la caricature un entêtement mêlant obéissance et vanité propre
aux Allemands et que dénonçait déjà Kant dans son Anthropologie.
Le communisme est-européen succomba à son tour ayant, avec le temps
de l’hyper technique, produit en son sein les groupes
socio-économiques qui ne croyaient plus en ses idéaux car ils en
connaissaient ou en devinaient les vices programmatiques, préférant
des coups d’État pacifiques vers le capitalisme (sauf en Roumanie)
et le vol massif de la propriété publique comme capital initial de
la nouvelle élite, plutôt qu’une renégociation et une
réactualisation globales du système afin de faire face aux nouveaux
défis technoscientifiques du monde. Il se peut qu’une telle remise
à jour se révélât impossible au regard des nouveaux modes de
penser le monde qui avaient pénétré l’Est bien avant son
effondrement (feuilletons, Jeans, Pop-Rock et cigarettes
étasuniennes, en bref, le « rêve américain ») !
Voilà, me semble-t-il, l’analyse la plus élémentaire que l’on
puisse faire de ce tournant de notre histoire hyper moderne, de ce
« Court XXe siècle » pour reprendre la formule
d’Hobsbawm.
Donc la question se pose présentement :
pourquoi analyser la période communiste en terme de mémoire
vengeresse et de procédures d’avocats ? Pourquoi mettre en
œuvre un discours anticommuniste quand le régime en tant que tel a
disparu, quand les cadres qui le servaient avec obéissance sont
aujourd’hui les anciennes-nouvelles élites (ciocoi noi) de
l’économie et de la politique ? Quelle est donc la fonction
de ces discours, de ces institutions qui se comportent comme des Don
Quichotte et luttent contre des moulins à vent puisque ce
communisme-là comme système de pouvoir n’existe plus ? Plus
précisément, que dissimulent-ils ces discours incendiaires sous
l’abondance d’un verbiage si répétitif qu’il en devient
presque obscène (cf., en Roumanie les textes quasi surréalistes de
Tismaneanu ou de son laquais Mihaies appelant à une croisade
anticommuniste !). Pour être plus précis je formulerai la
question de cette manière : Quelles sont les urgences de notre
présent que l’anticommunisme spectaculaire oblitère et qu’il
conviendrait de penser dans leur généalogie pour en comprendre le
devenir des possibles ?
Les problèmes éludés du présent
Quelles sont, de fait, les lancinantes
interrogations de nos contemporains, hommes politiques, managers
du grand business ou syndicalistes ? De quoi débat-on au G.20 ?
Qu’est-ce qui, hormis le sport spectacle, occupe ondes de radio et
canaux de TV, journaux et revues sérieuses ? Est-ce le danger
communiste ? Certes non ! L’obsession du moment et qui
dure et qui dure, c’est la réduction du niveau de vie des salariés
et des retraités en raison de la crise économique dans l’ensemble
du monde occidental et la situation explosive du Moyen-Orient. Or,
que je sache, cette crise économique n’est pas due aux
communistes, pas plus que la poudrière du Moyen-Orient. Bien au
contraire, par la volonté des élites du communisme réel, la chute
par implosion du système communiste tardif a apporté une bouffée
d’oxygène au capitalisme : de nouveaux marchés, de nouvelles
délocalisations, des avantages fiscaux énormes, une main-d’œuvre
qualifiée, bon marché, à la fois surplace et émigrée, le
développement du crédit régi par des lois beaucoup moins
contraignantes qu’en Europe occidentale.
Pendant dix-huit ans l’Europe de
l’Est, plus la Chine, ont permis à l’économie occidentale de
lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit tout en
mettant en œuvre, par l’intermédiaire de l’intégration à
l’Union européenne, un contrôle des peuples et des institutions
tout aussi contraignant que celui de l’URSS pendant la période
stalinienne. Pour certains analystes, non marqués par les idées
communistes, les normes imposées par Bruxelles, que ce soit dans les
domaines économiques, pédagogiques, culturels ou de la recherche
scientifique (en particulier dans les humanités), sont non seulement
aussi contraignantes, mais souvent bien plus stupides ou arrogantes,
bien plus ignorantes des spécificités locales que naguère les
volontés du Bureau politique du PCUS.
Dès lors que le communisme réel
européen, celui qui s’est déployé en plusieurs phases souvent
contradictoires entre 1948 et 1989 dans le glacis soviétique (entre
1917 et 1991 en URSS), n’appartient plus qu’au domaine de
l’analyse historique, pourquoi tant de tentatives de chasses aux
sorcières déployées ici et là à l’encontre d’un ennemi
imaginaire ?
Contre quoi et qui s’élèvent les peuples d’Europe aujourd’hui ?
Contre le FMI, la BCE, l’avidité des banques privées, le cynisme
des entreprises multinationales, les contradictions de Trichet, les
singeries d’un Barroso,
les discours arrogants et insultant de la Chancelière allemande (le
seul des dirigeants d’Europe occidentale à avoir fait ses classes
dans les très bonnes écoles du Parti communiste d’Allemagne de
l’Est ! Aussi sait-elle parler au peuple avec cet ineffable
humour dont était déjà doté Honecker !).
Créer la suspicion anticommuniste
pour interdire la pensée
Il faut donc s’en remettre au simple
bon sens, l’anticommunisme du présent a deux fonctions
essentielles, la première que j’ai amorcée au début de ce texte,
l’oubli de la réalité de l’Entre-deux-guerres et, plus
largement analysée dans les deux ouvrages susmentionnés, la
création d’une atmosphère de suspicion propre à interdire toute
pensée approfondie sur les choix communistes pendant la longue crise
du « Court XXe siècle » qui s’étend d’Août
1914 à la capitulation du Japon en Août 1945. En effet, une analyse
de ces choix pourrait suggérer qu’il demeure encore quelque chose
de positif dans le moment communiste de l’Europe qui eût pu être
amélioré, modifié ou transformé en conservant son esprit initial
de pacification des rapports économiques !
C’est l’idée qui court tout au
long de l’excellent essai d’Alexandru Polgár dans Genealogii
ale postcomunismului (« Restul comunismului », pp.
29-48). Les instituts de la mémoire des crimes du communisme à
l'Est détiennent cette fonction essentielle, focaliser la pensée
sur les morts, sur les crimes du communisme, oubliant d’une part
les pertes dues à la véritable lutte de classe qui ne se peut
réduire jamais aux discours adornés des séminaires universitaires,
mais qui se tient toujours dans des combats meurtriers, et last
but not least, oblitérer les crimes du capitalisme… Lesquels
se sont commis très nombreux pendant de longs siècles à commencer
par l’extermination des Amérindiens et le commerce des esclaves
(avec la bénédiction de l’Eglise catholique, apostolique et
romaine et celle de ses sœurs ennemies, les Eglises réformées !)
et finissant momentanément aujourd’hui sur les champs de bataille
de l’Afghanistan et de Gaza.
Mais ce n’est pas tout…
L’anticommunisme qui fleurit dans les milieux universitaires, parmi
les intellectuels de toutes sortes, les médias et une majorité de
la classe politique, sert de liant à une classe de parasites de
l’État chargés de maintenir une sorte de contrôle idéologique
sur les établissements et les institutions chargées d’assurer la
propagande des jugements officiels politiquement et historiquement
corrects, et, par la même occasion, de faire taire toute voix
dissidente, fût-elle des plus modérée. Reconnaître sans fard
l’installation plus ou moins violente du communisme est chose
légitime, encore faut-il la replacer dans le contexte de l’hyper
violence de la Première Guerre mondiale, au cœur des ravages de la
crise économique des années 1930 et au centre de l’apocalypse de
la Seconde Guerre mondiale. Ecarter cette approche, c’est maquiller
l’histoire, c’est-à-dire obscurcir la politique avec des
considérations moralistes à deux sous. Or, précisément,
l’anticommunisme est ce maquillage-là dont le seul but demeure, au
bout du compte d’exonérer les élites dirigeantes de
l’Entre-deux-guerres de leurs responsabilités écrasantes dans
l’installation du fascisme et du nazisme. Car ce sont pas les
singeries d’un Patapievici, d’un Mihaies, d’un Liiceanu ou pis,
la rouerie d’un Tismaneanu (qui devrait faire travailler sa mémoire
et savoir, par expérience familiale, ce que signifie fascisme et
nazisme en Europe orientale), ce ne sont donc pas leurs pitreries
ridicules ni celles des jeunes laquais avides de promotion qu’ils
emploient pour leurs basses besognes qui, au bout compte, nous ferons
oublier ces temps d’apocalypse…
Nous savons, tous savent que les
révolutions, quelles qu’elles soient, bourgeoises jadis,
communiste naguère, plus récemment nationalistes, comportent leur
énorme fardeau de misère et de crimes, mais jamais, ô grand
jamais, la déploration, surtout la déploration intéressée, ne
s’est identifiée au labeur de la pensée, au contraire elle n’a
de cesse que de l’asservir aux intérêts des puissants du moment.
En effet, servir le pouvoir n’a jamais été le service de la
pensée, mais celui de la police (Platon à Syracuse, Heidegger à
Fribourg en firent la cruelle expérience). Car penser c’est
précisément énoncer, sans autre raison pratique immédiate que
l’énonciation elle-même, ce que le pouvoir ne veut jamais
entendre : la vérité.
Claude Karnoouh*
Bucarest juin 2010
* Professeur invité à l'Université des beaux-arts de Bucarest.
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