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                           « Heidegger » : Objet Politique Non Identifié

 

Le public cultivé français est rarement informé de l’édition de grands livres sur l’œuvre de Martin Heidegger. Quoique l’édition des grands ouvrages du maître de Fribourg-en-Brisgau et leur traduction dans les grandes langues de la philosophie contemporaine (celles où ils se passent quelque chose de significatif, de créateur) soient désormais réalisées, on continue encore d’éditer en allemand les cours et séminaires du grand professeur qu’Hannah Arendt appelait avec admiration « le roi secret de la pensée » au milieu des années 1920-1930. Une bonne partie de ce que la philosophie a produit de meilleur depuis lors sort de la méditation de cette pensée exigeante et patiente, qui alterne méandres subtils (dans les analyses conceptuelles ou textuelles et les descriptions phénoménologiques), trouées brutales vers l’inaperçu de nos façons de penser et percées vers l’impensé de la philosophie.

 

                                                                     La rédaction

 

                                            Par Maximilien Lehugeur*

                                                       Avril-Mai 2005


Qui a lu une fois sérieusement de bout en bout une conférence de Heidegger sait l’envoûtement qu’exerce cette pensée en action sur l’esprit philosophe. L’Histoire de la pensée au vingtième siècle nous apprend le rôle capital que joua Heidegger (ses cours, ses séminaires, ses livres, de son vivant et après sa mort en 1976) dans la découverte de la vocation philosophique de nombreux auteurs majeurs des huit dernières décennies. L’impression que lecteurs et auditeurs passionnés de philosophie ont retirée de cette expérience de la pensée « avec » Heidegger ou « à sa suite », c’est bel et bien l’étonnement philosophique devant le découvrement d’évidences occultées, l’expérience du dévoilement de l’essentiel (l’étymologie discutable philologiquement mais saisissante et signifiante de l’aléthéia, la vérité en grec). Heidegger est presque devenu la figure de la philosophie par l’incroyable hardiesse et l’incontestable originalité de ses déconstructions de la tradition : une forme d’hommage à l’enjeu de la pensée, qui tranche avec l’érudition un peu morte et le commentaire plat de tant de professeurs. Chez Heidegger, l'Histoire de la pensée n'est jamais un catalogue plat de doctrines bien connues, mais une interprétation intimement mêlée à la cause qui l'anime, la question de la vérité; on entre peu à peu dans la pensée même sans séparer son déploiement historique (une aventure occidentale deux fois millénaire) d'une passion originaire du sens. Une expérience bouleversante encore aujourd'hui, à la lecture, qui fait imaginer ce qu'éprouvèrent les auditeurs des générations successives de ses étudiants, quelque chose comme le sentiment des auditeurs de Bergson autrefois d'assister au déploiement public de la philosophie dans son ambition propre. Et les critiques négatives des spécialistes étroits à l'égard des interprétations heideggeriennes des "grands auteurs" semblent souvent dérisoires parce qu'elles ne sont pas à la hauteur de l'œuvre qu'elles croient réfuter et en renforcent encore le prestige.

La pensée de Heidegger a exercé une fascination extraordinaire sur des générations de professeurs, mais elle s’est fait admirer aussi par les psychiatres de la psychopathologie phénoménologique dont L. Binswanger, fondateur de la Daseinanalyse, de nombre d’écrivains (Ingeborg Bachmann), de poètes (René Char, Paul Celan) et d’artistes plastiques, sensibles bien sûr à la beauté – philosophique sans doute, comme chez Hegel - de son style (qu’on ne mesure jamais si bien qu’en le lisant en allemand), mais aussi à sa méditation sur la langue, la poésie et à sa défense des enjeux de l’art pour la dignité de l’homme et son rapport au monde, dans un siècle de civilisation technique et d’idolâtrie de « la science ». À cet égard, la lecture de Heidegger est d’autant plus pertinente que le philosophe étudia très sérieusement ce qu’on lui reproche bêtement, souvent, de ne pas connaître ou de mépriser (les mathématiques, la logique formelle, la physique et les sciences naturelles) et fut un lecteur attentif des auteurs modernes de ces disciplines. Avec Heidegger, on est très loin d’un philosophe « littéraire » jetant selon son sentiment et quelque fumeuse inspiration "des idées" sur le papier ou en l'air, on n'a pas non plus affaire avec un amateur d’art et critique dilettante, ou un romantique réactionnaire ennemi acharné des sciences. On rencontre plutôt une pensée cohérente et mûrie de la modernité, basée sur l’information la plus solide et réfléchie dans une problématique nouvelle et insolemment inactuelle : « la question (du sens) de l’être » !

Il n’est certes pas impossible de philosopher à côté de la pensée de Heidegger, voire contre elle, mais - ne serait-ce qu’à titre de retour critique sur la tradition métaphysique européenne ou d’interrogation sur les présupposés de la conscience « moderne » (son inconscient très actif, son « ombre »), il est impossible de ne pas prendre un moment sérieusement en considération ce qu’elle dit, pour la dépasser, si c’est possible, ou l’écarter en connaissance de cause. L’auteur d’Être et temps (1927), de Kant et le problème de la métaphysique (1929), d’Introduction à la métaphysique (1935), de Qu’appelle-t-on penser ? (1951-52) ou encore du Principe de raison (1954-55) a d’ailleurs suscité une importante littérature de commentaire, de qualité et d’originalité variables (Heidegger est devenu depuis quelques années un auteur de programme d’agrégation en France , et cette année - grâce au mauvais livre d’Emmanuel Faye - d’oral de l’agrégation; enfin, il devient partout depuis trois décennies un sujet banal de thèse de doctorat), mais à laquelle ont participé les grands noms de la philosophie contemporaine.

L’Affaire … de la philosophie ?

Pourtant, c’est toujours « le scandale Heidegger » ou « l’affaire Heidegger » qui fait la une des pages culturelles, particulièrement en France, quand on daigne s’intéresser à cet auteur majeur, enseigné partout dans le monde. Celui qui donne à la « presse sérieuse » l’occasion d’une nouvelle preuve de ses mœurs et de son impardonnable mépris de la vérité, dernier faiseur en date de la littérature à scandale anti-heideggerienne est un certain Emmanuel Faye, maître de conférences à Paris-X-Nanterre et « spécialiste » de la Renaissance et de l’Humanisme. Dix-huit ans après le très mauvais « livre » du très mauvais « historien » Victor Farias, L’introduction du nazisme dans la philosophie d'E. Faye relance la polémique sans renouveler les accusations classiques déjà nulles et non avenues. Avec les mêmes scoops refroidis et les mêmes ficelles.

Lecteur, connais-moi tout entier ! J’ai peu de goût pour les digressions bibliographiques ! Et si je t’en inflige une, c’est contraint et forcé par la nécessité de l’époque et le fond du sujet ! Je me permets, parce que l’adversaire m’y contraint, et pour prouver mes dires sur un point qui doit être fait une bonne fois encore, même si cela devient lassant, de reprendre un moment l’histoire de cette polémique sans fin, en renvoyant le lecteur à deux bons livres qui font l’état de la question, citations et références à l’appui : Jean-Michel Palmier, Les écrits politiques de Heidegger (1968) et François Fédier, Heidegger : anatomie d’un scandale (1988). Ces lectures sont particulièrement instructives, parce que comme quelques livres « oubliés » des éditeurs et fatalement du public, ils n’ont pas pris une ride et, si on leur donnait loyalement la chance d’être présents dans l’espace médiatique, se révèleraient d’une stupéfiante supériorité sur la plupart des pseudo-livres publiés depuis lors. Il serait fort utile que le lecteur actuel, surtout quand il n’est pas averti de l’histoire de cette polémique, dispose des autres livres qui l’ont marquée, sans quoi il fera confiance au dernier en date avec sa présentation des faits ! Il est tout de même regrettable qu’en ces circonstances, la parution du livre d’Emmanuel Faye n’ait pas inspiré à Robert Laffont éditeur de republier Anatomie d’un scandale. Le « non-initié » entrant dans le champ de la polémique, à supposer qu’il se prenne de passion pour la philosophie et ne cherche pas qu’une excitation des sens et quelques frissons policiers, pourrait se faire une idée correcte des positions de Heidegger et comparer deux versions des faits : il y gagnerait un peu de temps ! Mais l’édition fait partie du système marchand et publicitaire-médiatique, aussi sa nature ambiguë de commerce des idées parasite-t-elle l’organisation d’une telle confrontation, la seule qui serait honnête intellectuellement. Pour information à mon lecteur, le libraire consciencieux à qui j’avais confié le soin de vérifier auprès de l’éditeur l’état des stocks a eu confirmation au téléphone que le titre de Fédier était épuisé et que sa réimpression n’était pas prévue à brève échéance, mais que l’éditeur y était éventuellement disposé si un grand nombre de lecteurs le demandait et se groupait !... Inutile de signaler que ledit éditeur n’a pas pris de disposition pour faire le compte des demandes de ce titre, que donc même si le compte des demandes prouvait une attente « quantitativement digne d’attention », elles seraient si dispersées dans le temps et l’espace que cela ne se verrait pas et que d’ailleurs le public ne pensera même pas à demander de lui-même, puisque souvent il n’en connaît pas l’existence.

 

 À moins peut-être que l’Université ne promeuve les œuvres de Fédier au rang de manuels obligatoires des concours d’enseignement et n’en édicte l’achat personnel à chaque étudiant ou ne passe commande de centaines de volumes du même titre pour ses bibliothèques ... Merveilleux cercle de la bonne foi et de la conscience professionnelle ! Le malheur pour Fédier, en matière de réédition, de publicité et de gros tirages, est de ne pas s’appeler Luc Ferry ou BHL. Il ne reste plus aux revues littéraires et philosophiques sérieuses (combien de divisions ?) qu’à faire leur travail, je veux dire éclairer le public sur les termes du débat et à lui signaler l’existence du livre de Fédier et de bonnes bibliothèques. A ces ouvrages qu’on ne trouvera plus que d’occasion, j’ajoute l’excellent essai « La Guerre de Sécession ou Tout ce que Farias ne vous a pas dit et que vous auriez préféré ne pas savoir » dans Ecrits logiques et politiques de Gérard Granel (Galilée 1990), encore distribué, bien que soigneusement occulté et d’abord par ceux qui prétendent « répondre » aux défenseurs de Heidegger ! La stratégie de « l’oubli » importe tant à l’Affaire, qu’il faut se faire un peu mémorialiste. Heidegger nous le dit d’outre-tombe, disciple pour la forme de Luther (qui avait compris le rôle des formules mémorables filés dans le jeu de la langue), et pour le fond, de Platon : le penser (Denken), menacé par l'occultation de ce qui recouvre (Decken), est aussi une remémoration (un An-denken : un y-penser, penser à, se souvenir de, en grec ana-mnésis), la pensée (Gedanke) est alors un don et un remerciement (Dank) et la piété (Frömmigkeit) envers la pensée du passé est obéissance fidèle à l'injonction du sens immanente à cette Histoire. Penser: une vocation à l'originaire, demandant la radicalité de l'intelligence et la plus profonde culture, ni l'originalité "personnelle" (il y a la tâche de la philosophie), ni le fétichisme antiquaire de spécialiste, innocemment nihiliste. Une destination (Geschick) et une Offrande (Geschenck) à l’avenir, s’il s’en soucie. Que ceux qui ont des yeux pour lire…

Si on se limite à la France, il y eut d’abord l’enquête des Temps modernes de Sartre en 1945, qui envoyèrent des observateurs peu bienveillants s’enquérir de l’état d’esprit et du dossier de Heidegger, tenu pour gravement compromis avec le régime vaincu. Eric Weil, néo-kantien juif allemand exilé, hostile au penser heideggerien tenu pour un paragraphe du système néo-hégélien (lire à ce sujet les pages de son Logique de la philosophie), s’amusait en 1947 (son article « Le cas Heidegger » ressemble à un petit triomphe de compensation) de voir l’édition critique de Kant éditée par Cassirer trôner dans le bureau de son vieux rival. Maurice de Gandillac, pourtant longtemps défenseur d' une conception raciste de type maurassienne de l’Europe (cf. l’article « Homo Europaeus », pp. 179-188, dans Les Cahiers d'Occident, 1er numéro, 1926 ; Rééditera-t-on un jour ce texte quasi antisémite sur "les Israëlites Brunschvicg et Bergson" ?) et compromis dans la collaboration idéologique (cf. l’introduction à la Philosophie de Nicolas de Cues, Aubier, Paris 1941, avec les touchantes louanges à l'Université allemande après le séjour à l’Institut français de Berlin et les remerciements enthousiastes pour les conditions de confort offert par l’Académie allemande !), publiait en 1946 un texte injustement sévère et perfide à l’encontre de Heidegger. Seul le jeune Frédéric de Towarnicki (lire ses très beaux textes regroupés dans A la rencontre de Heidegger : souvenirs d’un messager de la Forêt Noire et Martin Heidegger : Souvenirs et chroniques, Bibliothèque Rivage, Payot, 1999) s’informe avec honnêteté et fair-play de l’affaire du Rectorat et revient soucieux de défendre l’honneur du philosophe. Il sera en France avec Jean Beaufret le porte-parole affectueux et admiratif du grand penseur diffamé, dont la gloire commence son ascension malgré tout. (Je renvoie le lecteur à Heidegger en France, de Dominique Janicaud).

Puis c’est la nouvelle vague des ragots, des soupçons et autres délires d’interprétation des années 1960. Le point de départ : La destruction de la raison (1960), le plus mauvais livre de Georg Lukàcs, qui accuse presque tous les grands noms de la philosophie allemande depuis la mort de Kant de pensée « bourgeoise-réactionnaire », masquée en nationalisme prussien (Hegel ayant droit à plus d’indulgence en raison de sa progéniture marxiste que Schelling), puis, à partir de Nietzsche (aussi mal lu de notre censeur communiste que de ses exégètes nazis), de fascisme (c’est-à-dire dans la langue marxiste, de nazisme). En 1964, Adorno publie son très contestable Jargon der Eigentlichkeit/Jargon de l’authenticité (traduit chez Payot). En France, dès 1961 et 1962, Jean-Pierre Faye (père d’Emmanuel Faye) commet dans la revue Médiations deux articles sous le titre « Heidegger et la Révolution ». Un débat public s’ensuit au Nouvel Observateur (pas le Völkischer Beobachter/L’observateur du peuple du NSDAP – ce rappel est destiné à ceux qui comme Emmanuel Faye voient des nazis partout ) qui se fait un plaisir sous la houlette de la « gauche libérale » de Jean Daniel et de son inspirateur néo-feuillant, l’historien révisionniste de la Révolution François Furet, déjà spécialisé dans la chasse au totalitaire, de jouer la tribune obligée des questionnements intellectuels médiatiques. La rédaction politique de l’hebdomadaire se spécialise à la suite d’Hannah Arendt, dont Les origines du totalitarisme est le plus mauvais livre, il faut le dire (on peut lire à ce sujet l’excellente et impitoyable critique de John Lukàcs dès la parution, reprise dans Remembered past , du même auteur), dans ce qui sera le fond de commerce de François Furet.


Le spécialiste de politologie allemande et publiciste Alfred Grosser montre dans ce même hebdomadaire (19 décembre 1964) son peu de connaissance du dossier, sa compétence limitée en philosophie et surtout l’aveuglement de la passion d’un Allemand juif exilé : il colporte le ragot sans base documentaire sérieuse selon lequel Heidegger faisait (certains de) ses cours en uniforme de SA (ce dont il n’existe aucune photographie). Les 14 et 20 janvier 1965, le philosophe Vladimir Jankélévitch, bergsonien bien connu, caché à Toulouse pendant l’Occupation, qui depuis 1945 faisait profession de ne plus parler allemand ni lire les auteurs allemands et sortait ostensiblement des réunions où l’oeuvre de Heidegger était abordée, publie dans le Figaro que Heidegger aurait salué avec joie l’invasion de l’URSS (et donc de la Russie, dont est originaire la famille Jankélévitch) ! Ces ragots ont la vie dure ! En 1995, alors que je mentionnais le nom de Heidegger pendant une soutenance, les deux universitaires renommés de mon jury (un hégélien et un épistémologue), se croyant – mais qui ne s’y croit ?! - au fait du cas Heidegger (l’uniforme SA, le salut nazi à tout propos, notamment en cours, l’entêtement dans l’erreur après 1945, le « silence ») s’exclamèrent : « il avait ça dans le sang »! Drôle de formule pour des maîtres de philosophie humaniste !


Sans surprise, le meilleur connaisseur alors en France du maître attaqué, Jean Beaufret prend la défense de Heidegger. Bientôt il renoncera à toute discussion, faisant l’expérience qu’elle ne peut se mener que sur des bases fausses et sans éthique de la discussion historique (sur les faits) et herméneutique (sur les textes). La réponse de Beaufret, à qui veut savoir qui est Heidegger : une explication élégante des points fondamentaux de l’œuvre. Je renvoie le lecteur à ces Dialogues avec Heidegger, méditations tranquilles sur la pensée du maître, marquées d’un souverain détachement par rapport à la calomnie.


Mais à la même époque, Pierre Trotignon écrit en 1965 pour l’encyclopédie Que sais-je un Heidegger utile mais plutôt ambigu sur le nazisme de Heidegger, qui influencera des générations d’étudiants dans le sens du soupçon de nazisme profond, d’affinités, sans apporter les mises au points claires déjà possibles. Un germaniste spécialiste de littérature romantique, Robert Minder, se prend, à la même époque, pour l’exégète le mieux armé de la pensée heideggerienne en laquelle il croit voir, par projection et déformation professionnelle, la mythologie typiquement nazie de la mort, du combat, du sang et de la terre, d’où le titre « Martin Heidegger ou le conservatisme agraire » (Allemagne d’aujourd’hui, N°6, janvier-février 1967). Cet article simpliste, basé sur les raccourcis faciles de certaine philologie idéologique, nourrit encore le dossier d’Emmanuel Faye sur la culture Blut und Boden et völkisch (nationaliste-raciste et passéiste) prêtée à Heidegger, en dépit de ses rectifications les plus nettes. Il faut dire qu’il avait nourri d’abord les « travaux » de Jean-Pierre Faye, autre « philologue » improvisé de la dénonciation de la langue heideggerienne.


En 1968, dans Critique, le jeune agrégé de philosophie François Fédier, ancien étudiant de Jean Beaufret et introduit auprès de Heidegger (il y a des gens qui ont de la chance !), publie « Trois attaques contre Heidegger » (N°234), une étude percutante des légendes tenaces soigneusement entretenues contre le Maître en dépit de tout depuis 1934. Jean-Pierre Faye répond dans Critique N°237 : « A propos de Heidegger ». Il inclut Heidegger dans son « Hitler et les intellectuels . Contributions à la sociologie politique », (I) en 1967. La revue Critique publie (N°251) aussi en avril 1968 une lettre de la fille de Husserl (publiée déjà en Allemagne dans le revue Merkur) pour réfuter la légende d’une rupture personnelle du vieux maître fondateur de la phénoménologie et de son étudiant hérétique Heidegger. Jean-Michel Palmier décide alors en 1968 d’offrir une étude précise sur Les écrits politiques de Heidegger (L’Herne) pour faire la synthèse du débat et prouver, sur textes, après François Fédier, l’inanité de la plupart des critiques très violentes formulées contre Heidegger sur le thème du nazisme. Ce livre, très instructif, aujourd’hui épuisé, garde un grand intérêt, malgré quelques erreurs mineures (Rathenau par exemple, n’était pas socialiste, Niekisch ne devint pas socialiste après 1945, il l’avait été de 1917 à 1925, mais adhéra au SED, parti socialiste « unifié » pro-soviétique de RDA après 1945), qui n’entachent pas sa démonstration. Emmanuel Faye qui plonge avec délice dans toutes les erreurs réfutées par Palmier (depuis 1968 !) croit ou veut faire croire pourtant que le passage très naturel de Palmier à d’autres sujets viendrait d’un sentiment de s’être fourvoyé : une sorte d’aveu ! A comparer les livres, c’est pourtant Palmier, de toute évidence, malgré les erreurs mineures ou les approximations que souligne avec une feinte indulgence E.Faye, qui tient encore, et de loin, le mieux la route en 2005 ! Mentez ! Mentez toujours, il en restera bien quelque chose, disait Voltaire. Heureusement pour Emmanuel Faye, Palmier n’est plus là pour répondre…

Pour les imprécateurs de la chasse à l’Heidegger, le dossier aurait rebondi avec le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, de 1987, traduit en plusieurs langues. Mauvais livre d’un amateur aux motivations disputées : désir de gloire facile par le scandale, ressentiment d’étudiant médiocre en mal de reconnaissance de la part des spécialistes de Heidegger (il a prétendu avoir participé à un séminaire de Heidegger, où il n’a jamais été inscrit ni enregistré), projection sur Heidegger de haines anti-fascistes latino-américaines. Peu importe : le contenu juge le livre. Pourtant ce thriller pour les imbéciles est encore réédité (par exemple en poche en France, mais aussi en Angleterre sous le titre Heidegger and Nazism, Temple Press, 2003, avec préface de Joseph Margolis et surtout quatrième de couverture complaisamment élogieuse du service de presse de l'éditeur minimisant la démolition du contenu et accréditant les diffamations de Farias). François Fédier en a fait justice une fois pour toutes dans son Anatomie d’un scandale. Le Farias reste pourtant une autorité dans la sous-littérature de bile anti-heideggerienne. Il aurait apporté des faits, des documents, même si Farias aurait commis quelques maladresses de forme.


Sur le fond, E. Faye prétend d’ailleurs aller encore plus loin ! Il récupère aussi la biographie de Heidegger de Hugo Ott, Heidegger : Unterwegs zu seiner Biographie, de 1988 (le titre signifie « en route vers sa biographie (réelle) ») qui apparaît désormais clairement comme la vision partiale d’un représentant du parti catholique (rappelons que le Zentrum catholique a voté les pleins pouvoirs à Hitler en 1933) qui vouait Heidegger aux gémonies depuis qu’au début des années 1920, déçu par le thomisme officiel de la « philosophie catholique » et rejetant la pensée cléricale, il s’était converti, comme avant lui Husserl, et peut-être sous son influence, au protestantisme luthérien. Cette rancune tenace s’explique par l’énorme déception ressentie dans le monde universitaire catholique de perdre son meilleur poulain, car le jeune philosophe brillant était prometteur (l’Eglise avait investi sur ce jeune homme d’origine modeste en lui payant ses études de théologie et philosophie et pensait avoir droit à sa reconnaissance). La défection de Heidegger était un nouvel un espoir déçu après la « trahison » de Max Scheler, dont Heidegger fera l’éloge funèbre en 1928. Pour apprécier le niveau de l’aigreur entre les parties, rappelons que l’on imputait (lire par exemple le polémiste catholique intégriste français contempotain Ivan Gobry) l'apostasie de Scheler (son évolution philosophique jusqu'à la rupture avec le catholicisme) à sa libido, à l’adultère et aux facilités du divorce, tandis que Heidegger aurait subi l’influence de son épouse Elfriede, une luthérienne. Militaire français en poste à Fribourg alors, F. de Towarnicki dans ses mémoires dit même que ce sont les catholiques qui dénoncèrent Heidegger aux autorités françaises d’occupation. C’était une sorte de règlement de comptes. Tous les témoignages sur les cours de Heidegger avant 1945 indiquent que Heidegger était un critique sévère du « système catholique ».


Une partie des attaques d’ E. Faye sort aussi de L’Ontologie politique de Heidegger de Bourdieu (1988, Édit. de Minuit, collection « Le sens commun », sic !) revisitée cavalièrement mais avec quel aplomb forcément « critique » par Pierre Bourdieu. Un ouvrage qui fait encore les délices des bourdivins extasiés. L’auteur dont chacun connaît la vertigineuse pensée, rebattue par les marxistes et les sociologues bien avant lui, sur la reproduction sociale des élites dans le système scolaire, et que certains voudraient canoniser en maître à penser pour sa compassion sur les humiliés et les offensés et pour ses leçons de médiologie, se livre à des analyses aussi subtiles (« Une pensée louche ») que son jeu de mots sur le titre allemand d’Ordinarius : Heidegger « professeur ordinaire » serait finalement très ordinaire et relèverait de plates réductions sociologiques sur l’influence du milieu. On y trouve déjà (comme plus tard dans E. Faye comme dans V. Farias) les banalités sur l’adhésion à la Révolution conservatrice et la mentalité völkisch (raciste, rétrograde).

Premier à avoir tenté une démolition « philosophique » de la pensée de Heidegger, avant de modérer ses accusations de nihilisme et de rendre hommage à Heidegger comme au plus grand penseur allemand depuis Hegel(!), son ancien disciple juif exilé Karl Löwith, pillé par tous les anti-heideggeriens, dont les textes nourrissent aussi depuis vingt ans les « analyses » du politologue/historien de la culture américain Richard Wolin (éditeur d’un recueil des textes de Löwith en américain – sous le titre Heidegger : European Nihilism, 1995 - et auteur de Politics of Being : the Political Thought of Martin Heidegger, 1990). Löwith est un auteur certainement digne de lecture, Heidegger avait distingué son intelligence, mais voici ce qu’il écrit de lui (le 19-janvier 1954) à Elisabeth Blochmann en prenant connaissance des attaques de Löwith à son endroit : « Löwith est quelqu’un qui a une culture d’une vaste étendue et il est non moins habile dans le choix et l’arrangement des citations. Il n’a aucune idée de la philosophie grecque, car l’outil de travail lui manque. Il a un certain talent pour la description phénoménologique.

 

 À l’intérieur de ce domaine bien précis, il pourrait être fondé à accomplir certaines tâches. Mais il vit depuis longtemps au-dessus de ses moyens. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’est la pensée ; peut-être même la déteste-t-il. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui vive aussi exclusivement à partir du ressentiment et de tout ce qui est « anti ». Lorsqu’il fut habilité à Marbourg, c’était un marxiste pur et dur. Il a qualifié Être et temps de « théologie déguisée ». Le même livre est devenu plus tard « pur athéisme ». Rien n’interdit assurément de passer de Feuerbach à saint Augustin, d’abjurer celui-là pour se convertir à celui-ci. À condition toutefois de ne pas imputer à d’autres un « tournant » dont il n’a de surcroît pas la moindre compréhension. Je préfère passer sous silence des choses moins honorables qu’il s’est permis, bien que j’aie continué à l’aider par des recommandations en Italie et au Japon. (…) ». (Correspondance avec Jaspers, Correspondance avec E. Blochmann, trad. François Fédier, p. 337, NRF, Gallimard 1996). Quant à Wolin, son travail « surfe » avec facilité d’une façon très « américaine » sur ce qui peut briller dans les départements de sciences politiques ou d’histoire des idées sous un libéralisme « politiquement-correct » de bon aloi : la question est de savoir s’il a « lu » Heidegger sérieusement.

C’est dans tout cela que puise E. Faye. Compilant sans complexe ni scrupule excessif cette littérature, qui depuis l’origine et de plus en plus, associe Heidegger, E. Jünger et Carl Schmitt, E. Faye revient aussi aux sources familiales de la polémique de son propre père Jean-Pierre Faye, « théoricien » de la « raison narrative » (comprenne qui pourra ses écrits) et essayiste bavard sans intérêt ni crédibilité universitaire, dont les analyses sur le discours totalitaire laissent au moins songeur, tant les banalités alternent avec erreurs et confusions patentes. Pourtant le fils nous promet du nouveau. Les ultimes preuves ! Car en soixante ans d’enquête à charge obstinée, on ne les avait pas trouvées : ce seul fait serait à méditer, avant même de recevoir pour preuves ce qu’on a déniché. Mais plus encore : la participation active, en pensée et en parole, au génocide juif !!!

1. FAYE JUNIOR : QUAND Ç’EST FINI, ÇA RECOMMENCE

Marx dit dans un texte fameux qu’une révolution est d'abord tragique et que sa répétition artificielle est comique. Il se pourrait qu’Emmanuel Faye réalise cette prophétie dans son petit domaine.
Heureux Emmanuel Faye, il a beau nous vendre les oripeaux des vieilles polémiques rapetassés, présenter son collage comme une œuvre originale au bluff, la promotion lui est assurée par du beau monde dans la critique. La raison : il aurait tout vérifié, approfondi et « radicalisé ». D’une polémique faite de pseudo-savoir, la gloire est douteuse au panthéon de la pensée ou de l’histoire, mais assurée dans la presse d’opinion.

Promotion ! ou les marchands de tapis de la pensée

Voici qu’un nouveau livre paraît : événement ? Il est salué par la presse à grand tirage et petite pensée comme une révélation. De quel droit ? On en reparlera !…
Des exemples : Roger-Pol Droit consacre à la mi-mars 2005 au livre d’Emmanuel Faye, en prévision de la sortie (31 mars 2005), un article élogieux pour le « jeune chercheur » (sic ! on dirait plutôt « compilateur-inventeur ») et diffamatoire pour Heidegger : « les crimes d’idées de Schmitt et de Heidegger ». Le « hasard » de l’actualité permet en effet au chroniqueur du Monde, agrégé de philosophie, sorti depuis belle lurette de l’enseignement et jamais chercheur de sa vie, nullement spécialiste de Heidegger ou de la phénoménologie, encore moins historien du nazisme ou du fascisme, mais auteur prolifique de livres "philosophiques" plutôt faibles, de traiter de deux nouveautés tapageuses en même temps : un beau coup de com’. Heidegger en hypostase de la pensée nazie, à côté du juriste Carl Schmitt, bien plus engagé que lui (lui « traité » par Yves-Charles Zarka dans un sûrement mémorable Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt qu’à ce qu’il semble, on n’est jamais trop prudent, il incite ses étudiants à acheter).

 

On reviendra sur Carl Schmitt, tout de même tard venu et occasionnellement à la NSDAP (par « réalisme ») et dissident du nazisme (puisqu’il fut officiellement condamné idéologiquement par la SS dès 1936-37 pour son anthropologie … catholique, c’est-à-dire universaliste et non-raciste). Il faudra aussi s’interroger sur ce hasard, cette coïncidence de publication à deux jours près (30 mars et 1er avril ! mais oui !) justifiant un traitement conjoint et donnant lieu à une promotion passionnée des deux auteurs, comme s’il n’en formait qu’un. À lire E. Faye, on verra que cette stratégie des éditeurs et des auteurs correspond à une authentique intention de tir groupé et d’amalgame. Amalgame suscité jusque dans l’esprit du lecteur, tant la double page du dossier impose inconsciemment l’évidence d’une entente presque « fusionnelle » entre les deux monstres. Au cœur de la double page du Monde des livres donc, une photographie de Heidegger en recteur de Fribourg de 1933. La petite moustache à la mode, l’insigne à croix gammée sur le revers de la veste souabe (ou tyrolienne, en tous cas forcément völkisch) est le message central du dossier. Heidegger=Hitler. Et tant pis si Heidegger porte ici l’insigne fonctionnarial obligatoire de son état de recteur (l’aigle d’argent, tenant dans ses serres une petite croix gammée) et non celle d’adhérent au parti nazi. Pour user de la rhétorique de M. Zarka : un détail dans la pensée anti-nazie de Roger-Pol Droit. Au-dessous, la photographie de Carl Schmitt en manteau civil assis sur un banc et conversant à Rambouillet pendant l’Occupation (1941) avec Ernst Jünger dans l’inquiétant uniforme de la Wehrmacht, complices tramant on ne sait quel lugubre projet nazi « en live », sous nos yeux, pris la main dans le sac, peut-être fiers d’eux-mêmes en plus. Ernst Jünger que R. Minder appelait finement « le poète assassin » et qui depuis vingt ans suscite de nouveau les attaques grossières d’une certaine critique littéraire politisée – « sociologique » et néo-sainte-beuvienne comme dans le cas de l'Allemand Rolf Lepenies - et d’historiens des idées les moins scrupuleux (mais a-t-on le droit d’être scrupuleux et de s’encombrer de « détails » devant « le nazisme » ?!), E. Jünger donc n’ayant pas encore droit (patience !) à sa nouvelle dénonciation (forcément radicale !), Heidegger et Schmitt ont chacun droit à un encart, celui de Heidegger intitulé, en toute simplicité, « trouver l’ennemi » serait tiré d’un séminaire maudit occulté, enfin dévoilé et étudié pour la première fois (par E. Faye bien sûr !), qui prouverait que Heidegger cautionnait au nom de sa philosophie la dénonciation d’ennemis intérieurs, y compris fictifs, pour ressouder la communauté du peuple aryen ! Le titre de l’encart sur Schmitt va si bien avec : « la protection du sang allemand » (texte de 1935, commentant et justifiant les Lois raciales de Nuremberg, qui d’ailleurs – mais pourquoi le dire ? - n’ont aucun rapport nécessaire avec l’extermination physique des juifs, puisque les nazis les présentaient comme une sorte de version allemande des lois de séparation du judaïsme, < cf. Mein Kampf, p. 306 de l’édition française, N.E.L> !, répètant, mais cette fois en les racialisant les lois prussiennes de 1822, qui interdisaient la haute fonction publique et les offices de la magistrature et de l’armée aux Juifs, L’agrégé de philosophie journaliste (qu’on excuse l’oxymore ! mais si le réel est oxymoresque, que demande l'expression de la vérité ?) Robert Maggiori se montre plus « prudent » : fuyant plus intelligemment un dossier qu’il ne connaît pas et qu’il sent problématique (une forme de flair, tout de même !), mais sur lequel la Machine le presse de réagir avec « compétence », forcément (l’agrégation de philosophie comme bonnet de mandarin et peau d’âne du concept), il se dit très intéressé et ébranlé par le travail très érudit et bien mené (ce torchon !) de M. Faye. Mais comprenant sans doute que l’affaire pourrait mal tourner, il n’ose aller au bout des compliments et habilement s’en tire d’une pirouette très courageuse : ne devrait-on pas organiser un débat contradictoire ?… Ah, le débat ! Ce mot commence à puer autant que « liberté » dans notre société.

 

 Quand on voit ce que donnent les équivalents télé et radio de Libé, on remerciera poliment. Nos amis agrégés, qui ont fui le corps enseignant où décidément on s’ennuyait trop, pour « écrire » en journalistes, n’auront jamais trouvé le temps de se cultiver sérieusement sur les sujets dont ils parlent. On ne « sait » rien, mais on dira tout, car il faut que ça cause dans l’Opinion avertie. Et nos agrégés grégarisés tombent tellement, quelle ironie ! quelle nécessité ! jusqu’à la caricature, sous la catégorie de « l’inauthentique » selon Être et temps. « Die Gerede », le bavardage, disait Heidegger. Oui, il faut choisir, penser ses lectures au rythme imprévisible et très peu éditorialiste de la méditation ou s’affairer sans cesse dans les effets d’annonce et l’esbroufe pédante. Refus du dialogue de notre part ? Insupportable élitisme ? Encore une preuve du fascisme heideggerien ? La faute à Platon ennemi de la « société ouverte » du regretté Popper et précurseur du Goulag selon l’ineffable Glucksmann ?… Comme il vous plaira.

 

Mais une minute d’honnêteté entre nous : qui méprise le lecteur le plus, qui vend son âme philosophe (si vous en avez une) le plus, de celui qui dit loyalement qu’il faudrait lire des choses sérieuses avec humilité, prendre le temps de l’étude, se mettre à l’écoute de ce qui est dit au juste, ou bien du journaliste mauvais vulgarisateur qui, véritable Midas inversé, transforme en connerie tout ce qu’il touche. Ce journalisme « de référence », comme il aime à se nommer lui-même avec modestie, est une mine pour l’observateur des travers dramatiques de notre société du spectacle, car au-delà du dérisoire, du bouffon, il y a la facilité avec laquelle la haine et la calomnie sont déversées contre un auteur mort, et avec quelle bonne conscience ! Il y a aussi la lâcheté de celui qui laisse faire, parce que c’est la lame de fond de la bêtise d’une époque (et on est moderne, quand même !) et qui joue au philosophe normand, en un sens qui n’a plus rien à voir avec la pratique faussement naïve d’Alain autrefois : « pt’-êt’ ben qu’oui, ou qu’non ». En version journalistico-opportuniste : « c’est intéressant … ». Juger philosophiquement, on ne sait plus, parce qu’il faudrait tout de même avoir travaillé le sujet avant d’oser risquer une prise de position. Agrégés, nos chroniqueurs ne semblent plus guère l’être à la philosophie, et l’ont-ils jamais été ? Ces compte-rendus complaisants, enthousiastes et stupides ou lâches, prouvent encore, à propos de la presse réputée sérieuse des démocraties occidentales, la justesse du jugement, impitoyable, de Karl Kraus : « Le journal : l’entonnoir des bruits ».


Depuis lors, une pétition risible d’universitaires médiocres ou qu’on avait connus plus inspirés naguère, s’indigne – à la demande du Monde et de Libération, qui les relaient immédiatement ? – que des « heideggeriens radicaux » (bref des gens sérieux tout simplement, qui ne se laissent pas impressionner et ne supportent plus la foutaise diffamatoire) osent menacer la liberté de la critique (sans blague !) et calomnient E. Faye et ses amis. C’est vraiment l’hôpital qui se fiche de la charité. Mais on y est habitué de la part de ces hautes sphères de l’intellect. On ne sait cependant ce qui doit le plus prêter à rire : l’identification de Faye junior à la cause de la pensée et de la liberté d’expression ? la suggestion que son livre serait sérieux et susciterait un large intérêt mondial ? ou l’invitation à un grand débat et à de nouveaux travaux pour approfondir l’affaire ? Mais un débat sur quoi ? Et un approfondissement de quoi ? quand toute l’affaire est réglée par E. Faye dans le sens d’une inculpation de nazisme radical (formulée jusque dans le titre pour qu’il n’y ait pas trop de nuances !) et que l’attaque contre les spécialistes les plus réputés se fait à coups d’accusation de « révisionnisme » ? Décidément le sens du débat est tombé bien bas dans ce pays : le débat oui, toujours, mais sans différend s’il vous plaît.

Puisque donc ils prétendent vouloir du débat et puisqu’on ne donne guère à ces enragés de « heideggeriens radicaux », extrêmes et autres ultra-heideggeriens la parole, leur préférant quelques faux « débats » avec des heideggeriens fréquentables c’est-à-dire culpabilisés et intimidés, masochistes venus se faire marcher sur les pieds devant le public, étranges « heideggeriens » patentés par l’adversaire et prêts cependant à entendre les pires horreurs sur l’auteur, auquel, paraît-il, ils auraient consacré la plus grande partie de leurs études, puisque donc la défense est exclue du prétoire des ondes culturelles et des étagères des librairies, nous nous permettons de renvoyer le lecteur curieux aux infâmes extrémistes qui, nous dit-on gravement, diffament E. Faye. Le site Paroles-des-jours.com est en effet plus roboratif et plus instructif surtout que les piètres demi-mesures diplomatiques (d’une diplomatie fort munichoise, à vrai dire) des heideggeriens respectables, invités aux débats du seigneur. Car les propos de nos prudents mandarins avec leurs réserves, leurs concessions opportunes et déplacées, leurs petits doutes polis de timorés ou leurs remarques érudites, même justes mais jamais suivies des nécessaires contre-attaques radicales sur le fond du dossier, qui se défend très bien avec un peu d’énergie et de culture générale, sont exactement ce qu’il faut pour produire l’impression d’une affaire réglée et faire valoir à bon compte ce pauvre Docteur Faye. Il y a ainsi des avocats qui avec le dossier le plus solide et le meilleur client du monde ne savent pas plaider leur cause.

 

Au moins voudrait-on voir ces professeurs, habitués au confort du magistère d’amphithéâtre et piètres débatteurs de radio, plus doués pour la confrontation « savante ». Et il est assez triste de voir que des universitaires d’une certaine compétence se sont laissés piéger (ou aller) jusqu’à participer au nom d’un prétendu état des lieux pluraliste et inter-générationnel (blablabla … voir l’avant-propos très politiquement correct et très moral de M. Bruno Pinchard) à un colloque sur « Heidegger et l’humanisme » (2004) publié fort habilement en mai 2005 par les PUF, un mois après la parution du machin à scandale, où E. Faye recycle déjà ou teste, comme on voudra, en deux communications tapageuses, ses inepties en public. (Misère des colloques : que de thèses et de livres on y aura revendus en tranches à un public somnolant ! Et tout ça aux frais du contribuable.)


On saura désormais – et c’est fort triste - que la référence à l’ humanisme de la Renaissance sert de prétexte à ce genre d’opérations. On sait bien que depuis la Whig History libérale, la vogue de « l’humanisme » correspond, si respectable soit son objet, à un enjeu politique moderne de refondation laïque de la politique et de l’ordre social, dans un sens immanentiste et naturaliste. Le fait qu’Éric Weil par exemple, élève et disciple du néo-kantien Cassirer (lui, historien des Lumières) ait consacré un mémoire à Pietro Pomponazzi et à sa critique de l’astrologie avant d’écrire sa Logique de la philosophie, ses célèbres Problèmes kantiens et de polémiquer contre Heidegger considéré comme l’ennemi de la rationalité moderne (science galiléenne et discours systématique de l’immanence), est assez révélateur du lien logique que le libéralisme philosophique a instauré entre ces domaines. Mais d’Eugenio Garin ou même d’Eric Weil à Emmanuel Faye, la pente est forte : vers le bas.


« Humanisme » ! Encore un mot à rayer du lexique des gens bien élevés, j’en demande pardon à Giordano Bruno et à Montaigne ! Mais quels serviteurs vous donne-t-on aussi, illustres auteurs de nos humanités mourantes ! Car elles le sont, n’en déplaise à feu Eric Weil. Et il ne suffit pas d’un colloque anti-heideggerien pour redresser leur cause dans les collèges et lycées (cf. Jean-Claude Michéa, L’Enseignement de l’ignorance, Climats, 2002), sans parler … des universités ! Une raison peut-être pour lire (ou relire) la Lettre sur l’humanisme du fasciste Heidegger ? Et découvrir que critiquer intelligemment l’humanisme en son déploiement effectif (fidèle ou non à ses intentions) n’empêche pas de penser la possibilité d’un humanisme adéquat à "l’âge des extrêmes" (suivant le titre de l’ouvrage d’Eric Hobsbawm) né, semble-t-il, de la logique individualiste, subjectiviste et techno-économiste que célèbrent ceux qui s’en réclament frénétiquement et bruyamment. Mais le mot n'est pas la chose.
Si l’humanisme peut, comme le dit Heidegger, garder un sens pour nous aujourd’hui, pourvu qu’il soit repensé, il mérite des défenseurs plus exigeants et plus consciencieux que des pseudo-spécialistes moralisateurs et surtout très politicards. Preuve de leur cohérence avant tout idéologique de chiens de garde : l’usage même, purement, crétinesquement politicard de l’accusation de « radicalité » et l’arme de la pétition solennelle dans la presse conformiste. Oui, tout compte fait, nous voulons bien être des « radicaux » et remonter aux racines. C’est chez nous autres une mauvaise manière apprise en philosophie !

La « valeur ajoutée » d’Emmanuel Faye et la compilation

On devrait donc débattre ! Mais, indépendamment des mauvaises manières du jeune chercheur d’avenir, y a-t-il matière à ? Le scandale des révélations n’apprend rien à ceux qui se souviennent encore des précédents ! Ce qui frappe avec E. Faye, c’est en effet d’abord la répétition stérile de vieilles polémiques usées jusqu’à la corde, qu’on fait passer en contrebande pour des révélations. Finalement, le « livre » d’E. Faye est la réitération sans scrupule de l’éventé et du réfuté, qui marche au bluff et au gueuloir. À relire Palmier de 1968, Fédier de 1987, on est frappé de la nullité, du non-lieu de ces révélations. D’un côté, tout est déjà connu : Heidegger, homme de son temps, inscrit dans des débats en gros « nationaux-patriotes » et « révolutionnaires-conservateurs » au début des années trente ; de l’autre l’amalgame peu regardant mais très systématique d’une œuvre et d’une vie complexes au nazisme à titre de prodrome, de caution intellectuelle, morale, d’engagement politique. Et comment croire à la naïveté du fils d’un des divulgateurs des années 1960 ! Pure malhonnêteté de qui ne sait de quoi parler pour faire parler de soi ? Ou faut-il parler d’obsession malsaine, de besoin psychopathologique ?


Mais la répétition n’est jamais la réédition du même, nous dit Kierkegaard ! Il y a une valeur ajoutée ! Cette littérature éventée qui faisaient de Heidegger un nazi en puissance vers 1920-1928, un sympathisant caché en 1929-1932 à la ténébreuse idéologie völkisch et un antisémite hypocrite mais avéré, puis un nazi révélé et triomphal en 1933-1934, voire jusqu’à 1942-1943, enfin un nazi honteux, mais mal repenti ou impénitent et obstiné après la guerre, dénonce pathétiquement depuis des décennies entre autres choses le manque de souci pour l’autre, l’étranger, la différence, en exagérant les critiques décentes de Sartre ou Lévinas. Elle glose sur « le silence » prétendu de Heidegger après 1945 et rend Heidegger responsable du suicide de Celan (bien que ce soit plus que douteux) : comme si après s’être excusé auprès de Jaspers, expliqué auprès d’Arendt, justifié devant une commission d’enquête, avoir cherché à renouer avec divers exilés en demandant le droit de réponse, Heidegger avait dû sans cesse aller à Canossa devant on ne sait quelle autorité morale (J.P Faye je suppose …). Cette littérature se permettait même après lui avoir reproché son silence, de lui reprocher de minimiser la Shoah et d’en insulter les morts en parlant des camps, sous prétexte qu’il ne disait pas ce qu’on attendait de lui et ne venait pas se flageller à cette occasion. Mais pour pointer le nazisme radical supposé de Heidegger, manquait (hélas !) aux accusateurs patentés la trace d’une théorie du biologisme.


Certains défenseurs de Heidegger n’avaient pas manqué de souligner ce grave défaut de l’argumentation. La chose était d’autant plus mal engagée que plusieurs textes de Heidegger critiquaient nettement le « biologisme grossier » attribué à certains passages de Nietzsche par ses interprètes nazis (lire à ce sujet la correspondance avec Jaspers, qui travaillait alors à son Nietzsche ), et ce, en plein Troisième Reich, quand cette théorie avait cours chez d’autres philosophes. C’était le point central de Marcel Conche par exemple. Cela ne pouvait durer !


Enfin E. Faye vint ! Heidegger l’introduction du nazisme dans la philosophie d’E. Faye a pour sous-titre : autour des séminaires inédits de 1933-1935. L’auteur prétend fournir les preuves du nazisme radical, foncier et intégral de Heidegger grâce à des textes encore inconnus et cachés ou déformés par les éditeurs heideggeriens et en particulier le fils de Martin Heidegger, Hermann Heidegger. Les séminaires livreraient en clair le sens de passages obscurs que les prédécesseurs de Faye junior essayaient de décoder spéculativement. Reprenant toute la littérature précédente, pour la faire « mousser » (c’est au moins la promesse du titre), E. Faye prétend la « compléter » de documents accablants qui feraient enfin de Heidegger un nazi total, car pleinement raciste dans le domaine de la philosophie : en bref, simultanément le traducteur en concepts de Mein Kampf et un nègre des discours de Hitler! Heidegger fournirait au niveau ontologique le plus abstrait, mais clairement pour qui sait décoder sa terminologie inhumaine, absconse et fumeuse, l’ontologie de l’extermination de ce qui n’est pas de la communauté nationale völkisch, idéal politique du penseur, et en vertu d’une exclusion radicale théorique (destinée donc à devenir effective, pratique !). Or les preuves existeraient d’un critère racial décisif pour délimiter la communauté. Après Marx et le Goulag, Heidegger et la Shoah ! La surenchère exige la répétition des lieux communs et la construction de Faye exige que Heidegger cumule tous les traits du nazi. Que nombre des accusations du passé ait été relativisées ou réfutées lui importe peu : il en fait son miel, comptant sur la crédulité d’un public ignorant, crédule, chauffé par la presse et sur la mauvaise réputation née du mensonge et de l’ignorance.

Ça fera pschitt ! Ou la leçon d’un demi-siècle de polémique

L’œuvre de Heidegger serait donc intrinsèquement « l’introduction du nazisme dans la philosophie », réponse à ceux qui considéraient l’adhésion au nazisme comme une simple virtualité parmi d’autres.
Si on se souvient de ce qu’il advint des fameuses preuves incontestables de Farias, réfutées par François Fédier dans son Anatomie d’un scandale (Robert Laffont, 1988) et sa traduction, préface et notes aux Écrits politiques 1933-1966 (NRF, Gallimard, 1995) de Heidegger – ouvrages toujours dignes de lecture et très instructifs sur les fameuses pièces du dossier – on peut certes envisager des révélations, et pas celles que l’on pensait, sur le prétendu scandale. Mais les procédés de M. Faye Junior ne valent pas mieux que sa connaissance des textes : mettant bout à bout des textes philosophiques sortis de leur contexte avec des éléments extérieurs à la pensée de Heidegger, telle que nous la connaissons, E. Faye se facilite des démonstrations douteuses, sans rigueur logique interprétative. Tout au long de son réquisitoire, les faits les moins vérifiés ou les plus anecdotiques, les racontars déjà écartés (unus testis, nullus testis !), les textes d’origines et de significations les plus diverses se côtoient sans mise en relation satisfaisante pour prouver ce qu’il faudrait examiner. La moindre des choses concernant le cas Heidegger comme tout cas de relation au nazisme serait qu’il devrait faire l’objet d’une approche comparative loyale avec les autres philosophes, professeurs et intellectuels de l’époque. Quant au nationalisme, au militarisme, au mépris de la démocratie parlementaire, etc, phénomènes européens répandus, la plus élémentaire justice serait aussi de nous rappeler ce que furent les positions des grands noms de la culture européenne, en particulier dans le contexte de la crise des années trente. Enfin concernant une philosophie, à laquelle on doit faire un moment crédit d’en être une, il est impératif de lire les textes en tenant compte du sens qu’ils ont ou peuvent en tous cas avoir dans la logique d’une pensée conceptuelle ardue. Ne suivant aucunement cette méthode d’honnêteté et de vraie démarche scientifique, les « analyses » de Faye s’accordent – ô miracle ! – avec leurs postulats hostiles (pas des hypothèses, des a priori dogmatiques) et finissent généralement par l’indignation vertueuse devant la « confirmation » de ce qu’on avait décidé d’avance.

Le livre de Faye junior, malgré les réseaux copinesques mis en route, commence déjà à « faire pschitt ». La réunion récente à l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public (APPEP) convoquée pour discuter de son livre et la proposition de débat de Maggiori ont été des flops : les rares professeurs à s’être déplacés posèrent des questions de fond bien embarrassantes, au milieu d’une indifférence méprisante du corps enseignant. Croit-on que la claque de non-philosophes ameutée pour "faire la salle" changera le destin du pamphlet et la réputation de son auteur? Nous voulons ici prendre notre part à la démolition méritée de cette publication qui fera la honte de l’éditeur et du comité de lecture qui s’y sont abaissés au mépris de toute honnêteté intellectuelle, de toute déontologie et de tout sens de l’honneur.


2. UN SCANDALE… SI REBATTU ET SI PLEIN D’APPROXIMATIONS

Tout étudiant de philosophie le sait parfaitement depuis des lustres : et pour peu qu’il ait ouvert un manuel de terminale, une anthologie de philosophie ou un dictionnaire des noms propres, comment ne le saurait-il pas ?! Acceptant en avril 1933 (quelques mois après la prise du pouvoir par Adolf Hitler (le 30 janvier), le poste de Recteur de son université à Fribourg-en-Brisgau, à la demande de ses collègues, alors que le recteur précédent était jugé indésirable par le gouvernement, Heidegger adhère peu après au NSDAP. En ce sens, il a été « nazi ». Ce fait connu depuis 1933 dans le monde philosophique européen a posé la question de la sincérité et de l’opportunisme de cet engagement. De fait, Heidegger a adhéré au Parti et participé volens nolens, dans l’atmosphère de reprise en main « nationale » des institutions sous la pression du nouveau pouvoir, à la « mise au pas » (« Gleichschaltung ») de l’Université. Au cœur de la polémique, un fameux « Discours du Rectorat » sur « l’auto-affirmation de l’université allemande » (Selbstbehauptung). Il démissionne du Rectorat en 1934 et continue à enseigner à Fribourg. Il reste formellement adhérent au NSDAP jusqu’en 1945, payant ses cotisations. C’est d’abord cette période de sa vie, cet « engagement » de moins d’un an qui alimente les imprécateurs. Mais E. Faye comme d’autres met en cause la préparation du Rectorat par le dévoilement de l’essence nazie.

Avant 1933, le radicalisme nihiliste ! Sein und Zeit texte désespérant et proto-nazi.

Le premier chapitre d’E. Faye est à bien des égards peu original, même si la musique est orchestrée avec quelques passages appuyés en pathétique. Heidegger en accédant au Rectorat n’aurait nullement cherché à rendre service, mais profité des circonstances pour manœuvrer et imposer son « radicalisme » d’« avant 1933 » qui aurait consisté en une volonté de destruction de la tradition philosophique, équivalente à un « appel au nazisme » : digne du Lukàcs stalinien. Reprenant les interprétations de Bourdieu sur le langage d’Être et temps et des textes de 1927-1933, Faye interprète de façon grotesque et anachronique Être et temps comme un texte völkisch et proto-nazi. Heidegger en 1933 aurait ainsi révélé sa vraie nature, le sens à peine caché de son œuvre obscure : le refus du monde moderne, de la liberté démocratique, des droits de l’homme et d’abord de l’égalité raciale et internationale. Ce que la vulgate raconte sur Heidegger depuis soixante ans au moins.

Réactionnaire et raciste ? Au nom du « völkisch » …

Pré-nazi = völkisch. Un mot qui revient sans cesse chez E. Faye. Les polémistes Bourdieu, Farias et Faye père ont dénoncé une adhésion de cœur à un mouvement qui contribue au nazisme : le mouvement « völkisch » de droite nationaliste et raciste, à tendance provincialiste, un romantisme communautaire national allemand. J-P. Faye réitère dans l’entretien qu’il donne pour Heidegger en France (tome 1) : oui, un jour, ouvrant un dictionnaire, pressentant quelque révélation, il apprit avec émotion le sens trivial de « völkisch » et, eurêka ! il avait compris. D'ailleurs Heidegger, pour marquer sa différence, a inventé l'adjectif "volklich"!


Il faut noter que dans l’esprit des polémistes , cette supposée mentalité "völkisch" est l’une des bases d’une dérive nazie de Heidegger, car, si on prend la récente biographie intellectuelle de Carl Schmitt par David Cumin (Le Cerf, collection de Heinz Wiszman), on y apprend – un peu d’attention du public ! - que la spécificité völkisch, à savoir le racisme (avez-vous lu ?), est ce qui distingue la Révolution conservatrice (qui n’est pas « völkisch », et à laquelle E. Faye va quand même rattacher Heidegger, via Schmitt) du pur nazisme. Or Heidegger serait bel et bien völkisch. Heidegger sera donc la synthèse monstrueuse d’une révolution conservatrice völkisch , car on ne se privera pas de suggérer qu'il ressortit aussi de la "révolution conservatrice": quel dossier chargé !


Le livre d’E. Faye est bien une pièce de la « littérature » d’un dispositif logique de la « science politique » actuelle, à son niveau « philosophique », pour régler une fois pour toutes son compte à Heidegger, avant de le laisser aux historiens de l’idéologie nazie pure et simple. Il suffit de lire les renvois mutuels des uns et des autres pour tracer les contours de ce nouveau secteur de la recherche. Cumin (un spécialiste !) cite Bourdieu sur Heidegger et voit dans Armin Mohler (étudiant de Jaspers et le grand spécialiste de la Révolution conservative) qui dit justement le contraire (selon Mohler, Heidegger ne peut y être assimilé!) l’auteur de la thèse qui fait de Heidegger un auteur de la Révolution conservative. La boucle est bouclée, le terrain préparé.


En fait nous devons nous demander si Heidegger était même seulement völkisch au sens qui est dit. On utilise sa justification provincialiste du refus de nomination à la chaire prestigieuse de Berlin et même l’analytique du Dasein dans Être et temps ! (Voir à ce sujet L’Ontologie politique de Bourdieu, que reprend E. Faye). A ce compte, le philosophe français Gérard Granel qui désirait rester en province pour y vivre et y enseigner, loin du microcosme parisien, serait völkisch. Un des arguments assez stupides d’E. Faye, mais il n'en a pas l'exclusivité, consiste à incriminer le goût de Heidegger pour le peuple paysan et la campagne, comme une marque d’idéologie réactionnaire typiquement anti-moderne, « rance », « moisie » dirait-on aujourd’hui dans la pseudo-sociologie pseudo-cosmopolite des médias politiquement corrects « branchés » sur le divertissement « moderne » le plus imbécile (passons sur le mépris quasi-raciste de ce discours pour la paysannerie, mépris soit-dit en passant, très modern’stalinien de la liquidation de la paysannerie) et voilà que M. Faye fils avance la preuve, dérisoire, de la « Volkstümlichkeit », de la « völkischitude » de Heidegger par la piété désuète de ce dernier pour le poète des petites choses, du foyer, des gens simples : Johann Peter Hebel, poète régionaliste et fondateur de la poésie dialectale alémanique, qu’on ne savait pas un poète maudit et auquel Heidegger consacre en effet en 1957 un beau texte intitulé « Hebel der Hausfreund » (Hebel, l’ami de la maison). Ces attaques simplistes sur la « völkischité » de Heidegger sont fort intéressantes à un certain niveau, car elles témoignent de la mentalité tantôt techno-moderniste que défiera tranquillement Heidegger (d’où la fameuse mentalité « Blubo » qu’on lui reproche: son attachement à la communauté enracinée dans la terre natale) tantôt revancharde de Juifs expatriés pour tout ce qui ressemble à un amour des racines allemandes autochtones : Elias Canetti (j’apprends sûrement quelque chose à E. Faye, qui pourrait s’en faire une fiche réutilisable pour un autre livre bien partial) écrit ainsi (avant des incriminations analogues du dramaturge bouffon Thomas Bernhardt dans Maîtres anciens) :
« Mon ami le poète du pays natal. Je me suis approché à nouveau de cette figure singulière (…) et crois être sur la piste de son secret. (…) ce serait une erreur de croire que ce sont des vaches ou des cheminées qui lui sont les choses les plus proches ; il en a qui lui sont plus proches encore et qui sont les organes de son corps. Sa propre digestion est un phénomène qui le fascine, le remplit d’une tension renouvelée d’heure en heure, l’ébranle, l’émeut, le transporte. Même le battement de son cœur n’a pas une semblable importance : (…) C’est la digestion pour lui qui est l’élément central. (…) Il affectionne les paysans parce qu’ils prennent place ensemble autour d’une grande écuelle (…) Avec les travailleurs il est socialiste (…) il exècre les usines. (…) Le sentiment qu’il a des différentes classes sociales est extrêmement développé ! Il s’y connaît dans les boyaux du paysan, dans ceux de l’ouvrier, dans ceux du bourgeois. Depuis le mets jusqu’à l’excrément, c’est la réalité concrète et saisissable qui passe pour lui avant tout. (…) Le mot « écrire » prend dans sa bouche un son inimitable, dont l’accent n’est certes pas aussi ferme que celui du verbe « chier », bien qu’il y fasse passablement penser ». (« Le territoire de l’homme », dans Écrits autobiographiques, Pochothèque Albin Michel, p. 1024-1025).

 
Or, ouvrant le même volume d’Elias Canetti, auteur germanophone juif d’Europe centrale et balkanique, sous le titre La Langue sauvée (sic ! Ja, Herr Doktor Faye !), je lis (p. 279-280) à propos d’un poète alémanique de la Heimat (devinez un peu) … Johann Peter Hebel (mais oui!) ceci :
« Une morale pour être réellement perçue doit contraster avec la façon de sentir et d’agir qui nous est habituelle ; elle doit se frayer un chemin en nous, attendre longtemps le moment propice pour éclater brutalement, en pleine lumière. » (Non, cette phrase sur la dureté de la vérité dans le passage par le concret n’est pas d’un hitlérien !) « De cette sorte de leçons que l’on ne saurait oublier, Hebel était particulièrement prodigue ; et chacune de ces leçons était liée à une histoire tout aussi inoubliable. Je ne crois pas m’être jamais adonné à un livre aussi totalement et jusque dans les moindres détails ; je souhaite suivre jusqu’au bout les traces qu’il a laissées en moi et rendre ainsi à son auteur un hommage que je ne dois qu’à lui. »


Certes Canetti fait la différence entre « la morale pompeuse » de Hebel et célèbre plus sa prose et ses contes, mais il signale que cette poésie vise à l’universel humain à travers la concret particulier. Et dans Jeux de regard (p. 923), Canetti témoigne de l’émotion de Kafka à la lecture de Hebel. (Le lecteur peut vérifier: on n'a pas confondu le völkisch Hebel avec le cosmopolite Hebbel).


Qu’on puisse lire différemment le même auteur est une évidence, mais l’attachement de Heidegger à Hebel, si on le lit, tient autant et plus à un message (le sens de l’habiter pour le « berger de l’être » !) et au choix d’une expression dialectale dans ce que Heidegger appelle « langue de tradition » (par distinction avec langue technique de communication universelle, menacée d’abstraction déshumanisante) qu’à l’esthétique ou à un refus de l’historicité et de l’étranger. Bien plus, ce que Heidegger dit et qu’on lui reproche comme un essentialisme réactionnaire, c’est la relation entre l’enracinement (dans la langue et le pays, dans l’expérience culturelle d’un peuple) et la possibilité de l’humanité d’une part, celle entre l’essence phénoménologique (eidos, ou plutôt chez Heidegger Wesen, le déploiement dans les phénomènes de l'essence ) du Dasein comme être au monde marqué de finitude et vérité humaine. Que la paysannerie villageoise, sans idéalisation mais avec l’attendrissement d’un homme né dans cette société et avec les derniers honneurs pour ce qui va disparaître, puisse servir à nous rappeler cela dans la civilisation technique des usines, de l’Organisation scientifique du travail, des métropoles anonymes avec leurs banlieues-dortoirs, dans l’ère des masses, avec ses risques propres, Heidegger devrait-il s’excuser de le voir et de le faire voir sous peine de procès en « Volkstum »?


Voilà qui nous ramène au cœur du problème : le rapport entre humanité et peuple (Volk). Heidegger a certainement un souci du peuple, dans une conception sans doute élitiste de la société, de type grec ou aristotélicien, mais qui défendait le droit pour chaque membre de la communauté nationale à une place selon ses talents propres et son travail. Encore fallait-il pendant la Grande crise de 1929 donner aux gens la possibilité de travailler et de réaliser ainsi leur part de devoir social. (Un problème inactuel ?…) E. Faye sur-interprète donc la notion de Volk et le sens de l’adjectif völkisch dans les textes des années trente, en les ramenant au sens racial nazi, alors que ces notions ont une longue histoire dans le romantisme allemand auquel Heidegger se rattache ici ! Mais finalement cette interprétation colle des éléments comme le regard critique sur la technique, la distance devant l’idéologie du progrès scientifique, la valorisation de l’enracinement existentiel communautaire pour des prodromes du nazisme. On pourrait aussi bien y voir de simples instincts de survie et les amorces de réflexions qu’on trouvera chez des auteurs qu’on pourra aussi qualifier bêtement (ça se fait de nos jours) de conservateurs ou réactionnaires comme Jacques Ellul, Simone Weil (L’Enracinement) ou Charles Péguy, sans parler d’E. Mounier. Ce type de lecture inquisitoriale en crime de lèse-majesté a donné lieu à des enquêtes en suspicion sur la plupart des intellectuels critiques de la Modernité qui avaient osé remettre en cause intellectuellement les dogmes de l’Ère techno-industrielle et libérale-capitaliste, sans se contenter d’une confiance dans le réformisme parlementaire et de sa promesse de happy end. Les libéraux les plus intelligents ont eux-mêmes dû protester contre les dangers pour la raison de la dérive « interprétative » où mène ce genre de raccourcis « anti-populistes » de nos Modernes hystériques. À force de nier l’enracinement existentiel nécessaire et la solidarité des communautés réelles de l’Histoire, on sacralise le fanatisme de la globalisation qui réduit l’homme à un homo oeconomicus indéfiniment mobile et flexible. Une lecture pour E. Faye, qui lit les philosophes en allemand : Rüdiger Safranski, Wieviel Globalisierung verträgt der Mensch? Carl Hanser Verlag, München Wien 2003. A savoir: « Quelle dose de globalisation peut supporter l’être humain ? » Il y a encore des gens qui posent des questions sensées dans cette glorieuse époque de « mondialisation heureuse » et on s’est laissé dire qu’un certain réactionnaire de province décédé mais encore vivant n’y était pas tout à fait pour rien.


La bêtise par l’imputation de völkisch est donc en vogue. Aimer la campagne, la province, lire des poètes ruraux, être politiquement conservateur en quelque manière, c’est déjà être « völkisch », mais bientôt on charge le mot d’une idéologie proto-nazie : or, petit problème, dans le nazisme réel, le « philosophe » völkisch, national-populiste, c’est Ernst Krieck, un ex-instituteur, anti-intellectualiste, qui déteste Heidegger. J-M. Palmier l’avait déjà excellemment prouvé, reproduction des textes à l’appui. Faye fils le sait et doit tenter de minimiser ce désaccord de fond en le réduisant à une pure incompatibilité de caractères ou à une rivalité d’ambitions entre deux figures proches sur le fond. Krieck veut-il réduire l’université à de la formation professionnelle, à de la science appliquée, ce serait pourtant le même anti-intellectualisme que la critique de la raison instrumentale chez Heidegger !


Finalement Krieck déteste surtout, selon E. Faye, le snobisme littéraire obscur de Heidegger. Au point de le présenter en rabbin de l’exégèse infinie de textes grecs poussiéreux et creux ! Oui, on l’avoue, traiter Heidegger d’écrivain à style juif, ce n’était pas un compliment à l’époque. Or voilà un point capital : l’antisémitisme. Krieck accuse Heidegger de s’enticher de Juifs ! Pour preuve de la violence des attaques de Krieck, lire dans J-M. Palmier Les Écrits politiques de Heidegger, le document en annexe : Ernst Krieck « Volk im Werden » (Le peuple en devenir). La seule chose que Krieck et Heidegger partagent : l’idée formelle de la destination selon laquelle le peuple doit devenir son être, déployer son essence pour vivre dans une adéquation à soi-même, à une destinée: « Deviens ce que tu es » (Goethe). Mais qu’en est-il de l’être de ce peuple ? Cela fait sûrement une différence.


Heidegger hyper-nationaliste, pangermaniste, croyant à la supériorité mentale des Allemands ? E. Faye accuse Heidegger de racisme ontologique et le thème de l’Allemagne dans son œuvre lui sert à le prouver. Heidegger y parle certes de culture, mais il semble à Faye junior que cette culture nationale soit supérieure (chauvinisme) et même si elle s’exprime dans la culture, c’est bien d’une supériorité raciale qu’il s’agirait, due à une origine. Certes Heidegger croit à des vertus allemandes communément partagées, mais il ne faut pas tout mélanger, car à ce compte, le lyrisme patriotique devient nationalisme ou racisme. Or l’Allemagne de Heidegger est une Allemagne obligée (noblesse oblige) à un ressourcement culturel dans ses traditions spirituelles, notamment philosophiques. Comme il le dira au Spiegel en 1966, la philosophie est depuis Leibniz et Kant une affaire allemande de l’avis même des Français : cette thèse, qui peut sembler un peu exagérée (Rousseau, Hume, Vico), signifie surtout que l’Allemagne domine la scène de la création conceptuelle et systématique depuis cette époque avec l’idéalisme et la séquence Leibniz-Wolff-Kant-Fichte-Schelling-Hegel-Schopenhauer-Nietzsche-Husserl, et même Marx, au point que la philosophie européenne semble puiser dans ces auteurs et les topologies mentales qu’ils ont posées leurs éléments. On inscrit ses choix dans les alternatives et sur les bases de la philosophie allemande. Heidegger ne dit d’ailleurs jamais que l’Allemagne dominera toujours cette scène. Il souligne que les Allemands ont comme les Grecs dans l’antiquité (dont les Romains ont traduit et déformé la contribution) marqué durablement la pensée occidentale moderne.


Cette Allemagne est une responsabilité occidentale et un poids de pensée : les Allemands sont de toute façon renvoyés à ce que leur apprend leur tradition philosophique, théologique (Luther, Melanchthon, l’héritage de la Réformation protestante) et poétique (Hölderlin). Cette Histoire n’est pas vouée à se prolonger : preuve qu’il n’y a pas de racisme ontologique. Les Allemands sont peuple par leur langue et leur culture, pas par une race aryenne ; il y a eu dans cette culture une capacité et une volonté de dominer les éléments du moderne depuis l’Humanisme contre le matérialisme, le nihilisme, l’atomisation sociale individualiste. Telle est l’Histoire allemande depuis que se pose la question de l’humanisme. Ce qui ne veut pas dire que la pensée allemande s’est formulée correctement : elle tend plutôt vers son but. Elle est un chemin. Mais c’est surtout un destin à poursuivre.


Comme E. Faye incrimine l’admiration de Heidegger pour Hölderlin (grand poète, ami intime de Hegel et Schelling, et un des fondateurs de l’idéalisme allemand post-kantien!) comme un signe de pensée völkisch (Schiller qui, enthousiaste, annonça la gloire de Hölderlin sera-t-il bientôt rétroactivement « révisionniste » ? on s’inquiète aussi pour tous les éditeurs et commentateurs français vivants de Hölderlin - sauf bien sûr pour JP Faye-), et comme, de plus le jeune Faye suggère que Heidegger aurait perfidement glorifié Hölderlin non parce qu’il fut un grand poète (comme bien des germanistes ont encore la faiblesse de le croire) et chanta les Grecs et la possibilité éthique d’une Allemagne héritière de leur pensée (c'est, pur hasard sans doute, exactement le thème de la méditation heideggerienne alors), mais pour s’opposer aux cosmopolites Goethe et Nietzsche et pour écarter le sémite Heine, lisons ensemble quelques lignes très « völkisch » de Ludwig Börne, ami juif de Heine, auxquelles ce dernier, hégélien, aurait souscrit sans aucun doute : « La France devrait finalement apprendre à reconnaître l’Allemagne comme la source de son avenir ; elle devrait finalement se convaincre, qu’elle n’est pas assez elle-même et pas le maître unique de son destin. » Quant à Heine lui-même, il suffit de lire De l’Allemagne, son roboratif et instructif tableau de la culture allemande pour y lire le même genre de pensées !


Ce que Doc’ Faye ne comprend pas, de toute évidence, c’est que Heidegger, tout antisémitisme à part, ne peut prendre dans sa perspective philosophique de lecture destinale spirituelle du peuple allemand, un poète polémiste, si génial soit-il, qui, outre la haine des nazis à son égard à l’époque, présente l’inconvénient, de facto, d’avoir été un cosmopolite en exil à Paris et avant tout un critique voltairien acerbe de lieux de la pensée allemande que Heidegger croit ouverts à une fructification : Schelling par exemple, que Heine, hégélien de gauche, considère comme un renégat de l’idéalisme véritable. Heine étant, comme le rappelle d’ailleurs la citation de Faye, le poète de Nietzsche, Heidegger, qui prétend dépasser la négativité critique de Nietzsche et l’impasse de l’aboutissement qu’est le système de Hegel, ne peut symboliquement prendre Heine pour héraut rétrospectif de sa cause ! Quant au fait que ce choix (si discutable soit-il par ailleurs, sur un plan philosophique) soit lié à l’antisémitisme völkisch en 1933-34, rappelons que Thomas Mann en 1945 ne voyait d’issue à la crise spirituelle de l’Allemagne que dans une conciliation posthume de Marx avec … Hölderlin ! Bref, dans un « socialisme » idéaliste et national ! Ja, Thomas Mann, Herr Doktor Faye ! Que Heidegger et Arendt lisaient ensemble à la fin des années vingt ... Décidément, il faut s'appeler JP Faye, comme le père d'E. Faye, pour avoir le droit d'éditer et traduire Hölderlin en 1965 sans être suspect de national-populisme allemand.


Pour Doktor Faye, cependant, le völkisch des années 1920-1940 (au sens où les historiens entendent cette catégorie) est toujours peu ou prou antisémite, Heidegger parle de Volk ou use de l’adjectif völkisch, partage des aspects de la culture « völkisch » ; il est donc antisémite. Le raccourci est un peu raide. Que Heidegger ait été personnellement raciste et anti-sémite à un certain degré est possible. Sartre lui-même ne disait-il pas dans un entretien télévisé fameux de 1967 que lui-même s’était senti à la réflexion même malgré lui quelque peu raciste à certaines occasions et que le racisme, tendance presque naturelle, se combat tous les jours ? (Ces propos de fin de Guerre d’Algérie canonisèrent l’obsession anti-raciste, qui se limita bientôt à la lutte permanente préférentielle contre l’antisémitisme, toujours distingué et mis en avant : naturellement, il ne s’agit pas là d’un distinguo raciste). On voit bien à quoi fait allusion E. Faye, une expression un peu condescendante sur « le Juif Fraenkel » (la lettre de "dénonciation" d' Eduard Baumgarten aux autorités universitaires) ou une remarque générale sur l’« enjuivement » (« Verjudung ») de l’enseignement universitaire ou de la culture allemande dans des lettres déjà publiées ou citées ailleurs. Ces points sont connus depuis très longtemps et il y a été répondu, par exemple par Marcel Conche dans son remarquable Heidegger par gros temps (1996), que visiblement Faye n’a pas lu : étrange oubli de la part d’un spécialiste de « Heidegger et le nazisme » ! (Et on croyait l’étude scientifique « fayite » à jour ! Même non, pas même sur le plan bibliographique !)

 
Il faut d’abord envisager que ces expressions témoignent effectivement d’une forme d’antisémitisme banal, ou d’anti-judaïsme d’origine chrétienne, répandu qui n’empêcha nullement les Allemands (et notamment les Églises) de désapprouver les persécutions du régime, jugées excessives, et on sait que ce fut le cas. Il est d’autre part notoire que le monde culturel et intellectuel allemand était largement composé de sujets juifs et cela suscitait souvent l’agacement des Allemands de tradition chrétienne, qui se sentaient dépositaires d’une culture nationale et jugeaient excessive la place des juifs, suspectés de distance par rapport aux traditions du pays. (Mais le catholique personnaliste Emmanuel Mounier, dont la revue Esprit est engagée dans la lutte contre les formes du racisme et notamment la reviviscence de l'antisémitisme, écrit en 1936 que les Juifs (des Juifs véreux, dit-il) dominent le monde des arts et du spectacle et y voit une des causes de la popularité de l'anti-sémitisme ).


Il est certain qu’il y a chez Heidegger un attachement à l’idée de culture nationale fondée dans la langue et un imaginaire collectif (le Rhin, la germanité mythologique, la figure du Poète-national Hölderlin, etc.) et qu’il a pu considérer certains Juifs comme culturellement enracinés dans un cosmopolitisme de diaspora : Faye biologise à l’excès sur des bases fragiles voire grotesques ce nationalisme herdérien pour s’en indigner. Que le philosophe H. G. Gadamer, dont E. Faye cite un entretien de 1981, déjà au Monde des livres, affirme que Heidegger était visiblement sympathisant du « völkisch nazi » avant 1933, est contredit par les autres ex-étudiants qui se sont exprimés et parmi eux un qui pourtant critiquera les tendances nihilistes de Heidegger, Löwith un juif. Que, d’une part, H.G. Gadamer ait été pendant l’occupation de la France l’intellectuel allemand spécialiste de Herder et en ait donné l’interprétation officielle du troisième Reich (« Herder et ses théories de l’histoire », in Regards sur l’histoire, Cahiers de l’institut allemand, Paris, 1941), et que, d’autre part, il n’ait exprimé ces réflexions nouvelles (et fort originales de sa part) sur Heidegger qu’en 1981, cinq ans après la mort de son maître, suffit presque à suspecter ses propos à cet égard de caution donnée pour sa propre tranquillité. On notera d’ailleurs qu’il ne s’exprime pas sur la période 1934-1945, c'est-à-dire sur l'attitude de Heidegger pendant le règne du nazisme réel .


Rüdiger Safranski, le meilleur biographe de Heidegger jusqu’à maintenant (malgré des erreurs factuelles signalées par Hermann Heidegger), auteur nullement apologétique ou hagiographique d’un remarquable Heidegger et son temps, - en allemand : « Ein Meister aus Deutschland » (ouvrage curieusement non cité par E. Faye), parle chez Heidegger au début des années 1930 d’un « antisémitisme de concurrence », mais jamais d’un « antisémitisme spirituel » ou « biologique », soulignant que Heidegger a été capable de rendre hommage, de défendre et soutenir les Juifs allemands de sa connaissance, dès lors qu’il leur reconnaissait un vrai talent. Ainsi rencontre-t-il à Rome en 1936 Karl Löwith en exil et lui explique-t-il son rapport au nazisme loyalement: et quand Löwith lui expose sa vision des origines de son ralliement de 1933 dans certaines possibilités de Sein und Zeit, Heidegger approuve en insistant sur le développement de son attention à l'Histoire et à la communauté, sans mentionner la race. On a vu qu’il tâchait de rester loyal envers Löwith dans la lettre de 1951 à Elisabeth Blochmann citée plus haut, où il dira après quelques mots de compliments sur les talents de jeunesse de Löwith, sa déception tant intellectuelle que morale sur ce qu’est devenu le disciple qui s’acharne à le présenter aux Américains (beaucoup étaient sans doute convaincus d’avance, surtout si un Allemand le leur disait) de façon caricaturale.


La cabale continue, avec des méthodes américaines, si on peut dire, car tout cela s’enfle de plus en plus de ce « politiquement correct » hypocrito-moralisateur (« Il est méchant ! et moi – qui le dénonce - je suis donc bon », comme disait déjà justement, sévèrement, Nietzsche) plein de suffisance et d’anachronisme, qui confond ses bons sentiments avec de la bonne littérature de commentaire philosophique. Un exemple récent : Naomi Zack, qui dans son ouvrage Philosophy of science and Race (Routledge 2002), après une préface regorgeant de compliments assez lourds aux collègues féministes et noirs des Minority studies, use plusieurs fois de l’expression « the infamous footnote » à propos d’un passage raciste d’un texte de Hume « On national Characters » sur l’infériorité des Noirs (p.14-16). Chez E. Faye, le dégoût irrépressible et sensible devant l’« infâme » s’exprime devant l’antisémitisme réel ou supposé. Or s’il s’agit de ce que nous lisons chez R. Safranski, cet « infâme », assez banal, et signalons-le à E. Faye, assez répandu dans l’université aujourd’hui (à l’égard des Noirs, des Tsiganes, des Arabes, - Arabes que Hume au moins incluait dans la race blanche créatrice de culture (!) -, bien plus désormais qu'à l'égard des Juifs) ne distinguerait pas Heidegger, à supposer qu’il soit concerné. A ce sujet, on recommande à E. Faye un beau texte du professeur Françoise Dastur (pas encore placée sur sa liste des « révisionnistes ») à propos de la malhonnêteté des procès pour nazisme et racisme faits à Heidegger et sur l’hypocrisie bien-pensante de bien des universitaires en la matière, hypocrisie d’autant lâche que nombre de ceux qui rejettent Heidegger présentement, n’eurent de cesse que de le piller naguère pour commencer une brillante carrière.


Mais avant Françoise Dastur, le jeune Faye eût dû lire un texte d’Alexandre Koyré paru dans la revue Critique… en 1946 (n° 1 et 2, Paris) où l’historien bien connu de la philosophie des sciences sous le titre de l’« Évolution de la philosophie de Martin Heidegger » traite de la Kehre dans le passage de De L’essence de la vérité (1943) par rapport à ce que représentait l’impasse de Sein und Zeit (1927). Alexandre Koyré, bon germaniste et rationaliste husserlien, n’est donc pas un heideggerolâtre, et, bien qu’il critique chez Heidegger le « mysticisme » et ses « relents religieux », ne voit, en 1946, aucun dossier accablant dans son œuvre quant au problème du völkish et du racisme. Enfin, peut-être pour mettre le jeune Faye face à ses responsabilités, on rappellera l’« Introduction à la pensée de Heidegger » écrite en 1942 à Louvain par Alexandre de Waelhens (premier traducteur en français, avec Rudolph Boehm, de la première partie de Sein und Zeit, Gallimard, Paris, 1964). De Waelhens qui n’est ni un fasciste belge, ni un rexiste collabo (s’il l’avait été les autorités belges l’eussent condamné), dit lire, en 1942, avec admiration Heidegger.


Car E. Faye veut destituer Heidegger du nombre des philosophes pour racisme. On vient de voir qu’il faudrait alors en destituer aussi Hume (sur les Noirs, les Jaunes, les Amérindiens et les Océaniens), mais aussi Kant ! Car, à lire Naomi Zack, ces auteurs sont racistes ! Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin, puisque E. Faye est rationaliste en brave soldat de la dignité des Modernes : n’y a-t-il pas un racisme grec (anti-asiatique = anti-perse et anti-sémite) chez Homère théorisé par Aristote ? Il est beau de défendre le philosophe Husserl d’origine juive contre l’ingratitude supposée de Heidegger, mais Husserl nous a laissé un texte clairement suspectable d'être entaché de racisme à l’égard des Tsiganes (nomades qui vagabondent, dit-il, à travers l’Europe, sans lui appartenir spirituellement) sur lequel est revenu Derrida ! Or E. Faye oublie que le nazisme extermina les Tsiganes, ce qui ferait donc (si on lui applique l’analogie et pourquoi non ?) de Husserl une sorte de caution morale de cette extermination ! On dira que Husserl dit des Tsiganes qu’ils n’appartiennent pas à l’humanité européenne « spirituellement », mais quand il s’agit de Heidegger, E. Faye considère que le nazisme cache son racisme derrière des considérations spirituelles ! Et puis, les termes de Husserl ne sont-ils pas lourdement connotés dans le sens d’une infra-humanité crasseuse quasi-animale de bêtes de foire dans leur roulottes et ne pourraient-ils se trouver dans la bouche de n’importe quel raciste de l’époque ? La réponse est : oui.


Car la philosophie humaniste de "l'humanité européenne" de Husserl, le sursaut transcendantal nécessaire, la conversion spirituelle nécessaire pour résoudre et dépasser la "crise de l'humanité européenne", cet héroïsme de la raison husserlienne, qui doit corriger les ratages historiques porteurs d'objectivisme nihiliste de la philosophie (Descartes, Hume, Kant) - Heidegger, avec une différence certes essentielle, n'est pas si infidèle à Husserl quant à la mission impitoyablement critique et salvatrice de la philosophie en leur siècle - , est-elle tellement cosmopolite et humaniste? Et bien voici ce qu'à ce sujet écrit en 1943 l'Austro-allemand Eric Voegelin, juriste et philosophe passé chez Max Weber et Hans Kelsen, anti-nazi fiché par la Gestapo et obligé de fuir au moment de l'Anschluss et réfugié aux Etats-Unis (1938), objecte à son ami (disciple de Husserl) Alfred Schütz (lettre du 17 septembre 1943) à propos de l'idée de Husserl, selon laquelle les philosophes devraient se faire "fonctionnaires de l'humanité" (moderne) (expression tirée de La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale de Husserl, &15): "Et j'ai du mal à retenir quelques dures remarques que je pourrais être tenté de faire comme par exemple, que j'ai un préjugé contre les fonctionnaires et ainsi je ne distingue pas suffisamment les fonctionnaires nationaux-socialistes des fonctionnaires de l'humanité; que les fonctionnaires du parti massacrent l'humanité tandis que les fonctionnaires de l'humanité ne voient pas assez profondément la nature du mal afin de voir au moins une de ses racines dans la nature du fonctionnaire (…)". (Faith and Political Philosophy. The Correspondance between Leo Strauss and eric Voegelin 1934-1964, translated and edited, with an Introduction by Peter Emberley and Barry Cooper, Iniversity of Missouri Press 1993, 2004, pp.23-24). Husserl légitimant naïvement la fonctionarisation spirituelle et même (conséquence en 1933) l'encartement des philosophes organiques jusqu' au service des politiques inhumaines ? La sévérité n'a d'égale que le style brillant du disciple de Karl Kraus.


Mais il y a plus grave: car dans la vision de l'Histoire spirituelle ("victorienne" ou Whig) de l'humanité, dans son euro-centrisme naïf et arrogant, Husserl semble bien nier (au moins autant que Heidegger, qui lui s'intéressera au Zen) la valeur philosophique des grandes cultures et civilisations du monde "jaune"! (Husserl se moque en effet de ceux qui prétendent tirer quelque enseignement dans la crise de la culture européenne d'une étude critique d'"une vision pré-scientifique - et pourquoi pas à la fin d'une vision du monde chinoise!" (traduction Granel, TEL Gallimard, p.82). A Schütz toujours, qui défend la grandeur de Husserl, et à Leo Strauss (à qui la lettre doit être communiquée), Voegelin, plus proche de Jaspers, répond que selon Husserl, quant à la raison: "L'Histoire de l'humanité en cause sort de l'antiquité grecque et des temps modernes depuis la Renaissance. La période hellénistique, le christianisme, le Moyen âge ( une période sans intérêt d'une durée de deux mille ans seulement) sont un interlude superflu; les Indiens et les Chinois (mis entre guillemets par Husserl) sont une curiosité légèrement ridicule sur la périphérie du globe, au centre duquel se trouve l'homme occidental en tant qu'Homme." Ibidem, p.21.


Or quel est le rapport avec le danger des "fonctionnaires" d'une humanité restreinte à cette époque , selon Voegelin ? Pour ce dernier, Husserl, malgré la lettre humaniste universaliste de son Histoire et de sa philosophie, tend à rejoindre les idéologies millénaristes et violentes des "collectivités restreintes" prétendument élues par l'Histoire: "Par cette contraction de l'humanité à la communauté de ceux qui philosophent au sens husserlien, le télos philosophique s'approche de la collectivité intra-mondaine particulière du type du prolétariat marxien, du Volk allemand hitlérien, de l'Italianà de Mussolini". (Eric Voegelin, Ibidem, p.26).


Si, comme c’est assez évident, l’ « humanité européenne » chez Husserl est un télos universel « humaniste » et si les Tsiganes de Husserl (comme les Caffres de Heidegger qui suscitent tant la sympathie de E. Faye) sont exclus de l’humanité développée dans sa rationalité et sa discipline éthique universaliste, seule une idée humaniste de « l’être de l’homme » (question programmatique de Kant que reprend Heidegger) qui dépasse l’effectuation en lui de la potentialité rationaliste et qui écarte une destination raciale des peuples « premiers » (on dit comme ça aujourd’hui ?) ou, comme on disait alors, avant Lévi-Strauss, charitablement, « primitifs » ou « aborigènes » ou « sans histoire », (du moins pas la "Grande Histoire" mondiale, qui fait l'unification du globe sous la civilisation européenne) , peut leur faire mériter aux yeux des « civilisés » la dignité intégrale d’êtres humains à part entière avec le respect afférant. Naturellement cela ne nous empêchera pas de lire et de faire lire Husserl (comme nous y invite la préface à la traduction de la Krisis de Gérard Granel), qui est un très grand philosophe du vingtième siècle et en un sens un idéaliste humaniste typique. De grande classe. Le dernier.


Seulement E. Faye quand il "étudie" le débat de Davos (1929) entre Heidegger et Cassirer sur Kant ignore que Heidegger veut déjà reposer la question de l’être appliquée à l’homme et ne s’oppose pas à Cassirer comme un irrationaliste barbare à un moraliste civilisé, mais comme le penseur insolent d’une tentative « réactionnaire » et « révolutionnaire » à la fois (ce que Cassirer, lui, comprend) – fonder l’humanisme sur la question de l’être-humain dans une problématique de l’être en général, bref réactualiser l’ontologie qu’on disait morte et enterrée depuis Kant en principe et depuis le néo-kantisme en fait – face à un brillant historien de la culture. (Et, selon Leo Strauss, on ne pouvait manquer de voir la supériorité de la problématique heideggerienne, face à un néo-kantien que son rationalisme modernisé menait, de plus en plus, à l'effacement de la rationalité morale kantienne au profit d'un regard spectateur d'universitaire, passif devant ce qui se passe et muet sur la Crise de la culture.) Autrement dit, Heidegger doute qu’on puisse fonder un humanisme salvateur et respectueux de l’être humain dans sa richesse sans poser la question de son être au-delà des abstractions du sujet transcendantal néo-kantien (exactement l'instinct de Nietzsche cinquante ans plus tôt), sans poser donc la question de sa nature de Dasein (sans nature zoologique raciale déterminante ni réduction au sujet transcendantal abstrait porteur de science faustienne ou même de « culture » européenne moderne). Or, par exemple, dans le texte où Heidegger parle des Caffres comme un cas « des groupes d’hommes » (Menschengruppen) qui n’ont pas d’Histoire, il ne fait que prendre un exemple de son idée de peuple (Volk), comme vecteur d’histoire créatrice universelle et non simple ethnie relevant de l’ethnographie. Bref E. Faye, qui affiche sa tendresse pour les Caffres, joue sur les mots et les concepts pour ne pas voir (ou ne le comprend-t-il pas ? hypothèse plausible !) que « peuple » est dans l’idéalisme allemand et la tradition d’où part Heidegger une notion normative et non descriptive et qu’il ne s’agit nullement de nier que les Africains soient des hommes (c’est même dit explicitement qu’ils sont des « Menschen » et donc, cela veut dire qu’ils ne sont pas des Unter-menschen, CQFD svp !) ni qu’ils n’aient pas des « cultures » au sens anthropologique.


Quant au fait, que dans le même passage, Heidegger cite le voyage médiatique de Hitler à Venise en 1935 et présente l’avion du Führer comme un instrument et un symbole de l’action historique d’un peuple et imagine qu’on puisse en faire une pièce de musée de ce fait, il faut vraiment une certaine mauvaise foi pour y voir une manifestation de racisme nazi. Hegel ne parle-t-il pas du cheval de Napoléon comme du véhicule de l'acteur principal de l'Histoire mondiale et du passage de l'Esprit du monde sur son cheval ? Ne garde-t-on pas les voitures de Napoléon à Bois-Préau, son mobilier au musée de la Malmaison? Honneur à un pacifiste humaniste ou à un chef d'Etat charismatique et dictatorial qui fit l'Histoire de son pays et par son impérialisme celle de l'Europe?


La question est donc bel et bien celle du sol ou de l’enracinement de l’esprit : pour le racisme nazi orthodoxe, il s’agit avant tout des origines biologiques (sang) de la vie, alors qu’on trouvera difficilement chez Heidegger des passages clairement et foncièrement racistes. Dans les rêves d’E. Faye, en revanche, il y a un racisme ontologique, qui programmerait la Shoah ! Expliquons : le collage du décisionnisme (le Führer a toujours raison) et du racisme (les juifs sont des sous-hommes) aboutit dans la sophistique de Faye à une justification de l’extermination, puisque le Führer le veut ! C’est la grande originalité supposée d’E. Faye, alors que ce venin est craché dans la littérature abjecte où le livre de Faye s’inscrit déjà comme un sommet. Notre talentueux jeune chercheur peine à trouver des bribes de textes ambigus sur « la race », tant ce thème est mince chez Heidegger ! Il ne voit pas de racisme grec anti-perse, mais si Heidegger commentant des textes grecs parle de la différence entre les Asiatiques et les Grecs, selon les Grecs, en terme de culture philosophique, et file ensuite la métaphore des Grecs modernes que seraient les Allemands, Faye juge à propos de faire des Asiatiques incapables de philosophie et inférieurs culturellement un nom codé typiquement nazi pour désigner « les Juifs d’Allemagne », les avilir, les exclure de la communauté et préparer perfidement leur livraison au bourreau.
Concluons : Heidegger ne peut rien dire sans être sommé post-mortem de s’expliquer sur ses prétendus sous-entendus anti-sémites. C’est ce qu’on appelle en bonne philosophie et en bonne justice un procès d’intention.


Oui, les éléments manquent vraiment à E. Faye pour prouver la grande découverte, qui doit lui assurer une place au panthéon de l’enquête philosophique. Au point que dans les rares cas où il rencontre le mot « Rasse », il prend note pour son modeste catalogue (E. Faye tient à nous signaler, ça peut toujours impressionner, comment il s’écrit en allemand ! comme si cela remplaçait une conceptualisation). Mais la conceptualisation de la race selon Heidegger n’a jamais lieu dans l'œuvre d'E. Faye, car l’épouvantail du mot bloque toute réflexion. Or là encore, la question est de savoir ce que ce mot signifie ici, chez Heidegger ! Et d’abord s’il s’agit d’une évocation terminologique, d’un discours indirect rapportant une position topique ou d’une théorisation ou thématisation « personnelle » et dans ce dernier cas de l’analyser. Signalons pour la précision que Faye ajoute à sa liste « Stamm » qui signifie « tribu » ou « clan » ou « ethnie », un mot utilisé banalement encore aujourd’hui par les historiens du Haut Moyen-âge ! La preuve que Faye aurait dû thématiser la race chez Heidegger, sans partir du principe qu’elle est biologique (mais pour lui si elle est spirituelle, c’est encore pire et encore plus nazi) et surtout si elle est forcément porteuse d’assassinat.


C’est bien là qu’on touche du doigt les conséquences de la dérive moralisatrice d’une certaine sous-philosophie à la mode : qui se dispense du travail du concept au nom d’une vague éthique, accuse de ce fait sans preuve, transforme la philosophie en prétoire à effets de manche et se dispense de justification sur ses procédures arbitraires et malhonnêtes parce qu’elle oeuvrerait pour l’éthique ! Éthique, que de bêtises on colporte en Ton nom ! Que de haine aussi !


Ces termes ne signifient pas une adhésion à l’antisémitisme obsessionnel et meurtrier de l’État nazi : faut-il citer les nombreux auteurs insoupçonnables qui ont utilisé le mot « race », à commencer par l'ethnologue jacobin des Lumières Alexander von Humboldt ou Renan dans « Qu’est-ce qu’une nation ? » ? On peut certes s’interroger sur le sens de certains textes ou de certains phrases de cette époque : tentation ou simples concessions à l’idéologie dominante officielle ? Heidegger qui fréquenta certains anthropologues racistes était sans doute intéressé par la question des fondements scientifiques de ces théories qui existaient, et de longue date hors d’Allemagne (en particulier en Suède et aux États-Unis), et tentaient de s’opposer à l’universalisme. Il s’agissait de proposer une théorie des processus historiques et des facteurs d’histoires différentes. N’était-ce pas une façon de la mettre en question ? Même si Heidegger a pu s’intéresser aux théories des instituts raciaux et eugéniques de l’époque, il y a loin avec cautionner l’extermination des « races » en question.


J'en veux pour preuve qu'un géopoliticien nationaliste partisan de la Grande Allemagne et, jusqu'à l'attaque de l'URSS en 1941, relativement solidaire de la politique étrangère de puissance du Troisième Reich, l'inventeur de la notion pré-nazie de "Lebensraum" ("espace vital"), Karl Haushofer, utilise souvent le mot "race" dans ses textes des années 1920-1945 sans y mettre de connotation exterminationniste. Il est d'ailleurs marié à une Juive! Ce qui n'empêche pas Karl Haushofer d'admettre à un certain niveau un anti-sémitisme politique. C'est-à-dire que plus respectueux que Hitler de la "culture juive", il estime qu'elle peut nuire à la cohésion de la Nation. Cependant si cet auteur refuse l'anti-sémitisme systématique et violent de l'Etat nazi et des bandes de SA, si on ne peut lui attribuer moralement de penchants meurtriers à l'égard des Juifs ni de discours exterminationniste, son racisme est plus banal et moins respectueux quand il s'agit des Noirs d'Afrique (il a en revanche un grand respect pour les Japonais): cependant si mon lecteur se reporte à l'anthologie intitulée De la Géopolitique (Fayard 1986) des textes principaux de Haushofer, il lira avec intérêt que Haushofer plaide jusqu'en 1940 pour un partage de l'empire blanc sur l'Afrique entre puissances coloniales destinées à dominer (dont la Grande-Bretagne) et se réjouit que quelques responsables politiques occidentaux comprennent la validité de ses théories racistes colonialistes ! (Sur la proposition d'une Eur-Afrique dominée par les Blancs, pp.130-132). Or Haushofer n'a pas besoin d'inventer: il demande l'inclusion de l'Allemagne dans le directoire des puissances coloniales pour perpétuer le système britannique et français ! (Sa description du système britannique, p.127). Rappelons qu'un ministre de Churchill à cette époque, le colonel Smuts engagé par la Charte de l'Atlantique de 1941 sur la liberté des "peuples", Herr Faye), est le fondateur en Afrique du sud de l'apartheid en 1948 pour sauver (exactement les idées de Haushofer) la civilisation blanche supérieure ! Il y a donc une touchante rivalité de zèle en Occident pour développer les valeurs occidentales et Heidegger, à supposer qu'il adhère à cette vision, serait un modeste conformiste à cet égard.


L'intérêt de relire les anciennes publications (ce que Big Brother dans 1984 de Orwell empêche soigneusement: la mémoire!) c'est qu'on y trouve des choses fort instructives sur les "oublis" opportuns des histoires "révisionnistes" à la Faye: pourquoi ne pas situer Heidegger dans les discours de l'anthropologie européenne de l'époque? E. Faye s'indigne du mot race chez Heidegger, mais que dire de son usage chez l'anthropologue et géopoliticien du Pacifique, l' Australien Griffith Taylor, cité avec respect par le quasi-nazi Haushofer, pour son livre Environment and Race? Fort intelligemment ou candide, Haushofer s'y réfère devant les autorités anglo-saxonnes de dénazification en 1945.
C'est vraiment une étrange déformation mentale que celle de stigmatiser chez Heidegger les éléments ambigus et peut-être troublants qui s'étalent au grand jour dans tant d'auteurs académiques et tant de discours politiques démocratiques de ce temps! E. Faye a un drôle de petit sélecteur transcendantal "dans la tête" et devrait changer de décodeur. Mais non, E. Faye est un Juste!

Sein und Zeit texte désespérant et proto-nazi !

Si la pensée de Heidegger pendant le Rectorat sort, comme les grands spécialistes (William J. Richardson S.J., Trough Phenomenology to Thought, Martinus Nijhoff, La Haye, 1974) l’ont dit de Sein und Zeit, véritable matrice de l’éthique politique et de la philosophie de l’éducation de Heidegger, ce n’est pas que Sein und Zeit soit « proto-nazi », comme E. Faye veut nous le faire croire, mais parce que dans la logique de son délire d’interprétation, il fallait bien en passer par là. L’insistance de Heidegger sur l’abandon de l’homme, sa « déréliction » selon nos traducteurs, depuis Être et temps (l’être-là voué à l’existence dans le monde qu’il n’a ni créé ni voulu, mais où il est « jeté » par la vie, Geworfenheit, dans une situation sociale, culturelle, politique, etc., qui est toujours déterminée géographiquement, historiquement) est aussi imputée à un nihilisme tragique, menant logiquement au nazisme !

La vérité est qu’il s’agit bien plus d’une critique non-marxiste de l’individualisme abstrait anhistorique : Heidegger empruntant à la Lebensphilosophie (Nietzsche, Scheler) et au souci de Husserl de prendre en considération le vécu, le « monde de la vie » (Lebenswelt), revient en-deçà de l’idée d’homme « sujet abstrait» opposé à l’objet et à la nature et invente la notion fameuse de « Dasein » (être-là), voulant signifier que l’homme (mot qu’il évite pour éviter les connotations théoriques abstraites de « l’humanisme » ou de l’anthropologie évolutionniste) est d’abord plongé dans un monde, qui est environnement (Um-welt), biosphère, milieu, et qu’il se conçoit immédiatement, si même il se « conçoit » alors, comme partie de ce monde. Un monde signifiant, marqué de signes saisis intuitivement (« ça monde » dit-il : le monde « fait système » et nous est familier, compréhensible par accoutumance vécue et habitude). C’est l’attitude naturelle. L’homme d’ailleurs est alors aveugle à ce qui se passe en lui et le vit. Sur ce point, comme Bergson (qui assignait cette tâche à « l’intuition » régressive), Heidegger en appelle à une attention radicale à ce qui se passe dans la perception et l’expérience vécue, contre les constructions sophistiquées de psychologues. Le choix du nom Dasein n’a donc rien à voir avec une négation de l’humanité de l’homme par un refus de le nommer. Il s’agit au contraire d’une tentative de nommer cette humanité dans un réseau de concepts liés à la centralité de l’être donné pour l’humanité même de l’homme. La théologie chrétienne ne dit-elle pas, par exemple, « créature » pour référer l’être humain à la Création et au Créateur ?

Ce point de départ anthropologique sur le Dasein peut se lire comme une critique du capitalisme aussi, qui tend à « naturaliser » et à « essentialiser » son anthropologie individualiste : d’où l’intérêt de cette approche pour un penseur comme Gérard Granel qui n’eût de cesse de tisser la phénoménologie du capital de Marx et celle de la technique de Heidegger. La philosophie doit en effet s’interroger par-delà les divisions d’écoles, sur ce qu’elle peut gagner à comprendre les découvertes méthodologiques ou conceptuelles de chaque penseur, sans dogmatisme. Heidegger avait emprunté apparemment l’idée de « chosification » au marxiste Lukács, qui plus tard se mit à lire Heidegger (avant de le réduire, déjà, au nazisme, suivant les instructions moscovites du parti stalinien. A ce sujet, il reste utile de lire Lukàcs et Heidegger de Lucien Goldmann, un petit livre brillant, stimulant et éclairant, édité chez Denoël 1973 à partir de ses notes et fragments réunis et commentés par Youssef Ishaghpour).

Cette vision de la condition humaine est discutable pour des philosophes mus par la foi (les théologiens objectent que l’homme est créé et aimé), mais avant la foi, il y a la finitude et l’existence sur fond de mortalité et d’effacement des choses temporelles : Heidegger avait le portrait de Pascal sur son bureau (un des sujets d’études justement du grand Lucien Goldmann ! voir Le Dieu caché, Gallimard, 1955). Rappelons tout de même (ça se dit en tous cas à l’université en privé) que Sartre a presque pillé Être et temps ! E. Faye devrait profiter du centenaire de la naissance de l’humaniste Sartre pour relire L’Être et le néant. Il y (re)-découvrirait que les analyses du soi et de la finitude, de la solitude fondamentale de l’homme ressemblent de fort près à celles de l’analytique du Dasein ! Ce que ne manquèrent pas de souligner les commentateurs, notamment anglo-saxons hostiles à l’existentialisme autant qu’à l’ontologie de Heidegger. Lévinas, ex-inconditionnel, finalement toujours admirateur du premier Heidegger, au-delà de sa polémique d’Autrement qu’être, trouve que Heidegger fait trop de part à des expériences négatives ou à des passions tristes, mais Heidegger en philosophie est méthodologiquement laïque ou agnostique et part de l’angoisse originaire de l’homme, être « mortel » et limité (fini), poussé par ce que Camus appellerait « l’absurde », à « penser sa vie » et de là à entrer en philosophie en rappelant cette interrogation première : « pourquoi donc y a-t-il l’étant et non pas rien ? ».

Reprenant à l’occasion les attaques d’Adorno (son texte polémique Le Jargon de l’authenticité de 1964) aussi rééditées par Bourdieu sur les catégories fondamentales de l’existence (les « existentiaux ») d’authenticité et inauthenticité pour en suggérer un fond caché raciste, E. Faye montre à nouveau sa méconnaissance de l’œuvre mais réutilise une ficelle usée de la cabale. L’authenticité n’a rien à voir avec une mesure raciale d’adéquation au peuple allemand ou aux Aryens ! Il s’agit de distinguer les attitudes vécues de saisie de la condition humaine dans sa vérité de finitude (les moments d’ébranlement de la personne, où elle « réalise » ce qu’elle est ou qui elle est) des tourbillons de la vie sociale (le « moi » superficiel de Bergson), de l’affairement et du bavardage pour « meubler » le silence (Gerede en allemand, qui s’oppose à Rede : le discours articulé, de la philosophie par exemple et surtout plus tard à la méditation de la poésie). Tout un chacun signifie cela un jour, en parlant de besoin de « revenir à soi » ou de simplicité « vraie » (la vérité pour Heidegger est d’abord vécue, avant de devenir une question de science objective), de beauté d’un silence plein.

Faye estime cependant que l’inachèvement d’Être et temps tiendrait à une prise de conscience par Heidegger de la place du thème de la communauté historique nationale: mais cela n’en ferait pas une communauté raciale pour autant ! Que l’homme soit un être social est une idée d’Aristote ! Sartre n’a-t-il pas tenté avec Critique de la raison dialectique de répondre aux critiques marxistes sur l’individualisme ou le solipsisme abstrait et bourgeois de l’Être et le néant ? Où l’on voit bien que le souci de la communauté, le Mit-sein ou « l’Être-avec », n’est pas absent de chez Heidegger, même sans le pathos de « l’autre ». Agacé par les viles polémiques, le philosophe Italien Agamben a même développé le thème sous-jacent de l'amour dans la pensée heideggerienne. Heidegger n’a jamais nié l’existence de l’autre homme ni son importance affective pour le développement du soi. À la différence de toutes les philosophies nationalistes, Heidegger n’a jamais non plus mis, et c’est fondamental, le peuple, même allemand, au niveau de l’Être.

Rappelons contre Faye que les plus grands noms de la philosophie n’ont vu aucun rapport entre le nazisme et la pensée de Heidegger jusqu’à son acceptation du rectorat et que même après son adhésion, les meilleurs lecteurs, enthousiasmés par le style de cette pensée (Lévinas, Sartre, etc), y puisèrent largement, sans avoir le sentiment de se rapprocher du nazisme. Disons même que Lévinas, l’un de ses tout premiers adeptes enthousiastes en France n’a jamais soupçonné, ni avant la guerre ni après que Sein und Zeit eût pu être un texte protonazi ! De même, que les lectures-commentaires faites pendant la guerre à Lyon par deux résistants, Joseph Rovan (d’origine juive et remarquable germaniste) et Jean Beaufret, ne leur ont pas fait apparaître en pleine occupation la nature pré-nazie des textes de Heidegger qu’ils avaient à leur disposition. Et comme on l'a vu, le husserlien Koyré en 1946 pouvait lui consacrer deux articles sans mentionner ni racisme, ni nazisme, ni fascisme, ni nationalisme dans l'œuvre d'un auteur qu'il goûtait moyennement.

Il est vrai que quand il ne comprend pas, E. Faye part du principe qu’il y a une clé cachée dans les idées circulants alors dans l’enseignement allemand de tendance raciste ou assimilable au proto-nazisme. On appelle ça si je ne me trompe une pétition de principe. Ainsi, pauvres de nous, nous n’avions pas compris que Heidegger pillait et, pour brouiller les pistes, Becker, Clauss et Rothacker ! E. Faye peut alors étaler sa toute fraîche érudition. Mais est-ce bien le sujet ?… Quant à la destruction de la raison, thème d’Adorno et de Lukács, elle permet à Faye de se vautrer dans tous les raccourcis et les malentendus sur la confusion entre « déconstruction » historico-critique (Destruktion, un néologisme en allemand à prendre en un sens latin de décomposition des structures) et « destruction » (en allemand : Zerstörung, un terme que Heidegger n’emploie pas pour sa propre pensée) !

Avec la Révolution Conservatrice / Conservative ?

Est-ce donc avec la « Révolution conservatrice » qu’on trouvera le lieu de médiation de Heidegger et du nazisme ? On l’a dit : Heidegger n’était pas un démocrate libéral et quand il comparait, spontanément, la situation de la république de Weimar à celle de l’Empire, il ne pouvait que souhaiter un Troisième Reich, ce qui ne dit pas encore de quel Reich il s’agit, ni s’il s’accordait fondamentalement avec la Révolution conservatrice à ce sujet. L’expression « troisième Reich » sort d’un titre de Möller van den Bruck, un des hérauts de ce courant idéologique. (On oublie trop que Hitler récupéra avec la croix gammée et le mythe du Reich des thèmes affectifs et un idéal, d'Etat national souverain respecté, assez raisonnable dans le contexte allemand, qu’il n’avait pas inventés !) Heidegger aurait-il rallié le régime nazi en projetant son attente du Reich des Conservateurs-révolutionnaires ? Ce nouvel État était un mythe révolutionnaire et une page à écrire en 1932. Heidegger serait-il alors proche de la Révolution conservatrice de Niekisch et d’Ernst Jünger ?


Disons d’abord contre le terrorisme intellectuel de notre époque qu’il n’y aurait pas de honte de la part de Heidegger à avoir sympathisé avec « ce courant » ou plutôt avec des aspects de cette nébuleuse. Rappelons que malgré son discrédit comme tendance d’extrême-droite proto-nazie ou fasciste, la révolution conservatrice («die konservative Revolution », selon la catégorie rétrospective inventée par l’historien des idées, le suisse alémanique Armin Mohler) n’est pas un courant nazi, raciste, du moins pas partisan d’une guerre des races, et que par exemple chez un de ses théoriciens majeurs, Niekisch, il est question d’une entente avec les Slaves et notamment les Russes sur la base d’une idée commune : « l’État total » (qui n’est pas un « État totalitaire », dans leur pensée). Niekisch va jusqu’à célébrer la fusion raciale en Prusse des Germains et des Slaves comme creuset d’un peuple médiateur.


Ce point mérite d’être rappelé parce que la vulgate « anti-fasciste » véhicule souvent les confusions à ce sujet et fait sans scrupule d’une parenté ou d’une proximité avec ce courant le signe d’une affinité avec le racisme et l’exterminationnisme nazi. Rappelons encore qu’E. Jünger dans son Journal parisien dit sa honte de porter l’uniforme allemand en voyant pendant l’occupation une jeune fille marquée de l’étoile jaune, et rapporte qu’au sortir d’une librairie du Boulevard Raspail, il se mit, au milieu du trottoir, devant des passants médusés, au garde-à-vous devant un vieux Monsieur portant l’étoile jaune (Le quotidien Libération, avait, voici quelques années, à l’occasion d’une énième campagne de délation contre E. Jünger, publié la lettre du petit-fils de cet homme qui rappelait combien son grand-père avait été impressionné par l’attitude inouïe de cet officier allemand). Les faits sont têtus.


Mais les rectifications doivent aller plus loin : la Révolution conservatrice était rivale du nazisme dans la droite nationale populaire allemande. Jünger déclara en parole et en acte dès le début du régime son dégoût du nazisme, de son populisme démagogique, avant de soutenir le complot de l’armée en juillet 1944. Encore un signe que les fréquentations libres de Heidegger étaient plutôt respectables à cet égard. On pourrait donc, à titre d’hypothèse, imaginer Heidegger métaphysicien d’un courant connu pour ses penseurs politiques ou culturels. Mais il ne s’agit pas d’imaginer.

La notion de « Révolution Conservative » est d’ailleurs problématique : c’est un regroupement de courants unis dans leur volonté de restaurer la nation et l’État au moment d’une double crise, après l’effondrement de 1918. Comme Mussolini et l’Italie de 1919, les nationaux-conservateurs prennent l’Allemagne vaincue, amoindrie territorialement et démographiquement, ruinée et endettée par les réparations, stigmatisée comme responsable unique de la guerre, pour le prolétariat des relations internationales. D’où des rapprochements verbaux et rhétoriques, parfois plus sur le thème d’une solidarité, d’une cohésion interclassiste, que les marxistes considèreront comme une escroquerie. Mais il y a des tendances et des ambiguïtés.


Elle a une aile droite bourgeoise fasciste avec le juriste nazi et théoricien de la souveraineté de l’État, Carl Schmitt, moins intéressé par la dimension socialisante que par la question de la communauté et de l’État. Schmitt n’est d’ailleurs pas un bourgeois de naissance. L’essentiel, c’est l’idée de reprise en main de la société par une élite bourgeoise fasciste, si on veut. Pour conserver les idéaux prussiens ou bourgeois de classe de la société d’avant 1919, pour revenir sur les réformes de la social-démocratie à l’occasion d’une re-fondation de l’État. Heidegger n’est pas de la droite conservatrice : il avait son rapport à la tradition, sans attachement fétichiste aux valeurs de classe de caste de l’aristocratie terrienne des Junkers ou d’une grande bourgeoisie capitaliste. Il ne s’agit pas de nier la proximité partielle avec Schmitt ni de diaboliser ce dernier, sous prétexte qu’il a effectivement adhéré au nazisme.


Dans ce cas le rapprochement se fait un moment sur le décisionnisme et l’État. Bien après Karl Löwith critique de Nietzsche et Heidegger comme penseurs nihilistes, E. Faye souligne le « décisionnisme » et le met en relation avec sa fréquentation de Carl Schmitt. Certes oui, mais décisionnisme n’est pas nazisme ! La théorie de la souveraineté de Schmitt garde, malgré Faye et Y. C Zarka (qui publie par hasard une attaque contre Schmitt au même moment), une puissance conceptuelle qu’a bien montrée J.F. Kervégan (Hegel, Carl Schmitt. Le politique entre spéculation et positivité, 1992 PUF). Que l’État en temps de guerre révèle sa potentialité totalitaire de mobilisation totale au nom de lui-même, comme incarnation du bien collectif de la communauté, c’est ce que la Première Guerre et la Seconde Guerre mondiales ont montré à propos des démocraties ! On croit relire certains procès de Rousseau ou de Marx. Faye, comme un roi perse antique, tue le porteur des mauvaises nouvelles pris pour responsable de la réalité qu’il décrit. Faye devrait savoir que Machiavel a suscité l’horreur de ses contemporains, notamment des naïfs ou des hypocrites et bien plus tard des jésuites, pour avoir dévoilé la vérité de la politique sans la confondre avec la morale. Cela suffisait à passionner l’homme de concepts et penseur de l’être qu’était Heidegger.

 

Quant à s’indigner que la politique soit un rapport « ami-ennemi » dans les situations-limites de danger pour l’État (salut public), cela nous renseigne sur les vœux pieux de l’auteur plus que cela ne réfute Schmitt, car, à l’expérience de notre présent, cela demeure la base de l’action internationale (et parfois de la politique intérieure) des États, de tous les États. Le décisionnisme n’est donc pas du nazisme. Que Heidegger dise qu’un État (même national-socialiste) est fondé à éliminer ses ennemis jusque dans ses citoyens en cas de trahison (« L’ennemi est celui-là, est tout un chacun qui fait planer une menace essentielle contre l’existence du peuple et de ses membres. L’ennemi n’est pas nécessairement l’ennemi extérieur et l’ennemi extérieur n’est pas nécessairement le plus dangereux. Il peut même sembler qu’il n’y a pas d’ennemi du tout. L’exigence est alors de trouver l’ennemi, de le mettre en lumière », dit excellemment Heidegger dans un des séminaires incriminés par E. Faye et cité avec horreur par R. P. Droit), en définissant pour lui-même ce qu’il attend de ses membres et en « inventant » ses ennemis (« de le mettre en pleine lumière ou peut-être même de le créer, afin qu’ait lieu ce surgissement contre l’ennemi et que l’existence ne soit pas hébétée »), cela n’a aucun rapport nécessaire avec un éloge de la Gestapo ou des déportations, encore moins avec l’antisémitisme ! Mais pour E. Faye qui lit tout selon la question « à qui profite la justification de l’autorité en Allemagne en 1933-45 ? », cela revient à livrer les Juifs au gaz cyniquement comme boucs-émissaires pour unir les Allemands en peuple derrière Hitler dans les certitudes racistes nazies.


Ensuite Heidegger critique Carl Schmitt, car son État total lui semble dicter par une conception atomiste moderne fausse (celle de Hobbes, auquel Schmitt s'est intéressé), qui réagissant à l’excès inverse libéral l’oblige au totalitarisme. Il est donc faux de prétendre comme le fait Faye que Heidegger est schmittien en politique et engagé par les théories de Schmitt. La réponse de Faye à cette remarque de Palmier (1968 encore !) est que Heidegger aurait eu auprès de lui un juriste hyper-schmittien, qui était en même temps un disciple et que Heidegger tâchera d’imposer comme doyen de la faculté de droit à Fribourg pendant son rectorat : Erik Wolf. Le chaînon manquant!


Ce personnage inconnu en France, professeur de droit célèbre, honoré par les plus grands noms de l’Université allemande après la Guerre (le grand théologien catholique allemand de Vatican II, Karl Rahner par exemple), un juriste et historien du droit chez les Grecs des présocratiques à Platon, connu pour sa proximité avec les protestants évangéliques (il publie en 1947 un livre sur la pensée du droit et la Bible) et considéré comme un résistant spirituel au nazisme avait été mentionné en 1968 par J-M. Palmier comme un disciple et camarade de résistance intellectuelle de Heidegger, une sorte de caution morale. Pour ruiner un élément de la défense de Heidegger, Emmanuel Faye prétend révéler le vrai visage de Wolf, va fouiller ses textes de la guerre pour montrer en lui un authentique raciste reconverti tardivement en intègre moraliste chrétien. Palmier prétendait que Heidegger et Wolf dirigeaient un séminaire contre Schmitt de résistance spirituelle, Faye y voit une fiction rétrospective pour maquiller une pleine adhésion aux thèses de Schmitt. Wolf serait le porte-parole des idées heideggeriennes du droit et ces idées seraient « völkisch » et racistes. Le retournement doit ébranler la défense.


Disons d’abord qu’il faudrait lire de près les textes de Wolf, car ses œuvres ne sont plus très étudiées ni rééditées et que les nombreuses et graves erreurs de Faye sur les textes de Heidegger amènent à se demander ce qu’on trouverait au juste dans les textes de Wolf des années trente. Un texte a un sens en contexte et ce contexte n’est pas que celui de l’idéologie dominante, mais aussi celui des conditions d’expression (cf. lire de l’heideggerien juif Leo Strauss, Persecution and the Art of Writing, lequel, dans un autre texte célèbre – « Introduction à l’exitentialisme de Heidegger », Commentaire, n°. 52, 1990-91- , reconnaissait sa dette envers le « penseur du siècle », sic !). À prendre les textes tels qu’ils sont cités par Faye, on ne sait jamais si Wolf commente objectivement ou techniquement ? Prend-t-il parti pour ces lois ? Si ce juriste a probablement des proximités avec Schmitt sur certains points, au moins au début du Troisième Reich, et s’il a jugé les lois raciales comme justes ? Il faudrait aussi se demander si avoir cautionné les lois de Nuremberg en 1935 (même sincèrement) revient à soutenir l’extermination physique : rappelons que ces lois sont d’apartheid et ressemblent au Statut juif français de 1940.

 

 Il est simplement faux (anachronisme) et scandaleux de rendre responsable de l’extermination, alors inconcevable pour la plupart des nazis, puisqu’elle n’a rien à voir avec le programme du NSDAP de 1920, toujours en vigueur et que ces lois se contentent d’appliquer. Même s’il s’était gravement trompé en 1933-1936 sur le nazisme, Wolf aurait très bien pu être un authentique protestant de la résistance spirituelle intérieure pendant la guerre. Que Wolf se soit intéressé sincèrement aux sources nationales-populaires médiévales du droit allemand dans la poésie germanique n'en fait pas non plus un infréquentable. La raison de l’insistance sur Wolf (une des fameuses nouveautés accablantes d’E. Faye) vient de la technique de l’amalgame, que « l’impressionnant travail d’Emmanuel Faye » (toujours R. P. Droit) pratique avec aisance. Une aisance inversement proportionnelle à l’évidence de ses démonstrations sur les textes de Heidegger. Comme Heidegger est philosophe et se meut dans le jargon de l’ontologie, Faye veut trouver des médiations avec la concrétude de l’extermination des Juifs par les applications juridiques de sa pensée : il s’agit de montrer à quoi, dans le cercle même des heideggeriens et sous l’autorité du Maître aboutit l’ontologie « nihiliste » (l’Être n’est-il pas le Néant ?… par opposition à l’étant qui est quelque chose) et anti-humaniste. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage …

Dans la Révolution conservatrice, Jünger incarne une aile plus aristocratique de combat, chevaleresque, élitiste : son amitié dès les années trente avec Julien Gracq s’explique par un idéal médiéval, qui s’exprime pleinement dans son conte philosophique Les Falaises de marbre. Mais Jünger, venu de la bourgeoisie hanovrienne, n’a jamais été un homme de la rente : engagé à 17 ans dans la Légion étrangère en 1913 pour se frotter au monde et rencontrer des hommes d’aventure, il juge les hommes sur leurs talents individuels. La guerre, telle est son expérience formatrice (Orages d’acier de 1921 raconte sa guerre et en fait un écrivain admiré en Europe) représente l’épreuve du courage et de la volonté, mais aussi l’exaltation des valeurs de groupe, ce qui le rapproche de Schmitt, pour qui la guerre a un sens éthique de dépassement de soi, de ses déterminants sociaux et matériels. (On trouve la même idée chez le philosophe russe dostoïevskien Nikolaï Berdiaev). Un aristocratisme démocratique si on veut, avec une tendance anarchiste de droite. Après 1945, il se définira comme « anarque ». Dégoûté par la paix de défaite et la misère, puis le matérialisme consumériste, influencé par Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, il conçoit une révolution nationale, spirituelle et morale menée par la coalition des soldats anciens combattants et des ouvriers conscients politiquement (sous la « Figure » englobante du « Travailleur », notion qui regroupe une condition existentielle et une sorte de type socio-psychologique nietzschéen) contre les élites sociales allemandes du renoncement national. Ce qui le rapproche à certains égards d’une aile gauche de la Révolution Conservative, avec Ernst Niekisch (ex-socialiste qu’on a qualifié de « national-bolchévique » pour le distinguer du « national-socialisme » du NSDAP et parce qu’il admirait Lénine et l’URSS).


Ancien combattant, adhérant à la fin de la guerre en 1917 au SPD, Niekisch est un ancien de l’aile gauche de la social-démocratie qui rompt avec elle et forme l’USPD. Jamais internationaliste au sens marxiste, il admire la révolution russe comme un sursaut national et social. Les marxistes du KPD critiqueront durement sa « dérive » de gauchiste sentimental vers une alliance de classe avec des réactionnaires. En 1932, Niekisch publia un texte très dur contre Hitler : Hitler une fatalité allemande .


Le destin des Révolutionnaires-conservateurs varie donc beaucoup : refusant le régime nazi, notamment depuis la liquidation des SA, soupçonnés d’être porteurs de la Révolution socialiste, Niekisch continue l’activité politique, est arrêté en 1937 pour complot, activité politique illégale et condamné à la prison à vie en 1939 et passe huit ans dans les prisons hitlériennes, dont il ressort miraculeusement en 1945, aveugle et gravement handicapé. Alors que Schmitt accepte le régime nazi, Jünger s’en tient éloigné et coopère aux projets de l’armée pour renverser Hitler.


Heidegger, qui connaissait les livres et certains auteurs de ce courant, devait ressentir certaines affinités. Sa correspondance avec Jünger (commencée dès 1931, leur fréquentation « physique » à partir de 1949 et la longue amitié qui les unit jusqu’à la fin), ainsi que la relation plus courte et moins profonde avec Carl Schmitt aussi, ont nourri cette thèse dans la polémique anti-heideggerienne. Heidegger n’a en fait aucun lien profond avec les Conservateurs-révolutionnaires en tant que tel pendant Weimar, ce qui explique que, très justement, Armin Mohler ne l’a pas cité dans son ouvrage fondateur sur cette mouvance. Ce qui est vrai, c’est que Heidegger est frappé par la force d’observation phénoménologique et de pensée du livre de Jünger, Der Arbeiter (Le Travailleur, paru en 1932) et le donne en lecture obligatoire à ses étudiants de séminaire pour stimuler la pensée sur l’époque planétaire de la Technique et la Figure corrélative du Travailleur.


Une proximité avec la Révolution conservatrice signifierait donc seulement le partage de thèmes tels que le mépris de la démocratie parlementaire, de la lutte des partis (Armin Mohler, spécialiste et sympathisant déclaré de ce mouvement se déclara « gaulliste allemand »), relativisation anti-libérale des droits (économiques et politiques) de l’individu face à la communauté (Volksgemeinschaft), défense des nations comme réalités naturelles organiques et conception de l’État national autoritaire avec légitimité populaire fondée sur des plébiscites. On trouve ces thèmes chez Heidegger et certaines amitiés semblent étayer une lecture de ses textes politiques en ce sens. Selon François Fédier (qui parle à l’allemande de « révolution conservative »), ce serait pourtant une grave erreur! Certes Heidegger cite Jünger et son Travailleur, comme l’interprétation libre la plus stimulante du nietzschéisme. Certes Heidegger se réclame de cette synthèse des années trente : un socialisme (un État des travailleurs) national ! Mais cela n’en fait pas un penseur de la Révolution conservative, comme l’atteste déjà le fait que le spécialiste le plus autorisé de ce courant Armin Mohler ne le cite pas.

 
Cette phrase sonne peut-être comme une façon d’exonérer Heidegger : il pense sur son chemin de pensée, sur la lancée d’Être et temps, et rencontre à des carrefours des compagnons. Heidegger pense donc la conservation et la révolution, la politique en général de façon radicalement originale par rapport à ce courant.


Le rapprochement, séduisant superficiellement, n’est pas si éclairant ! Heidegger lui-même, en 1937-38, alors que la Révolution conservative a été balayée par la mise au pas du pays, que Niekisch est emprisonné, écrit ceci : « on a besoin du renversement de ce qui est devenu habituel : les révolutions. Le rapport originaire et véritable au commencement est donc le révolutionnaire, qui à travers le retournement de l’habituel redonne liberté à la loi cachée du commencement. Le commencement n’est donc pas protégé, même pas atteint par le Conservatif ». Cette date de 1937-38 est importante car Heidegger travaille sur les fameux Beiträge zur Philosophie (Contributions à la philosophie), texte fondamental où il remet à plat sa pensée. Or selon Faye, ce serait une source majeure d’information sur le nazisme de Heidegger. On y voit que Heidegger ne renie nullement son inspiration révolutionnaire, sa radicalité, mais se dissocie autant du nazisme réel (plus en fait) que de la révolution conservative. Or selon E. Faye, pendant les années du nazisme, Heidegger aurait été en pleine discussion avec Carl Schmitt et avec leur disciple commun, l’inquiétant et occulte Erik Wolf.

1933 : Le voile se déchire ? les pseudo-révélations de Faye sur le Rectorat

Acceptant en avril 1933 (quelques mois après la prise du pouvoir par Adolf Hitler (30 janvier), le poste de Recteur de son université à Fribourg-en-Brisgau, à la demande de ses collègues, alors que le recteur précédent, le social-démocrate von Möllendorf, était jugé indésirable par le gouvernement, Heidegger a adhéré au Parti en mai et participé dans l’atmosphère de reprise en main « nationale » des institutions sous la pression du nouveau pouvoir, à la « mise au pas » (« Gleichschaltung ») de l’Université et prononcé un fameux « Discours du Rectorat » sur l’Auto-affirmation de l’université allemande, (Selbstbehauptung).

L’étudiant et le grand public ignorent en revanche des détails qui doivent être pris au sérieux : 1°) dans ce discours, Heidegger ne prononce jamais le nom de Hitler ; le public non-averti ou déjà prévenu contre Heidegger par les polémiques, c’est-à-dire travaillé par le soupçon, gobera aussi que Heidegger glorifie le Führer dans ce discours, ce qui est purement et simplement faux, car il lui fixe un rôle destinal. Il est vrai que même des historiens respectables commettent cette erreur, par distraction, répétition de la vulgate anti-heideggerienne et oubli du principe de vérification des sources ! 2°) s’il prend en compte le fait que l’Allemagne et l’Université sont régis par le Führerprinzip, il indique clairement que les Führer doivent mériter leur fonction et que les Chefs politiques doivent être guidés pour se hausser au niveau de leur mission ; cette phrase sonne comme une affirmation que même le Führer du peuple et du Parti doit enraciner son action, que celle-ci ne procède point de la logique immanente à sa propre action ; 3°) Or c’est cette fonction qu’il assigne à l’Université, qui n’est nullement un institut de propagande ni un conglomérat d’écoles professionnelles supérieures (comme voudrait E. Krieck), mais une institution spirituelle (l’Université n’est pas un bâtiment nommé « université », mais une communauté idéale et vivante d’étude) du « service du savoir » soumise à sa propre nécessité intellectuelle de vérité et de sérieux devant sa tâche ; 4°) autre fait bien établi depuis et vérifiable (lire l’édition Fédier de la Correspondance de Heidegger avec Jaspers) : les félicitations du libéral anti-nazi Jaspers à Heidegger !

Ce discours présenté comme un aveu consternant d’adhésion au nazisme est, selon J-M. Palmier, dans la ligne de l’idée de science et de philosophie de l’oeuvre antérieure de Heidegger et insiste sur la responsabilité de chacun à son poste, dans la communauté. Que le texte puisse être lu dans un sens nazi, du fait du contexte et de ressemblances lexicales, soit : mais le grand spécialiste américain de Heidegger, W. Richardson, tout en reconnaissant cette possibilité, estime, comme J-M. Palmier, que le Discours du Rectorat est un exposé très défendable d’une philosophie de l’éducation. Heidegger d’ailleurs ne jugera jamais indécente sa réédition. Peut-on dire que Heidegger y prend ses distances avec la tradition d’indépendance académique (conception prussienne de Wilhelm von Humboldt) et d’apolitisme libéral-conservateur ? Oui, si on veut dire que l’Université doit être, normativement, téléologiquement, un vivier de la pensée pour affronter les tâches de l’État dans l’époque et que des recteurs insoucieux des problèmes de la société et de l’État seraient inacceptables dans la crise nationale ; non, si on veut dire que l’éducation serait politisée au sens vulgaire. Heidegger exalte le rôle de l’Université dans l’État nouveau, comme lieu privilégié de brassage des élites intellectuelles sans considération de classes mais avec un sens du devoir envers sa communauté.


Cependant à lire ce texte, on comprend que Heidegger s’oppose à la politique politicienne dans l’Université (celle qui sévit depuis des lustres entre syndicats et partis pour recrutements et élections) et ne parle donc que de conscience politique de la place de l’Université dans un État du peuple, place qui implique justement le plus haut sérieux non-politicard dans le royaume de la science et de la pensée. Heidegger place aussi son rectorat sous le signe du Service au peuple. Il veut en finir avec les mauvaises traditions de corpos étudiantes plus attachées aux beuveries , aux chants braillards et aux rites masculins, qu'au travail intellectuel; il veut aussi que les étudiants avant de se spécialiser méditent profondément la cohérence des œuvres de l'esprit et leur rapport à la communauté historique à laquelle ils appartiennent et qui leur paie leurs études! Il bouscule avec un sérieux moralisateur qui agace une partie des étudiants, souvent de jeunes bourgeois peu sérieux dans leurs études, amateurs de bitures et de chansons, il les place devant la responsabilité et l’honneur d’étudier aux frais de l’État et du peuple. Sans nier l’importance particulière du travail intellectuel, il replace l’étude sous le signe du travail comme capacité à savoir s’y prendre avec son domaine d’action. Les oisifs absentéistes, les étudiants sans cursus cohérent, n’ont pas leur place dans une université refondée. Commentant ce texte, Gérard Granel y a vu, comme le rappelle Edgar Morin dans Heidegger en France, un discours méritocratique de gauche!


E. Faye ne voit (chapitre 3, p. 102 et suivantes) que nazisme dans ce Discours, dont il interprète systématiquement et dogmatiquement le moindre terme dans un sens nazi et notamment raciste et s’indigne (p. 512) que Hermann Heidegger, fils du philosophe, ose dire que le discours de son père n’était nullement national-socialiste en ce sens! Un fait : Karl Jaspers, existentialiste, critique de la dérive utilitariste et consumériste de l’université, de sa transformation en institut de formation scientifique sans unité, proposant des cursus spécialisés coupés de tout enracinement philosophique sur le sens des sciences, leur genèse, leur légitimité à dire « la vérité » et leur destination, est très impressionné à la lecture du texte. Lui qui déjà avait entendu pis que pendre du prétendu contenu nazi de ce texte (déjà les ragots), est enchanté de ce qu’il découvre. Jaspers est en effet favorable au recteur-patron puissant élu de l’université, à ce que l’époque appelle un « Führer » : au moins à ce qu’il est permis en 1933 de croire que sera un Führer dans l’Allemagne nouvelle. Évidemment E. Faye, lui, y voit un ralliement au Führerprinzip pris au sens strictement nazi de despotisme des petits chefs et de servilité absolue à Hitler ! Or l’Obrigkeit (l’obéissance au supérieur hiérarchique, l’ordre) n’est pas une valeur seulement nazie à cette époque, il suffit de relire n’importe quelle bonne histoire culturelle de l’Allemagne. De ce discours souvent mentionné comme une tache sur la toge de Heidegger mais peu lu, et que Heidegger revendique comme expression de sa pensée constante concernant l’Université et son rapport avec la société occidentale, Jaspers le félicite (le 23 août 1933) en disant son admiration pour son « soubassement digne de foi » (nietzschéen et grec). Mais de cela, E. Faye n’a cure. On croyait qu’il voulait les faits !


Devenant Führer dans l’Université de Freiburg, Heidegger montre dans ses discours qu’il entend être à son échelle le chef de son institution, en relation consultative certes avec ses collègues. Mais le Führer a accepté en maintenant l’autonomie des universités et en y établissant le Führerprinzip que l’élu serait seul maître à bord pendant son mandat, sous les orientations fondamentales du Reich. Or Heidegger dans ses discours expose ce que sont pour la vie universitaire ces orientations, selon lui et ne se soumet nullement en la matière à quelque pression du NSDAP de la région. Et les preuves sont là : Heidegger interprète librement le sens du Mouvement national et socialiste comme unité organique avec le peuple. La démission signifiera justement que le principe du chef est bafoué par le NSDAP dans l’université. Sans nier une dimension de susceptibilité personnelle sans doute inévitable de la part d’un grand professeur obligé de composer avec des SA, il y a en jeu une conception élitiste de l’ordre universitaire et de l’indépendance de l’enseignement devant la propagande ; il y a aussi l’éclaircissement des antagonismes d’interprétation sur le socialisme national.


Jamais à court de reprises éculées et douteuses, E. Faye ose reprendre la bonne vieille calomnie sur l’impiété et le parricide symbolique envers Husserl, auquel Heidegger aurait interdit l’accès de la bibliothèque de l’université. Heidegger aurait d’ailleurs pris ses distances avec Husserl à cette époque pour ne pas se compromettre. La seule chose que cette légende a de vrai est que Heidegger n’avait pas les moyens d’empêcher les interdictions contre les Juifs de s’appliquer : ce que Faye traduit par l’« approbation par Heidegger de la nouvelle législation antisémite » (p. 70). À supposer même qu’il y ait du vrai, signalons qu’une écrasante majorité de professeurs français ne se sont guère émus publiquement en 1940 que le Statut des Juifs entraînât l’exclusion de l’enseignement supérieur et secondaire de nombreux professeurs israélites ou d’origine juive. Selon E. Faye, nullement gêné des mesures humiliantes pour le retraité Husserl et encore moins pour les Juifs en activité, Heidegger aurait écrit une petite lettre fuyante pour dire son regret des conséquences déplaisantes du droit nazi pour les Husserl, victimes de ces lois sans considération des sacrifices (deux fils tués) pour la patrie en 1914-1918 : c’est-à-dire qu’à tout le moins Heidegger serait un antisémite modéré, partisan de la citoyenneté entière pour les Juifs ayant prouvé leur assimilation nationale (à propos, ce n’est pas la position du NSDAP ! même si Hitler dans des cas très rares a accordé discrètement l’aryanisation d’honneur). Or voici la lettre de Mme Heidegger à Malvine Husserl, épouse du vieux maître : « Si mon mari devait faire passer sa philosophie par d’autres chemins, il n’oubliera jamais cependant ce qu’il a gagné comme élève de votre époux, et aussi bien ce qu’il lui doit pour son travail personnel. Et tout ce que vous-même nous avez donné de bonté et d’amitié pendant les dures années de l’après-guerre, je ne l’oublierai jamais.

 

 J’ai beaucoup souffert de n’avoir pu vous exprimer cette reconnaissance au cours de ces dernières années, quoique je n’aie jamais bien compris cet enchevêtrement de malentendus qu’ont mis entre nous ceux-là même qui nous décevaient ensemble… Nous avons été effrayé de lire dans les journaux le nom de votre fils. Nous espérons qu’il ne s’agit là dans l’excitation générale, que d’une usurpation de pouvoir d’un fonctionnaire subordonné (…) » (J-M. Palmier, Les Écrits politiques de Heidegger, pp. 63-64). Voilà un texte d’une singulière hypocrisie ou d’une grande hétérodoxie pour une fanatique nazie ! Les Husserl, les « bons Juifs » des Heidegger ? Mais Elfriede Petri avait pour meilleures amies dans sa jeunesse des Juives ! Des Heidegger « nazis » qui reconnaissent en 1933 (Elfriede parle, tous le comprennent, au nom de son mari) la dette philosophique profonde envers le Juif Husserl ! Et ce n’est pas à usage privé, car si Heidegger a dû retirer sur exigence de son éditeur et de l’État la dédicace initiale à Husserl à la première page de Sein und Zeit (ouvrage qui justement rompt loyalement avec la voie proprement husserlienne de la phénoménologie transcendantale), il a maintenu un hommage en note sur un point capital.

 
La sincérité de Mme Heidegger pour la gentillesse des Husserl ne peut être mise en doute. Depuis Fédier et Palmier au moins, on sait et on peut lire en tous cas que la fille de Husserl a démenti catégoriquement une rupture des relations entre son père Edmund Husserl (prédécesseur et protecteur de Heidegger à Fribourg) et Heidegger qu’elle fût basée sur l’antisémitisme ou sur autre chose. Les Husserl n’ont donc jamais remarqué l’antisémitisme supposé de Heidegger ! Comme la calomnie poursuit son crapuleux chemin, en dépit des protestations les plus claires des témoins de l’époque, citons le texte de la fille de Husserl à propos d’une interdiction d’accès à l’université et à sa bibliothèque adressée par Heidegger à Husserl: « L’interdiction en cause se réfère probablement à une lettre-circulaire qui fut adressée aux membres juifs du corps enseignant. Que Monsieur Heidegger ait envoyé une interdiction personnelle à mon père, c’est tout à fait improbable. Dans mes nombreuses conversations avec mes parents, je n’en ai jamais entendu parler. Mon père a pris sa retraite en 1928 et il n’a guère fréquenté l’université depuis lors. Après 1933, il a évidemment vécu de la manière la plus retirée. Il n’avait pas fait usage de la bibliothèque de l’université, même du temps de son enseignement. » (Publié dans la revue Critique, n°. 251, avril 1968, et cité dans J-M. Palmier, Les Écrits politiques de Heidegger, L’Herne 1968, p. 62). Peut-on être plus clair ? L’affaire qui devrait donc être close depuis 1968 au moins, ressurgit chez Farias en 1987. Fédier en 1988 avait remis les choses au point, mais lit-on la défense, quand l’accusé est Heidegger ?


Pour les actes, les témoignages juifs de la bienveillance de Heidegger abondent. Certes de son Freiburg, Heidegger a une vision un peu provinciale des progrès de l’antisémitisme d’État et semble s’en accommoder ou relativiser l’apartheid. On pose une question : que pouvait-il faire lors des rafles ? Heidegger ne fut, il le dit en 1966, pas un héros de la Résistance allemande, qui d’ailleurs comporta d’anciens sympathisants du nazisme. Mais il encouragea et aida ses étudiants et assistants à fuir à l’étranger avec des bourses ou des points de chute. Il vaut toujours mieux éviter de donner des leçons d'héroïsme, non seulement quand, comme certains autrefois, on a failli à donner l'exemple quand il était temps, mais aussi quand comme de plus jeunes, on ne court soi-même aucun risque à juger le comportement des aînés avec dégoût. Dans les deux cas, il y va de la décence.

En novembre 1933, Heidegger prononce un Appel aux étudiants allemands, où il présente le « Führer » comme la voix de l’Allemagne nouvelle, sa réalité présente et à venir, sa loi. Il tient à peu près le même discours aux travailleurs de Fribourg auxquels la municipalité et l’État ont redonné du travail. Il les accueille dans une salle de l’Université, geste qu’il est facile de juger démagogique aujourd’hui, mais qui ne l’est pas plus, disons, que la transformation des amphithéâtres de mai 68 en agoras populaires. À cette différence que Heidegger n’organise pas de débat (ce n’est pas l’esprit du temps) mais fait un discours sur le service public de l’Université dans un peuple solidaire. À tous, il explique, en se référant à la pensée de Jünger sur le « travailleur », qu’ils sont comme individus et membres de corporations distinctes, unis par la valeur et l’expérience du travail dans la construction d’une société nationale et socialiste allemande. Les textes sont disponibles en français dans l’édition des Écrits politiques de Heidegger (NRF, Gallimard, 1996, édités par François Fédier).


La défense du travail et de la communauté est caricaturée par E. Faye dans son incroyable chapitre 3 « les camps de travail, la santé du peuple et la race dure dans les conférences et discours des années 1933-1934 ». Ignorant visiblement que le mot « race » a été très utilisé par de nombreux auteurs en des sens variables (ou sont-ce ses prochains livres de dénonciation morale anachronique, car il estime en avoir fini avec Heidegger et laisse aux historiens du nazisme le soin de finir « l’analyse »), et interdisant sous peine d’accusation de « révisionnisme » de l’envisager (on rit ensuite de lire Faye se moquer du côté « pape » de Heidegger), Faye ne voit dans l’idée de race (une existence corps et âme soumise à une idée et se donnant le corps et la santé pour l’incarner historiquement, en gros, « mens sana in corpore sano », qu’une apologie de la race aryenne au sens biologique de Rosenberg. Aussi le scoutisme de philosophie dans la nature genre Wandervogel de Heidegger avec ses étudiants devient un sinistre présage des camps et la notion de sélection des élites par l’épreuve de la volonté une annonce du gazage ! Faye ignore ou veut ignorer ce que J-M. Palmier avait déjà signalé, il y a quarante ans : l’existence au début du nazisme et dans divers mouvements de jeunesse de ce genre de classe de nature à titre d’expérience romantique de libération. Il paraît que la santé chez Heidegger, qui sort tout droit de la gymnastique du platonisme de la République et des Lois, un lieu commun de la pensée grecque, que justement Heidegger étudie et admire, serait un discours subliminal d’exaltation des SA et de la Wehrmacht ! Un détail : depuis 1945, aucun ouvrage sur l’histoire de la médecine allemande sous le Troisième Reich n’a jamais cité Heidegger comme une source d’inspiration pour la politique de santé ou l’eugénisme racial nazi.

L’analyse du rectorat nous délecte ensuite d’exégèse tirée par les cheveux de modestes circulaires standard de gestion des étudiants, où Heidegger sacrifie à la rhétorique du sérieux de l’existence et des devoirs des étudiants dans la communauté nationale. Tout cela est assez risible. Le plus fort est que Heidegger aurait alors mené un séminaire hautement nazi sur Héraclite ! Ainsi il attribue à Heidegger une ontologie militariste sur la base d’un commentaire d’un fragment d’Héraclite, qui voit la nature comme la lutte entre des éléments et d’où sort la parure de l’univers : du polémos jaillit le kosmos ! On mesure l’ineptie des déductions de Faye quand on lit que cette circonstance signifie seulement que Heidegger utilise Héraclite pour mettre au cœur de l’ontologie la plus élevée la justification de la violence et de la guerre, laissant à ses disciples, engagés dans des disciplines « inférieures » et pratiques (droit, notamment), le soin d’en tirer les modalités techniques de la politique hitlérienne. Ce thème du combat est grotesque : J-M. Palmier avait déjà montré qu’une des phrases habituellement retenues contre Heidegger sur la philosophie comme combat sort de Platon, une citation de professeur qui connaît, contrairement à Faye, ses classiques et parle par citations sans toujours le dire, Faye devrait avoir rencontré cela lors de ses recherches sur l’humanisme.

Dès 1933, Heidegger refuse pour la seconde fois (il l’avait déjà fait sous la République en 1930) le poste de professeur officiel du régime à l’Université de Berlin au nom de l’inspiration de la province. « Pourquoi nous restons en province », allocution radiodiffusée à destination de Berlin (traduite et éditée par Fédier), explique pourquoi Heidegger décline l’offre : la « solitude » discrètement entourée de sa retraite campagnarde dans la Forêt Noire ; le rapport avec la paysannerie des environs ; l’enracinement dans son pays natal (Heimat) offrent au penseur les conditions les plus propices et même indispensables au sérieux existentiel et à la sérénité de sa méditation. Pauvre Heidegger : on lui reprochera ensuite d’avoir manifesté ainsi son nazisme réactionnaire provincialiste, mais qu’aurait-on dit s’il avait pris le poste de Berlin ?! Le nom de Nicolai Hartmann, grand professeur de philosophie, un des grands noms du néo-réalisme allemand de l’Entre-deux-guerre, politiquement libéral-conservateur, est bien oublié : ce fut pourtant lui qui accepta le poste.

Dès avril 1934, déçu de ses marges de manœuvres, Heidegger démissionne. S’étant voulu sans doute le Platon du nouveau chancelier du Reich, dans le but, suivant l’expression d’Otto Pöggeler, de « guider le guide » (den Führer führen), mais constatant l’indépendance imperturbable et l’insensibilité du nazisme réel par rapport à ses plaidoyers pour orienter le « Mouvement » dans le sens de sa philosophie, perdant le goût d’une responsabilité administrative sans véritable autonomie, il prend congé et se consacre à son enseignement et à ses livres. D’après les rapports du NSDAP (cités par E. Faye), le manque d’appétance pour les tâches « tactiques » serait la cause de la démission. Façon de dire que Heidegger ne quitte pas le Rectorat par désaccord de fond. Que ce soit le motif officiel invoqué par Heidegger ou l’analyse des services techniques du parti nazi, sur la base, peut-être, de critiques de collègues plus zélés, c’est le départ libre d’un penseur prêt à servir à des fonctions administratives et politiques s’il s’y sent indispensable, mais déçu par ce poste et qui préfère se consacrer à son œuvre. Pour E. Faye, en revanche, Heidegger a profité du rectorat pour mener une politique de recrutement antisémite ! Comme si le fait de garder auprès de soi de jeunes assistants acceptables par les nazis et proches de lui, nullement focalisés sur l’antisémitisme d’ailleurs, était une politique antisémite en la matière. Comme si conseiller à des étudiants juifs de quitter le pays et aider les plus proches de lui à le faire était une politique antisémite. Aussitôt sa démission connue, le professeur Heidegger, l’ex-recteur « nazi », est attaqué par la philosophie la plus explicitement nazie de l’époque, comme un pédant obscur, un moulin à paroles ésotériques, un homme du passé inutile au national-socialisme, et d’ailleurs suspect d’accointances personnelles et spirituelles avec le judaïsme (la méditation de Heidegger et ses analyses patientes passent pour un genre d’herméneutique rabbinique ou talmudique).

Le rectorat servira à interpréter toute l’œuvre comme une préparation et un accomplissement du nazisme. En 1964, son rival de l’école de Francfort, Theodor W. Adorno publie contre lui un violent réquisitoire source de bien des livres ultérieurs de polémique : Jargon de l’authenticité. L’accusation de nihilisme ontologique masqué par l’emphase métaphysique est formulée avec tout le talent rhétorique d’un auteur qui pour le jargon, chez lui hégélien, ne le cède en rien à Heidegger. La chose est d’autant plus étrange qu’Adorno par bien des aspects (problème de l’objet de la philosophie, nature théorique de la pensée, proximité avec les arts, critique virulente de la raison instrumentale bourgeoise et de sa version matérialiste-communiste) est assez proche de son ennemi. Il faut le dire, car on continue de citer Adorno contre Heidegger : Adorno n’avait pas de leçons à donner à son collègue et rival. On ne parle pas ici des aspects peu reluisants du manque de solidarité de l’école de Francfort pour leur collègue (juif) Benjamin, le plus brillant du groupe ; il s’agit du comportement d’Adorno comme intellectuel face au nazisme en 1933. Hannah Arendt d’abord choquée des « nouvelles » sur le comportement de Heidegger découvrira vite la pauvreté du dossier et n’en sera que plus furieuse contre les calomniateurs. Or elle apprendra, chose confirmée apparemment, qu’Adorno hésitait à quitter l’Allemagne en 1933, espérant comme demi-juif échapper à l’épuration.

Il faut l’insistance de proches, des médiations patientes et une lettre respectueuse pour convaincre Heidegger de s’expliquer en 1966 à un journaliste en présence de témoins de confiance. Dans un entretien publié en 1976 après sa mort et accordé au Spiegel, parlant de son engagement de 1933-34, il reconnaît avoir commis « une grosse bêtise » ou « imbécillité » (« eine grosse Dummheit »), ce qui peut s’actualiser en « belle connerie », mais Heidegger était bien élevé. Le terme n’est pas faible pour un homme qu’on dit arrogant et correspond à ses responsabilités réelles.

Le Parti : Heidegger, un bon « Parteigenosse » ?

Une des dimensions de « la grosse bêtise », que confesse Heidegger en 1966, parce qu’on lui demande respectueusement de s’exprimer à ce sujet, c’est l’adhésion au NSDAP. Même si elle était incontournable en mai 1933. On a vu pourquoi, dès lors que Heidegger acceptait le Rectorat, chose convenue avec ses collègues de l’Université. Quant au rapport avec le parti NSDAP, à l’activité dans le Parti, il faut bien y revenir rapidement car Farias, Ott et maintenant E. Faye ont prétendu prouver avec l’adhésion au Parti dès l’instauration du régime, un ralliement public à une idéologie sous-jacente. Heidegger fut-il un enthousiaste du Parti ? Fut-il un bon « camarade de Parti » ? Rien de mieux pour en juger que de rappeler quelques petits faits !


Heidegger adhère en mai 1933. Remplaçant Möllendorf, un social-démocrate engagé, Heidegger est élu par ses collègues en raison de son apolitisme, qui le rend acceptable par les nazis. Mais Être et temps et sa polémique avec la philosophie universitaire libérale, son côté nietzschéen, non-conformiste, non-bourgeois, son patriotisme, lui donne un profil crédible. Ce que E. Faye, roi trop peu caché de l’amalgame, appelle perfidement son « radicalisme ». « Plût au Ciel » qu’une telle qualité intellectuelle et proprement philosophique (rappelons que E. Cassirer veut débattre publiquement avec Heidegger, pas avec Spengler !) pût se manifester dans l’œuvre d’E. Faye. Heidegger est donc plus choisi et élu comme Recteur parce qu’il est à cette époque plus présentable qu’un social-démocrate, même si, chose qu’E. Faye ignore (dans le sens qu’on voudra), un ministre de l’instruction social-démocrate de Prusse en 1930, a demandé au vilain proto-nazi Heidegger de venir enseigner à l’Université de Berlin, ville rouge, bastion de la gauche. Mais pour protéger l’Université de Fribourg, Heidegger doit en 1933 adhérer, ce qui est d’ailleurs exigé des nouveaux recteurs dans le cadre de la Gleichschaltung. Quant aux idées politiques de Heidegger avant 1933 ?


Malgré les procureurs rétrospectifs et autres enquêteurs policiers, nul ne les connaissait lorsqu’il adhéra, puisque nombreux sont les témoins de ses cours qui dirent leur étonnement ! Ce petit fait donne à penser que Heidegger a ou bien très bien caché son jeu (thèse ancienne des anti-heideggeriens), ou bien pris une décision risquée, mais pas que les cours, séminaires et livres de Heidegger indiquaient une sensibilité pro-nazie, comme E. Faye tente de le prouver, ce qui d’ailleurs implique que les meilleurs étudiants de Heidegger, y compris sa maîtresse Hannah Arendt (juive), ne comprenaient rien à sa pensée profonde. Pour les vrais spécialistes de Heidegger, son œuvre publiée ni ses cours ne donnaient aucune indication claire à ce sujet, même si on y sentait une distance avec la philosophie libérale, basée sur le néo-kantisme transcendantal. Mais cela annonçait-il une adhésion au NSDAP ? La philosophie libérale d’ailleurs n’empêcha pas certains de ses membres de rallier le régime. Rappelons inversement qu’un nietzschéen vitaliste, élève de Driesch, comme Ernst Jünger refusa avec dédain toutes les propositions d’adhérer au NSDAP avant et après 1933.


Pour Farias, Heidegger était proche du NSDAP depuis le début des années trente. Pour E. Faye, il est sympathisant discret mais résolu du NSDAP depuis la crise de 1929 ou le début des années 30. En fait, on sait seulement que sa femme Elfriede Petri est une sympathisante déclarée par le témoignage du premier mari de Hannah Arendt, le philosophe Günther Anders, qui se souvenait de l’invitation « déplacée » à adhérer au NSDAP que lui fit ingénument l’épouse de son professeur pendant une randonnée en Forêt Noire. Laissons ici l’hypothèse d’une exagération d’Anders, amoureux jaloux d’Arendt (eh oui, ça peut compter pour la Stimmung du Dasein !) : Anders très critique plus tard sur la philosophie selon lui transcendante de Heidegger (sa critique ressemble à celle d’Adorno) est d’ailleurs assez proche de Heidegger, dont il fut l’étudiant, pour la critique socio-politique de la modernité et de la technique. Comme quoi Heidegger a une œuvre sans doute plus profonde que ne le laisse accroire E. Faye. Revenons à Mme Heidegger : peut-on sérieusement inférer de la sympathie affichée de Mme Heidegger pour les Jeunesses hitlériennes, qu’elle voit naïvement comme une forme de scoutisme (du genre des romantiques naturistes Wandervögel) mobilisant la jeunesse sur des principes « sains » de sport (les Heidegger valorisent le sport et un rapport incarné au corps, au monde) et de communauté (elle tient ces propos au retour d’une randonnée de ski de fond), que son mari était exactement dans ces sentiments. Pauvre Mme Heidegger, considérée, sur la base de ragots de village, comme une bonne nazie, une nazie « fanatique » jusqu’au bout, par Farias et Faye le jeune pour avoir participé à des œuvres de secours pendant la guerre ! Pour montrer la bêtise des constructions d’E. Faye, signalons que l’inscription obligatoire des enfants Heidegger dans les jeunesses hitlériennes est prise pour un signe qui ne trompe pas ! Quant à Hermann Heidegger, fils encore vivant de Martin Heidegger et « encore plus nazi que son père de son propre aveu », dixit Faye le jeune, il est accusé de néo-nazisme ou de révisionnisme pour avoir publié des articles nullement apologétiques ou idéologiques dans des revues de l’armée ou d’histoire militaire (c’est un officier de carrière).


Un des trucs fondamentaux pour paralyser l’adversaire et impressionner les badauds, consiste à user de mots magiques, comptant bien que la honte d’avouer son ignorance ou la paresse de vérifier fera concéder l’argument (et tout est bon à prendre ici). Jamais à court de cartes dans sa manche, E. Faye mentionne donc à l’étonnement général l’adhésion de Heidegger à la « méthode Boxheimer », allusion à un plan de réaction brutale de la NSDAP en cas de coup d’État communiste : il s’agissait d’une planification par les nazis de la liquidation systématique des dirigeants « rouges » , prévue minutieusement par le juriste nazi Best en 1931 et révélée en novembre de cette année par une perquisition de la police à Boxheimer Hof, en Hesse, suite à une dénonciation d’ex-député régional nazi sanctionné par son parti. L’affaire fit grand bruit dans la presse. Dans ces circonstances, Heidegger aurait confié à un intime dans son chalet de Todnauberg à Noël 1931 que dans certaines circonstances, il fallait savoir recourir à ce genre de méthode ! Admettons généreusement (unus testis, nullus testis) que la source soit fiable, l’argument semble porter assez court à y réfléchir quelques instants. Indépendamment du nazisme des auteurs de la méthode, qui d’ailleurs est un nazisme du programme de 1920, la méthode consiste en effet à réagir violemment à la violence d’un coup d’État (illégal par hypothèse). Connaît-on beaucoup d’États (à quoi sert donc l’article 16 sur les pleins pouvoirs présidentiels de la Constitution française ?) ou de responsables politiques appelés « hommes d’État » qui n’envisagent pas l’élimination de leurs opposants « radicaux » (comme diraient certains) en cas de révolution violente de leurs ennemis ? Mieux : le premier exemple est celui que nous offre, en 1919, le très démocratique SPD !

 

Ce parti récemment arrivé au pouvoir (suite à une révolution bien entendu légitime) confia aux corps francs et à la Reichswehr (armée impériale) la liquidation physiques des groupes spartakistes et de leurs dirigeants (Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht à Berlin, Kurt Eisner à Munich, etc) ! Le ministre de la guerre SPD Noske déclara alors qu’il serait le « chien sanglant » exigé par les événements, et on le félicita de son sens du devoir dans ces circonstances tragiques. Il ne s’agit pas d’approuver quelque nazisme ici ou d’adhérer aux pensées supposées de Heidegger, mais de mettre les choses en contexte et de demander une loyauté minimale dans la critique : le pourrissement de la vie politique de Weimar (stable et relativement acceptée entre 1924 et 1929 seulement) remonte à sa naissance. En fait, le vrai scandale de Boxheimer, c’est que la NSDAP pense profiter de la crise pour prendre le pouvoir ! Mais ce qu’on ne sait pas et qui ici devrait importer, c’est si Heidegger cautionne la NSDAP ou la méthode de réaction énergique de l’État et/ou des partis nationaux énergiques pour stopper une révolution bolchevique. Un détail encore !

Heidegger aurait dit à Bultmann avoir voté en 1932 pour le NSDAP, certes. Hermann Heidegger dit que son père a voté pour un parti régionaliste viticulteur en 1933. Pourquoi pas ? N’est-il pas permis de changer de vote, notamment en voyant les tendances de l’électorat ? N’est-ce pas un comportement répandu et d’ailleurs parfois compréhensible et raisonnable ? E. Faye en déduit au contraire « qu’il est permis de se demander si » (sic) Hermann Heidegger ne serait pas révisionniste et ne cacherait la vérité sur le nazisme de son père : façon de répondre en se cachant derrière la prétérition. Heidegger avait le secret de son vote, notamment en 1932 et 1933, mais Heidegger n’avait guère de considération pour le régime de Weimar et souhaite une révolution de l’« être-allemand tout entier ». Il a dit cependant dans les années 1960-1970 à F. Fédier, qui le questionnait explicitement à ce sujet, n’avoir pas voté pour le NSDAP en 1933. Cachotterie de nazi honteux ? Seules choses établies : Heidegger ne signe pas la pétition des intellectuels de mars 1933 en faveur de Hitler (alors chancelier depuis deux mois) et du NSDAP pour les élections de l’incendie du Reichstag, alors que nombre de ses collègues le font: un geste tout de même extraordinaire dans le contexte de pression d’État sur les milieux académiques, puisqu’il s’agit d’obtenir la bénédiction des élites culturelles par le chantage « Hitler ou le chaos » (la menace communiste !); or si Heidegger avait été sympathisant voire partisan hypocrite, n’aurait-il pas manifesté alors son appartenance de cœur ? D’autant que l’anticommunisme semble avoir été une constante de ses convictions politiques. Or il n’adhère pas non plus au Parti avant mai 1933, soit le moment de son élection comme recteur, quand il peut difficilement faire autrement et que ses collègues comptent sur lui pour limiter l’intrusion du NSDAP dans l’université. Mais de tout cela, E. Faye n’en a cure. Un chercheur talentueux, on vous dit.

L’attitude de Heidegger à l’égard de la NSDAP pendant le Troisième Reich enfin éclaircie ? Il s’agit, nous dit E. Faye, de faire parler les archives de temps de guerre du NSDAP. Sur-interprétant des fiches finalement peu précises sur l’essentiel, Faye prétend en tirer d’authentiques preuves sur la fidélité intérieure au Parti et confond d’ailleurs en passant a) les convictions privées supposées de Heidegger avec le message de la pensée d’universitaire, et b) cette pensée de l’œuvre (toujours disponible) avec son appréciation comme membre du Parti par les services du NSDAP. Ensuite c’est faire crédit au Parti. Mais E. Faye sait seulement montrer ce que le Parti « perçoit » (p. 524) de « la distance politique » de Heidegger ! Le fait que Heidegger ne participe jamais à aucun travail de cellule dans le cadre du NSDAP réel après le Rectorat montre assez l’idée qu’il se fait bien vite du parti auquel il a adhéré par pari. Tout cela est certainement plus important que la fiche qui montre qu’il était abonné au Völkische Beobachter, bulletin officiel du Parti. Or ce journal était répugnant, dit courageusement E. Faye. C’est ce qui s’appelle passer à côté du problème. Comme si un observateur du politique, de surcroît en dictature, devait cesser de lire les mauvaises nouvelles et l’idéologie de l’adversaire !

 

 Comme s’il pouvait se dispenser de renouveler son abonnement, en restant membre du Parti ! Il faudrait expliquer à Emmanuel Faye qu’il aurait été absurde de résilier cet abonnement, si répugnant en soit le contenu, tout en restant officiellement membre du Parti. En se couvrant, Heidegger couvrait sa famille. Farias a souligné, c’est un de ses « apports documentaires », que Heidegger avait payé ses cotisations jusqu’en 1945. La belle affaire ! Question : imagine-t-on en 1934, alors que Hitler devient Führer et chef d’État du Reich, de démissionner du Parti ? et de garder en même temps son poste d’universitaire ? Faye va plus loin : Heidegger apparaît comme un donateur du Parti ! Imagine-t-on un professeur ordinaire d’Université membre du Parti ne pas l’être ? Dans une société en crise, imagine-t-on que le Parti aurait vu d’un bon œil qu’un membre plutôt aisé du Parti se dispensât de montrer l’exemple ? Et concevrait-il que cette mesquinerie ou ce refus exprimât la fidélité au Parti sans sacrifice ? Or, la fiche du NSDAP signale que Heidegger ne fait guère de zèle dans ses donations ! Faye ne voit que le « oui » à la question sur le « Est-il un généreux donateur ? », sans voir la réserve : « ça pourrait être mieux ! ». Or, on pourrait aussi bien se demander, sans « révisionnisme philo-nazi» (mais du révisionnisme sur le travail d’E. Faye, certainement) si c’est par ladrerie ou par manque de conviction que Heidegger ne débourse pas plus. Docteur Faye ne doute jamais, lui : donner à la NSDAP, c’est toujours trop ! Bien sûr …


A ce sujet, on lit aussi que le NSDAP, peu intéressé par le détail de la pensée heideggerienne, relativisait les critiques contre Heidegger de collègues philosophes bien plus zélés que lui, sachant que des disputes théoriques doublées d’animosités personnelles les opposaient. Que le Parti ait estimé que Heidegger était « fiable politiquement » pendant la guerre signifie-t-il pour nous que Heidegger était partisan des camps d’extermination ? Cela signifie seulement que Heidegger était tenu pour un « intellectuel » prestigieux, qui n’encourageait pas clairement ses étudiants à l’insoumission et qui restait un patriote, un critique radical du marxisme, du communisme et du matérialisme libéral anglo-saxon, consacrait ses cours à des gloires nationales comme Hölderlin et Nietzsche ou à de vieux textes grecs. Les accusations de subversion de certains collègues laissaient les services du Parti froids. C’est peut-être de quoi Heidegger voulut demander pardon à Jaspers en lui disant sa honte dans une lettre fameuse d’après-guerre.


Cette adhésion doit donc être interprétée, si on y tient, avec sérieux. Comme le fait remarquer Fédier, en devenant Recteur dans le cadre du Führerprinzip, Heidegger devient la seule autorité légale dans l’université et peut espérer faire admettre sa rénovation nationale et sociale et son national-socialisme aux étudiants SA et au parti régional ! Si on lit alors le Discours du Rectorat, qui ne mentionne jamais le nom de Hitler, comme une affirmation d’une autre autonomie de l’université dans le cadre de l’État nouveau, comme une sorte de retournement à son profit du système d’autorité, on peut y voir l’expression d’un rapport de force et d’un jeu habile de canalisation du nazisme du Parti en espérant une entente avec le ministère et le Führer suprême. Si comme il le dit, Heidegger n’a pas voté pour le NSDAP en 1933, il a pu espérer un rééquilibrage des tendances du Parti dans le sens de ses thèses à condition de pouvoir comme recteur et professeur et de l’intérieur du Parti (même s’il n’y siège jamais jusqu’en 1945).

 

La photographie que perfidement E. Faye et d’autres, par exemple Le Monde en publiant le compte-rendu élogieux de son livre, présentent d’un Heidegger au milieu d’une brochette de dignitaires universitaires nazis, frappera les imaginations ignorantes comme une preuve accablante, alors que dans n’importe quelle dictature, il est impossible à un fonctionnaire de ne pas être un jour pris en cliché avec des collègues qu’on n’a pas choisis. La tête grincheuse de Heidegger en dit long sur son embarras (c’est en tous cas une possibilité herméneutique), mais on y verra peut-être un signe de plus et éclatant de sa cruauté, de son arrogance et d’une misanthropie nazie ! Ne doit-on pas rappeler en face de cela qu’il ne se montre jamais à aucune réunion de cellule du parti nazi de toute la durée du Troisième Reich. Que vaut le fait, dès lors, qu’il ait dû payer ses cotisations d’adhérents dans un système où l’adhésion était irréversible de facto ?


L’adhésion semble donc s’expliquer par des raisons d’opportunisme politique (pas du carriérisme, ni de l’enthousiasme naïf) et par un pari risqué : Heidegger semble accorder au socialisme national du NSDAP le bénéfice du doute, mais traduit l’idéal général communautaire, social et national, dans des termes issus de sa pensée, en se posant en théoricien post-républicain de la communauté allemande. Victor Farias a essayé de prouver la thèse d’une adhésion de cœur au moins à une première phase du nazisme en faisant de Heidegger un sympathisant des SA, de l’aile sociale, qui aurait quitté le Rectorat déçu de l’affaiblissement de la SA peu avant la nuit des Longs Couteaux. En fait, si Heidegger doit ménager la SA comme institution en 1933-34, on sait qu’il refuse son intervention dans les nominations et contrôle les prises de paroles des SA dans les amphithéâtres. À la même époque, il donne la parole pendant la journée politique de l’université à von Weiszäcker, venu parler en bien de l’œuvre du Juif Freud ! Quant à la Nuit des Longs Couteaux, il aurait fallu être sans cœur ni cervelle pour ne pas être horrifié et ébranlé du massacre des SA, quoi qu’on ait pensé de leurs débordements. Thomas Mann et Ernst Jünger aussi ont été horrifiés de ce massacre des SA. La question est de savoir ce qui motive l’horreur ! Le dévoilement du cynisme et de la cruauté de Hitler, prêt à trahir ses plus anciens partisans et une partie de son parti, pour durer ? Le meurtre de centaines de « camarades de Parti » ? La liquidation de l’armée populaire socialiste des SA, prélude à une soumission au capitalisme et aux élites traditionnelles ? Le calcul pour obtenir le ralliement de l’armée à la mort de Hindenburg, est évident à cette date. Le défaut des interprétations de Heidegger dans le cadre des combats internes et des tendances du parti nazi c’est de confondre sympathie pour la révolution nationale et sociale, avec adhésion à ce qu’en fait le NSDAP. Le fait que Heidegger ne participe jamais à aucun travail de cellule dans le cadre du NSDAP réel après le Rectorat montre assez l’idée qu’il se fait bien vite du Parti.


On peut déplorer l’adhésion au Parti, l’apparent soutien au nazisme de 1933-1934 puis la fidélité de Heidegger à son État dans une époque, où d’autres refusèrent tout rapprochement, et d’autres, assez rares, résistèrent au risque de leurs vies, à condition de s’interdire les raccourcis et encore plus encore les trucages historiques. S’il est sûr qu’il fut en quelque façon « nazi », au moins en 1933-34, reste à savoir quelle sorte de nazi il fut. Qui prétend travailler sur « Heidegger et le nazisme » doit s’astreindre à une compréhension de la « situation » dans sa complexité et situer l’attitude de l’individu dans un contexte qui croise l’événement socio-politique, son interprétation de ces événements, la connaissance de ses convictions profondes et la prise en compte de son « éthique de responsabilité » pour reprendre un terme de Max Weber. Les moralisateurs rétrospectifs qui traitant le réel à l’aune de leur ignorance des faits, s’épargnent la compréhension de la difficulté des choix tragiques d’une époque tragique (époque qui faisait choisir à d’autres, le camp stalinien en pleine activité goulagienne) au nom d’un simplisme enfantin, doivent être rappelés à la décence. Que cela choque ou non les maîtres censeurs, Heidegger mérite un minimum d’empathie de qui veut parler de ses engagements. C’est la base de l’herméneutique de la justice.

Mais au fait, où Heidegger pouvait-il trouver la synthèse d’un espoir de renouvellement politico-social et d’audace historique devant la crise de l’époque ? La solution politiquement correcte de notre temps : la SPD démocratique. On a vu le sang qu’elle avait sur les mains depuis 1919 pour les délicats. Or ce parti officiellement marxiste et internationaliste (même s’il n’est plus guère ni l’un ni l’autre en pratique depuis 1914 au moins) n’a ni majorité viable à l’appui depuis 1930 (la coalition centriste de Weimar est en pleine déliquescence et n’a plus de majorité, tandis qu’une alliance avec le parti communiste lui est interdite pour plusieurs raisons) et incarne de facto le statu quo et l’impuissance. Lire à ce sujet de l’Américain William Sheridan Allen, Une petite ville nazie 1930-1935 (10/18,traduction française Robert Laffont 1967, de The Nazi seizure of Power 1965). Sur le plan philosophique, la social-démocratie allemande a troqué le marxisme classique et la lutte des classes (certes encore mentionnés officiellement) pour la « nouvelle rationalité » qui fait confiance à la technique et à l’État de droit libéral pour créer le socialisme démocratiquement. Finalement le SPD dans ses débats les plus théoriques oscille entre Cercle de Vienne néo-positiviste dans son progressisme abstrait émancipateur et néo-kantisme du sujet. En route vers la révision doctrinale officielle du congrès de Bad Godesberg. Pourquoi pas ? Mais Heidegger n’est pas de cette école et pense que cette voie est une impasse. Le Centre catholique clérical ? La droite militaire présidentielle qui soutient Hindenburg? E. Faye mentionne un propos privé qu’aurait tenu Heidegger au début des années trente : le chancelier conservateur autoritaire Brüning ne serait pas l’homme de la situation, aurait-il dit (E. Faye, p.54). Façon de dire sa préférence pour Hitler. Or, les historiens savent que Brüning a objectivement préparé la voie à Hitler, puisqu’il a légiféré par ordonnances, substituant officiellement (avec le soutien du constitutionnaliste Carl Schmitt) la dictature présidentielle au fonctionnement régulier semi-parlementaire de la république ! On se demande même aujourd’hui si la droite autoritaire allemande n’a pas choisi alors, peut-être avec le soutien discret de Brüning, sûrement sous le gouvernement von Papen, de légitimer la NSDAP (incontournable depuis 1930 pour former un gouvernement de droite nationale à base parlementaire) comme futur parti de coalition en tolérant ou en encourageant les désordres de rue et en laissant les SA incarner une sorte de police spontanée du peuple.

 

Laissons ces débats à l’historien. Je renvoie le lecteur, entre autres titres, au livre récent de Dirk Blasius, Weimars Ende. Bürgerkrieg und Politik 1930-1933 (éd. Vandenhoek & Ruprecht, à Göttingen 2005). Ce qui est clair : la dictature Brüning portait en elle le principe dictatorial et de l’aveu de tous les témoins, facilita la légitimation de celle de Hitler. Quant à Brüning, sa politique d’endiguement du nazisme, sans base populaire, socialement conservatrice et économiquement anti-sociale, échoua. Que Heidegger ait compris la nécessité de cet échec et osé envisager une révolution avec la NSDAP, qu’il ait en tous cas repéré en « weberien » le charisme de Hitler et sa capacité à incarner le renouveau politique et les efforts de reconstruction de l’État allemand ne choque pas tant que cela, même de la part d’un philosophe, si on se replace dans la désorientation de la bourgeoisie allemande et la possibilité d’une guerre civile. Le NSDAP avec ses graves défauts pouvait dans cette époque troublée apparaître comme un mouvement en gésine, porteur de projets novateurs plus audacieux et d’ailleurs en partie indéterminés. Même s’il n’avait pas voté pour lui en 1933, Heidegger pouvait imaginer une coopération conditionnelle une fois Hitler au pouvoir.

La loyauté oblige à dire que le nazisme de 1934-1938 (avant l’évidence de sa volonté de guerre d’expansion), voire de 1941 (avant le début de la Solution finale et des politiques d’extermination de masse) n’inspirait pas l’horreur qu’il suscite rétrospectivement, bien que les lois raciales de Nuremberg (1935) aient été déjà promulguées (les nazis y voyaient une application à l’allemandes des lois religieuses juives de séparation des Juifs eux-mêmes d’avec les Goyims et se seraient « dits » eux aussi sionistes) et que le Führer régnât en chef absolu. Thomas Mann hésita à rentrer en Allemagne pendant les premiers mois de 1933 et évita d’attaquer de front le nouveau gouvernement pour obtenir l’autorisation de rentrer et de publier, afin de ne pas perdre son public (il fallut la haine des nazis, l’autodafé public de ses livres et la pression de ses enfants pour qu’il coupât définitivement les ponts avec l’Allemagne, le pays de sa langue), tandis que les émigrés expérimentaient le déclassement et l’isolement culturel de l’apatride. On lira à ce sujet l’excellent Weimar en exil de J-M. Palmier, admirateur de Heidegger et d’Adorno et l’une des bêtes noires d’E. Faye.


Le nazisme ne révéla son projet que progressivement. L’adhésion au national-socialisme change de sens avec le temps, et selon le degré d’implication et de conscience de chacun. Il était possible de sympathiser quelques années avec le nouveau régime sans être ce que nous appelons aujourd’hui un « nazi ». A preuve, l’interprétation positive de l’élection de Hitler aussi bien par Léon Blum en 1933 (obsédé par la crainte du militarisme de l’aristocratie prussienne) que par André Breton en 1936 (fasciné par la brutalité non-conformiste de la diplomatie de ces nouveaux venus sur la scène internationale). Une partie des polémiques contre « Heidegger nazi » nie ces données, nie l’historicité du déploiement de la vérité du nazisme par les actions de sa politique. Il ne s’agit pas de nier la part de violence originaire du national-socialisme ni son antisémitisme virulent ; il s’agit de reconnaître la place qu’ils avaient en 1933 et la relativisation que beaucoup pratiquaient (y compris les organisations juives de la république de Weimar, et l’ensemble des démocraties occidentales) dans le contexte de chaos économique et de menace de guerre civile de 1933. Une adhésion au Parti et à sa rhétorique étaient alors concevables, du moins elle n’avaient pas le caractère criminel que nous y voyons rétrospectivement aujourd’hui. C’est pourquoi il est ridicule et malhonnête de moquer, comme fit en 1996 un certain Blain dans le magazine commercial « littéraire » Lire, la traduction par François Fédier de « Nazionalsozialismus » par « socialisme national » dans les discours et écrits de 1933-1935 de Heidegger ! Il s’agit, sans nier l’adhésion au NSDAP, de redonner au mot un peu de son sens apparent pour les gens de l’époque et d’éviter les anachronismes ! Comme l’a souligné maintes fois Karl Kraus, l’arrogance de certains journalistes n’a d’égale que leur bêtise et leur ignorance. Mais il est temps à présent de parler du sens du socialisme national.

Le national-socialisme et « le Mouvement » du socialisme national

Heidegger ne se rallie jamais au nazisme au sens où nous l’entendons. En un sens, la question triviale sur le nazisme de Heidegger est dérisoire et déplacée, non parce que le sujet serait tabou, mais parce que ce mot de nazi, comme l’a dit François Fédier nous dispense de penser ce que signifie au juste « nazi » pour celui qui adhère à un degré ou à un autre, à une forme ou sous une autre au « nazisme ». Pour le dire avec J-M. Palmier : « Bien plus, la question traditionnelle : « Heidegger fut-il nazi ? » ne recevra ici aucune réponse. Une telle formulation n’a pour nous aucun sens. Ce qui est interrogé ici, ce n’est pas seulement la réalité historique de l’adhésion de Heidegger au parti nazi, qui ne fut qu’une simple formalité qu’il dût accomplir comme recteur allemand, mais le sens qu’il a reconnu au mouvement national-socialiste ouvrier allemand, dans la problématique qu’il ouvre avec Sein und Zeit. » (Les Écrits politiques de Heidegger, p. 9). En fait, Heidegger adhère au Parti dans l’espoir qu’il se hisse au niveau du Mouvement historique qu’il doit être. Il y a un mélange de projection des attentes et d’exigence normative.

Qu’est alors sur le plan politique et historique le national-socialisme ? Le Mouvement concret qui doit animer et véhiculer dans la communauté l’idéal communautaire d’existence allemande face aux choix de société français et anglo-saxon ou russe. La politique n’est pas une gestion technique de relations atomiques entre masses statistiques d’individus sur la place commune du marché, mais l’affirmation de la volonté d’un peuple de faire corps comme peuple. Les auteurs qui ont vu cela chez Heidegger ont souligné la tendance totalitaire de ce discours, qui ne ferait pas de place d’emblée à l’individu et nierait les droits de l’homme. Heidegger prend en charge cette question comme toutes les questions du politique avec le principe suivant : les positions politiques modernes sont basées sur des conceptions philosophiques qui demandent réexamen. Ainsi : que signifie « droits de l’homme » ? Le libéralisme politique a été justement critiqué par Carl Schmitt comme une critique de l’État et de la communauté plus que comme une politique. Le libéralisme préfère l’individu et l’exalte, faisant de l’État un moindre mal et une police entre individus. Cette politique négative qui se veut protectrice peut aller jusqu’à mettre en danger l’existence collective, par exemple face à la furie des phénomènes économiques. Le libéralisme, nominalisme individualiste anglo-saxon, lie économie et politique dans un refus de la soumission de l’individu sauf aux effets de masse des actions individuelles conditionnées. Est-ce là la seule forme de la liberté ? On peut laisser aux partisans de ce système le droit à cette expérience. Mais la culture allemande est, en 1919-1932, une éthique collective. Schmitt (qui d’ailleurs n’est pas Heidegger), nommerait cela un choix « irrationnel ». Mais cet « irrationnel » qui ne l’est peut-être pas plus que son contraire est un droit. Et après tout, rien n’empêche l’individualiste conséquent d’émigrer. Le libéralisme dans ses excès individualistes (s’il n’est pas une hypocrisie) comprend un mécanisme de dominos d’universalisation culpabilisante de son modèle et un dépouillement de l’État. La preuve que cette pensée a pu s’accorder à une forme de démocratie, plutôt sociale, est administrée par le ralliement d’Armin Mohler à la Cinquième République. Disons que Heidegger est au moins conscient du caractère problématique de l’idéal « social » libéral. Cela n’a rien à voir avec un rejet de droits limités mais réels et respectés des individus dans leur peuple, dans la mesure où il s’agit de décisions qui leur incombent évidemment (choix privés, affectifs) et s’accordent sans mal avec l’ordre commun. Finalement le national-socialisme est le Mouvement qui doit dire et effectuer la relativisation de l’individualisme bourgeois du dix-neuvième siècle.


La référence sincère et assumée en 1966 à la révolution nationale et sociale indique la voie, celle d’un dépassement du socialisme révolutionnaire (principe de la lutte des classes, basé sur le matérialisme historique) et d’un symétrique libéral de société de classes, il était socialiste. Et cela ne représentait nullement une contradiction avec l’idée de communauté : n’est-ce pas l’idée même du socialisme à l’origine : la solidarité entre les membres de la communauté (la Commune). Si on considère que la communauté naturelle sur le plan linguistique, culturelle et politique (en tant que monde de la discussion dans la communauté de langue et de valeurs de vies communes) est la nation, on sera donc « national-socialiste ». Dire comme le journaliste Blain dans son compte-rendu de Lire de 1996 que la traduction par F. Fédier des discours de 1933-1934 relève de la mauvaise foi et que F. Fédier joue avec les mots en traduisant « nazional-sozialistisch » par « socialiste national » alors qu’on dirait « national-socialiste » ou « nazi » pour tout autre écrit de l’époque, c’est refuser de comprendre que le projet de cette édition est de rappeler ce que disent ces mots : « national » et « socialiste » en même temps, pour un Allemand en 1933 ! Ce n’est pas truquer les textes, mais rappeler ce qu’il y a à la fois d’indétermination et donc de possibilité pour un philosophe de rêver son national-socialisme (pour faire plaisir à M. Blain). Dans son entretien au Spiegel en 1966, Heidegger rappelle que Friedrich Naumann, théologien et penseur politique allemand, concepteur de la Mitteleuropa, se voulait aussi socialiste. Il y a eu en Allemagne un socialisme autoritaire, un socialisme national, parfois aussi un socialisme chrétien évangélique. Faut-il rappeler qu’une partie des comploteurs de 1944 étaient sociaux-démocrates, que le conservateur nationaliste Goerdeler, favorable à Hitler en 1933-1936, devait former un gouvernement post-nazi d’union nationale après le coup d’État comprenant des sociaux-démocrates ? Stauffenberg et ses amis avaient noué des liens avec l’opposition socialiste anti-communiste autour d’un projet de communauté chrétienne, nationale et socialisante (sans négation de la propriété privée).


Quant à une politique de Heidegger, thème encore en friche, on peut en esquisser des soucis fondamentaux : sur le plan international, le principe du respect des peuples, des nations, la vraie paix comme leur coexistence pacifique, paraphrasant De Gaulle sur l’Europe, l’idée que les peuples doivent garder leur identité pour se comprendre sans universel abstrait artificiel, sur la base de l’idée que l’Europe est un continent spirituel fait de peuples historiques en relation, mais différenciés culturellement ; sur un plan intérieur, l’idée d’une communauté unie autour des valeurs vécues, existentielles de travail, de solidarité communautaire, de répartition des fonctions selon les compétences de chacun sans discrimination de naissance ; l’idée aussi d’un État puissant et efficace pour contrôler la marche de la modernité sans réduire le peuple à du prolétariat exploité ou à une société de classes opposées (en un sens Heidegger hérite de la distinction du sociologue Ferdinand Tönnies société/communauté et l’assume). Cette politique, les manuels le disent à propos de Tönnies, n’est pas démocratique, elle privilégie le tout et la solidarité sur la liberté individuelle. Soit. Mais elle n’est pas nécessairement raciste ni violente, car elle demande à l’individu qu’elle éduque à ses devoirs de concevoir la légitimité du pouvoir d’État et du collectif qu’il représente dans des domaines où seul un formalisme abstrait libéral verra un terrain illimité de décision purement individuelle. En un sens, la réponse de Heidegger au marxisme, c’est la critique de l’opposition marxisme/libéralisme comme les deux faces d’une même « société », d’une même mentalité, à quoi il oppose une vraie spiritualité existentielle. Le rapprochement avec le groupe Esprit en France, le christianisme en moins, serait peut-être le plus parlant. Et même quant au christianisme, il faudrait s’entendre sur l’éthique terrestre référée à l’Être, à la vérité du monde (avant d’être une question logique) et à l’Être-avec comme structures vécues proches de l’éthique spirituelle du christianisme. (Le rapport avec les grands théologiens de son temps et son influence sur des auteurs comme Rahner sont parlants à cet égard).

Quand il aura thématisé la technique, Heidegger dira dans l’entretien de 1966, qu’il attendait du Mouvement la prise en charge des défis du règne de la Technique. Il l’avait d’ailleurs déjà formulé dans L’Introduction à la Métaphysique de 1935, texte qui devait scandaliser les bien-pensants et prouve selon les détracteurs la persistance du nazisme de Heidegger, puisqu’il republie le texte en 1953 : « la vérité interne et la grandeur de ce mouvement (c’est-à-dire la rencontre, la correspondance entre la technique déterminée planétairement et l’homme moderne »). C’est ce que dans son livre Les Écrits politiques de Heidegger (L’Herne, Paris, 1968), J-M. Palmier a appelé « le sens historial du Mouvement ». Si Heidegger attend de Hitler l’arbitrage sur le sens du Mouvement au début du Troisième Reich, s’il compte sur son propre rayonnement pour influer sur le Führer et peut-être sur le Parti ou des éléments du Parti, il n’en reste pas moins qu’il maintient une interprétation de ce que le Mouvement pouvait être, aurait dû être pour répondre aux défis de l’époque : un point de départ iconoclaste et novateur pour une nouvelle pensée socio-politique du rapport au « Progrès » et à la Nature. Depuis sa lecture du Travailleur (1932) d’Ernst Jünger (alors vitaliste néo-nietzschéen, en qui Heidegger voit le disciple génial et comme l'avatar de la pensée nitezschéenne passée par les crises du temps), la Technique devient centrale dans sa réflexion, et non, précisément, avec l’enthousiasme naïf des dirigeants nazis. L’attente de Heidegger vient de la résistance de la base nazie à un monde dominé par les processus impersonnels de la technique sous ses diverses formes et de la croyance que l’État autoritaire à l’échelle du problème peut seul réguler, décider, à la mesure des puissances en cause.

J-M. Palmier dès 1968 avait fourni aux lecteurs français et francophones les clés et cité les passages clairement critiques du nazisme réel à l’égard de l’épique, qui montrent que la grandeur est ce à quoi le Mouvement réel n’atteint, hélas, pas ! Comme on l’a dit, Heidegger enseigne et écrit de 1934 à 1945. Il enseigne notamment dans des cercles restreints et en séminaire. Il y développe une réflexion sur l’échec de son rectorat et l’évolution du Mouvement (basée sur son ontologie fondamentale). Dans Introduction à la Métaphysique, il célèbre le sens véritable du Mouvement national-socialiste, mais c’est lui assigner un télos, une destination qui dépasse sa réalité décevante. Heidegger se pose en maître autorisé pour le Parti et l’orientation de la Révolution allemande. Mais les documents sont formels : Heidegger n’est plus considéré comme un possible principal philosophe du régime. D’ailleurs il donne à ses étudiants et à ses auditeurs une vision originale des auteurs que le régime souhaite voir étudier : Hegel ou Nietzsche.


De plus en plus, Heidegger va voir le Mouvement comme un aspect de la domination de la Technique, avec sa vision instrumentale et matérialiste de l’homme, avec son Nihilisme. Ce fait était loin d’être acquis en 1933, car le programme explicite du NSDAP et sa campagne de 1932-1933 ne faisaient guère de part qu’à une économie nationale, à l’homme concret au centre de l’économie au sein de son peuple, à l’État protecteur. Il y avait une aile sociale du NSDAP avec les frères Strasser, Goebbels au début de son parcours, la SA, ce qui ne signifie pas que Heidegger ait sympathisé au point d’idéaliser la SA, comme Farias le dit. Il est en revanche probable que la Nuit des Longs Couteaux signifia pour Heidegger entre autres choses, l’élimination violente, cynique, du national-socialisme vraiment populaire et social, si critiquable ait-il été sur d’autres plans (populisme démagogique, racisme). Or on sait de sources nombreuses et sûres que Heidegger ne mettra jamais la main à l’exécution d’aucune mesure antisémite dans l’Université et entretiendra toute sa vie d’excellents relations avec des individus « juifs » au regard des conceptions nazies. Il faut ajouter ce point capital, de 1930 à 1933 pour gagner les élections, le NSDAP fut extrêmement discret sur son antisémitisme. Le programme officiel du NSDAP de 1920 prévoyait « seulement » (article 4) de limiter les droits des Juifs dans la société et de les exclure de la politique, de la justice et de l’administration : « seuls les citoyens bénéficient des droits civiques. Pour être citoyen, il faut être de sang allemand, la confession importe peu. Aucun Juif ne peut donc être citoyen. ». Si l’on se choque de l’espoir mis dans un parti antisémite, on doit au moins prendre en considération le dévoilement progressif de la criminalité de ce racisme et son caractère assez « modeste » en 1933-35 voire 1933-1938, avant la Nuit de Cristal, en le comparant avec l’antisémitisme européen et notamment avec celui dominant d’Europe centrale et orientale.


Le livre (absent de la bibliographie d’Emmanuel Faye) de Marcel Conche Heidegger par gros temps, (Cahiers de l’Egaré, 2004) un de nos principaux philosophes vivants, qui sait ce qu’il doit à l’influence de Heidegger mais le critique à l’occasion sans polémique tapageuse, résume bien les choses : Heidegger a eu « son » nazisme en partie imaginaire, un pari sur l’évolution du Mouvement qui pour lui portait une part de réponse pratique et idéologique aux défis de l’époque. Mais il s’en est écarté de plus en plus, en faisant la critique radicale mais philosophique dans ses cours, au point que nombre de témoins ont dit leur embarras devant les messages codés du professeur dans un contexte de répression et d’espionnage. Conche et d’autres avaient déjà pointé les graves défauts de méthode et les distorsions factuelles inadmissibles du livre de Farias Heidegger et le nazisme (1987), qui instruisait à charge contre Heidegger en sur-interprétant dans un sens hitlérien tout ce qui pouvait être ambigu dans ses paroles, ses écrits et ses actes, en refusant à sa prudence les circonstances atténuantes du contexte politique (Farias a pourtant fui la dictature Pinochet !) et surtout du contexte de l’œuvre elle-même. Mais ce qu’on n’arrivait pas à prouver, c’était le racisme et le biologisme de Heidegger, un point fondamental du nazisme réel.

« Admiration » de Heidegger pour Hitler ? Qui est le « Führer » ?

Les textes de 1933-1934 mentionnent plusieurs fois « le Führer » et on y a vu une allégeance inconditionnelle à Hitler, une croyance typiquement nazie au Führerprinzip. Qu’en est-il de l’admiration de Heidegger pour le « Führer » en 1933-1934 ?

Il faudrait d’abord revenir prudemment sur ce lieu-commun du culte du Führer. D’abord les textes : Heidegger parle souvent du Führer sans le nommer, ce qui peut être une façon pour un philosophe de théoriser sur le rôle d’un guide suprême dans un État. Il ne s’agit pas de fuir la question du sens de cette ambiguïté. Ce qui est clair, c’est que Heidegger n’est nullement gêné de parler d’un « Führer », du poste de Guide, de Chef (de l’État et du Peuple), car il n’a jamais été démocrate. Par ailleurs, on ne sait rien de sentiments monarchistes (improbables) le concernant. Heidegger n’est pas opposé à un gouvernement de dictature (on hésite à dire « au sens romain », vu le rapport de Heidegger aux concepts romains) ou si on préfère à un gouvernement personnel de leader charismatique au sens weberien.


Comme l’a justement dit Marcel Conche dans son livre Heidegger par gros temps, un homme raisonnable peut, au moins dans certaines circonstances, choisir le régime autoritaire. L’Allemagne de 1933 se trouve à bien des égards (vaincue et humiliée depuis 1918, ruinée depuis 1929, divisée politiquement en 1932) dans une crise comparable à celle qui a amené au pouvoir, par le vote des chambres républicaines françaises (élues par le Front populaire) le Maréchal Pétain en 1940 (avec l’assentiment spirituel de tant d’intellectuels républicains de gauche, comme Gide, le philosophe Alain, Emmanuel Berl, Bertrand de Jouvenel) et en 1958 Charles de Gaulle, qui comme Hitler « reçurent » le pouvoir dans une sorte d’abdication de la légalité républicaine précédente ! Partout en Europe (Pologne de Pilsudski et de ses successeurs, Hongrie de l'Amiral Horty, etc), et même aux États-Unis se donnant à F. D. Roosevelt à plusieurs élections pour qu’il bouscule la Constitution ou son interprétation classique ; et l’Amérique latine secouée par des coups d’État ou des phénomènes populistes comme le péronisme ; et en Asie avec Tchang Kaï Chek en Chine et le gouvernement militaire japonais à partir de 1936. Les années trente sont du fait de la Crise économique mondiale l’épreuve de la démocratie parlementaire et le moment de la légitimation de la Dictature (l’historien marxiste anglais Eric Hobsbawm le montre parfaitement dans les premiers chapitres de son livre : L’Âge des extrêmes. Le court XXe siècle, édit. Complexe, 2002,) ! Ce phénomène des dictatures ou du renforcement et de la prédominance de l’exécutif avec l’accord du peuple a été analysé avec un grand sérieux par des historiens proches de l’Action française comme Bainville, des républicains conservateurs comme André Tardieu (ancien collaborateur de Clemenceau ! lire à son sujet le livre de François Monnet, Refaire la république), Giraudoux (Pleins pouvoirs), l’écrivain-philosophe Jules Romains applaudi par Daladier en 1938 pour Le Dictateur ; et en Allemagne par le juriste Carl Schmitt, qui voyant dans la Constitution de Weimar la solution à la dégénérescence de la démocratie (il écrit sur La Situation de la démocratie parlementaire) fait du président élu au suffrage universel « le défenseur de la constitution », autorisé à gouverner autoritairement au nom du peuple. Rappelons que c’est la base de la Cinquième république et que le conservateur-révolutionnaire Armin Mohler, admirateur de Schmitt, se dira « gaulliste allemand » au début de la République plébiscitaire gaulliste (il lui consacrera un ouvrage). Que Mohler se soit déclaré finalement "fasciste" (à ce qui s'écrit) à la fin de sa vie montrerait seulement que le thème de la dictature à base populaire et à programme social étatique englobait bien des courants et restait ambigu. D’où la mauvaise surprise (pour le naïf, si on veut) de l’évolution totalitaire et de plus en plus raciste du nazisme en 1934, après la mort de Hindenburg.


Il est vrai que jusqu’à la fin de sa vie, comme dans l’entretien au magazine ouest-allemand Der Spiegel de 1966, Heidegger ne cache pas son scepticisme sur la capacité de la démocratie à affronter avec succès les défis de la modernité déchaînée par la libération des forces conjuguées de la technique, de l’ère des masses, de l’économisme, du principe des souverainetés nationales, de la rivalité des blocs politiques. Dans cet entretien, Heidegger maintient avec franchise qu’il ne croit pas à l’efficacité de la démocratie dans l’âge de la domination technique planétaire (Écrits politiques, pp. 256-257). Il maintient les termes de ses analyses de 1933, en expliquant qu’elles ne sont pas comprises, ce qui a donné lieu à des commentaires en passant indignés. On tronque la phrase qui indique que le national-socialisme avait pris au début la bonne direction en omettant de dire que Heidegger finit cette même phrase en incriminant l’indigence intellectuelle des dirigeants du Troisième Reich. Un fond politique anti-démocrate et anti-parlementaire, une conception du service d’État (la tradition prussienne et depuis Bismarck « allemande ») prédisposaient Heidegger à se rallier au Führerprinzip comme à un retour à l’ordre allemand wilhelmien d’avant 1914-1918, en ce qu’il comportait de principe d’ordre vital pour le peuple : on reviendra sur cette communauté de vue avec Carl Schmitt, mais signalons tout de suite que d’autres juristes s’élevaient contre le libéralisme parlementaire et le régime des partis comme Erich Voegelin en Autriche. Il est donc trop facile de ramener cette distance par rapport aux idéaux démocratiques libéraux de Weimar à un conditionnement socio-culturel de conservatisme provincial d’Allemagne catholique du sud. Heidegger pense son temps et a un jugement d’expérience et de théorie sur la démocratie comme fin de l’Histoire.

Cela dit, qu’en est-il du rapport à Hitler ? Est-il l’incarnation du Dictateur accompli ? Dans certains textes de circonstances, comme les Discours de 1933-1934, il semble moins facile de faire le distinguo entre le Führer et son incarnation. Il semble acquis que Heidegger a été impressionné les premières années du nouveau régime par la capacité de Hitler à se présenter en homme du destin, inspirateur et dirigeant suprême de son peuple dans une époque de crise de l’État et de la nation. On est très loin, si on relit le dossier, des accusations de Faye et Farias.


À vrai dire, même en 1937, peu après les jeux olympiques de Berlin, Hitler jouissait d’une image positive à l’étranger ! Rappelons avec l’historien belge Georges Goriely (1933 : Hitler prend le pouvoir, Édit. Complexe) à propos de la fascination exercée par Hitler (cet homme, dit Heidegger, qui en changeant le destin de l’Allemagne change celui du monde, en provoquant partout l’étonnement et en retenant l’attention) que les démocrates de l’étranger, sauf les communistes et une partie des socialistes, virent généralement en Hitler un mal nécessaire, un rempart contre la révolution communiste voire un exemple de révolution pacifique et une expérience de socialisme national capable de sauver le peuple allemand de la crise de 1929, dont nous n’imaginons même plus le caractère dévastateur pour l’Allemagne. Même Léon Blum en 1932 chef de la SFIO, qui va bientôt en 1933 faire exclure les « néo-socialistes » Déat et Marquet pour leur trop grande compréhension à l’égard du fascisme, salue dans un article publié dans Le Populaire le soutien des masses allemandes au « petit peintre viennois » (l’année 1932 voit les nazis à leur apogée « légale » aux législatives et Hitler porté au seconde tour de la présidentielle), comme une victoire populaire contre l’arrogance de classe de la bourgeoisie allemande et l’obscurantisme réactionnaire du conservatisme militaro-prussien ; de même firent les Breton et les surréalistes non-communistes, ainsi Dali, cas le plus connu de la fascination devant Hitler et bientôt pour Franco. Pour beaucoup, comme le roi d’Angleterre Edouard VIII en 1936, Hitler était le Mussolini qu’il fallait à l’Allemagne et une source d’inspiration dans la lutte contre la misère de masse, alors que Travaillistes et Conservateurs échouent devant la Crise ! Après son abdication, le duc de Windsor garda son admiration pour Hitler et le nazisme jusqu’à la déclaration de guerre, et sans doute même après. Mais ne croyons pas que les commentaires favorables vinrent de gens qui s’enfoncèrent ensuite dans le fascisme. Blum en témoigne, et si lui se « ressaisit » dès 1934 et pousse vers la sortie ses éléments hétérodoxes « fascisants », avant de décider la stratégie de Front populaire contre le fascisme en février 1934, souvenons-nous que le libéral Lloyd George vint rendre visite à Hitler à Berchtesgaden en 1936, en sortit très impressionné et vanta ce « nouveau George Washington » ! Jusqu’à Munich au moins (septembre 1938), une majorité de conservateurs tories considérait Hitler comme un interlocuteur décent, un gentleman patriote et convenable et un allié possible contre Staline : Hitler n’avait-il pas étalé son anglophilie depuis Mein Kampf ? N'était-il pas avant tout anti-communiste? C’est ce qu’expliquera Chamberlain en 1939 en disant sa déception. D’ailleurs rares étaient les politiques et les observateurs occidentaux à voir clair dans le jeu de Hitler avant 1938. (Ces faits méritent d’être rappelés, alors que l’Europe actuelle se complaît dans une pseudo-mémoire de victime du pacte germano-soviétique.)


Nous savons que Heidegger n’a jamais rencontré Hitler. Seul Emmanuel Faye imagine qu’il a pu lui servir de « nègre » et qu’il aurait gravité autour du cercle de Goebbels, n’en a aucune preuve et se livre à une spéculation assez perfide. Renouvelant les exercices de son père J.P. Faye, pseudo-spécialiste de la langue totalitaire et nazie, il passe de ressemblances rhétoriques, lexicales d’époque, qui ne prouvent rien, pour imaginer une relation impure, alors que la banalisation d’un jargon oratoire et journalistique völkisch est justement un fait établi. Jamais Hitler n’aurait eu besoin de quiconque pour écrire ses discours et surtout pas d’un philosophe. Cette thèse ridicule repose uniquement sur l’accolement des attentes de Heidegger (ses projections, si on veut sur le Mouvement et Hitler, son désir probable de devenir le philosophe inspirateur du nazisme au pouvoir) avec une rhétorique qui peut extérieurement paraître identique.


Dire, comme E. Faye, que Heidegger était stricto sensu « hitlérien », au sens d’un degré suprême en nazisme et suggérer par glissement insensible qu'il adhérait au pire du nazisme dès l'origine, revient à ignorer que Heidegger était "hitlérien" en 1933-34 en un sens aussi limité qu’il fut « national-socialiste » : Heidegger attendait de Hitler, en tant que chef et inspirateur du Mouvement, la redéfinition spirituelle du socialisme national, comme il pariait sur l’évolution, sous son égide, de toute la base hétérogène et souvent vulgaire du Parti. Sous-entendre par « hitlérien » qu’il adhérait inconditionnellement aux décisions du Führer et d’avance en 1933-35 à celles exterminationnistes prises personnellement par Hitler en 1941-42 est ridicule: comme si Heidegger avait fréquenté Hitler dans l’intimité ! Même si on admet que Heidegger avait lu Mein Kampf, ce gros livre indigeste qui n’annonce pas clairement de liquidation des Juifs, même si la haine s’y étale et si une fameuse phrase (fameuse pour nous, rétrospectivement) parle des gaz de la guerre comme expérience que les juifs fauteurs de conflits mériteraient. Rappelons que le programme officiel de la NSDAP prévoyait « seulement » de limiter les droits des Juifs dans la société et de les exclure de la politique, de la justice et de l’administration et que selon tous les observateurs, la NSDAP pendant les élections de 1930 à 1932, se montra extrêmement discrète, par calcul, sur l'anti-sémitisme: pour se rendre plus fréquentable et plus crédible comme parti de gouvernement.


Osons le paradoxe : si Heidegger a misé sur Hitler en 1933-1934, c’est qu’il a cru à sa capacité à transcender la NSDAP et à devenir le grand homme d’État providentiel (d’où la rhétorique un peu religieuse des discours) : en un sens, Heidegger attendait de Hitler la redéfinition spirituelle du socialisme national, comme il pariait sur l’évolution du Parti. Au lieu de faire de Heidegger un hitlérien de 1942 dès 1933, mieux vaudrait se demander si Hitler n’apparaissait pas comme un nouveau Bismarck modifié par les circonstances et d’ailleurs « démocratisé ». Rappelons encore que Bismarck arrive au pouvoir en 1862 par une sorte de coup d’État et instaure un gouvernement autoritaire. Si on voit cet aspect des choses, nettement moins anachronique que le soupçon principiel d’hitlérisme intégral et fusionnel, on mesure la partialité de la plupart des polémiques contre Heidegger. Dans la conception « décisionniste » de Carl Schmitt, que Heidegger semble faire sienne à cette époque, le chef d’État populaire est le responsable des grandes directions, des impulsions principales. Il n’est pas qu’un prince hégélien qui met les point sur les i des décisions de son administration technocratique gestionnaire, il est le comptable des décisions essentielles, qui délègue ensuite l’exécution dans une administration responsable devant l’autorité.

Jaspers, utilisé contre Heidegger par toutes les polémiques, rapporte que lors de ce qui devait être leur dernier entretien du Troisième Reich, en 1933, Heidegger aurait accueilli sa phrase « on se croirait en 1914 » avec un sourire d’acquiescement : le malentendu était total. Mais quand Jaspers objecta que le pays ne pourrait être gouverné par un homme aussi inculte que Hitler, Heidegger répondit que la culture ne comptait plus dans ces circonstances, « regardez ses mains ! ». Mais cette phrase sur les « mains » ne signifie aucunement une divinisation de l’homme Hitler de la part de Heidegger : le corps du Führer n’est ni l’incarnation de Dieu ni « le corps sacré du Roi » au sens du médiéviste Kantorowicz. C’est le commentateur François Fédier, lecteur attentif de Tolstoï, qui a vu l’origine et le sens de cette phrase, que Jaspers (« individu » angoissé par les masses) entendit comme un signe de délire fétichiste, de régression infra-philosophique. Heidegger parle d’ailleurs de Hitler, car comme la majorité des Allemands, il distingue le Führer de ses ministres et du Parti. Les « belles mains » de Hitler désignent de façon métaphorique l’action du grand homme ! Souvenons-nous de l’expression de Péguy : « Kant a les mains blanches » c’est-à-dire pures, « mais il n’a pas de mains ». A l’époque où Heidegger prononça cette allusion un peu sibylline à la thèse tolstoïenne, réactualisée par la thèse de Weber sur le leader charismatique, celle du défenseur autoritaire de la constitution de Carl Schmitt, il parlait du sens de la décision et de l’action de Hitler dans les premiers jours du régime. Hitler n’avait sans doute pas tout à fait « les mains blanches » (Heidegger semble ne jamais avoir lu Péguy), mais ses mains n’étaient pas (pas encore) trop sales à l’automne 1933 et il agissait.

Les Discours de cette époque du Rectorat témoignent sans doute d’une volonté naïve ou risquée, légitimiste et optimiste de célébrer l’unité du peuple autour de son Chef, mais très répandue dans ces circonstances. Qu’on pense à la glorification du Maréchal Pétain en 1940 ou celle de de Gaulle en 1958. Cette confiance peut nous poser problème : nous prouvant, au-delà du cas Heidegger, qu’un « philosophe » ou un grand intellectuel peut se tromper gravement dans ses jugements sur les hommes et la politique. La pensée rationnelle devrait surtout nous mettre en face de ce fait inquiétant, anthropologique et politique : la capacité d’un génie de la communication à se faire adorer des masses pour réaliser une politique criminelle. Heidegger fut loin de tomber seul dans le panneau du charisme de Hitler : le « Führer » envoûtait les foules et hypnotisait ses auditoires. La fascination Hitler a peut-être marché un moment sur Heidegger, le philosophe en tous cas a fait un pari sur Hitler et a vu en lui une chance de renouveau radical ! Mais ne perdons pas de vue ce que cette phrase signifie à long terme et à un niveau philosophico-politique : que c’est l’action qui juge la valeur d’un chef, plus que ses intentions ou ses discours (Hegel ne dit-il pas que la vérité de l’intention c’est l’action !), il en découle le droit et le devoir de juger le chef sur ce que font ses mains.

Pour comprendre pourquoi Heidegger pouvait mettre un espoir dans le gouvernement du Troisième Reich, il faut rappeler sans anachronisme le bilan des premières années de ce gouvernement. Heidegger était soucieux du bien-être du peuple (das Volk), dans une conception sans doute élitiste de la société, de type grec ou aristotélicien, mais qui défendait le droit pour chaque membre de la communauté nationale à une place selon ses talents propres et son travail. Encore fallait-il donner aux gens la possibilité de travailler. Or Hitler réduisit spectaculairement le chômage en rendant confiance au pays. Son État, social de nom, redonna du travail au peuple comme aux jeunes diplômés au chômage, désespérés par la crise. Dirigés par des anciens combattants, des soldats, des hommes venus du peuple, dirigé par un Führer venu de la petite bourgeoisie, cet État apparaissait moins « classiste » dans la sélection des nouvelles élites : Heidegger était fils de tonnelier sacristain et souhaitait une société méritocratique plus égalitaire. Il ne voulait pas la simple restauration de la société d’ordres héréditaires et de classes de 1914 et cela le distingue de la droite nationaliste monarchiste des Junkers (aristocratie terrienne légitimée en caste militariste). Sur ces points, le nouveau régime lui paraissait une voie proprement « allemande » (ni individualiste bourgeoise à la française ni égalitariste communiste) de communauté organique proche des thèses de Fichte et Hegel. E. Faye sur-interprète donc la notion de Volk et le sens de l’adjectif völkisch, en les ramenant au sens racial nazi, alors que ces notions ont une longue histoire dans le romantisme allemand auquel Heidegger se rattache ici.


Ses succès sur le plan international apparaissaient comme « miraculeux » Le chef charismatique « providentiel » incarna donc un moment pour Heidegger aussi, l’idée d’un État hiérarchisé, autoritaire, respecté à l’extérieur (les vainqueurs de 1918 lui accordèrent ce qu’ils n’avaient pas donné à la république de Weimar et durent accepter la fin du Diktat de Versailles). L’immense majorité des Allemands célébra le « génie » de Hitler sur la scène internationale, comme Goebbels dans son journal après chaque coup de bluff réussi devant les ministres des démocraties occidentales. François Fédier rappelle opportunément que le discours aux étudiants où se trouve la phrase « scandaleuse » sur le Führer voie/voix de l’Allemagne, « sa loi présente et à venir » appelle les étudiants à voter le retrait de la SDN impuissante et injuste née des traités de Versailles, et que les discours pacifiques de Hitler à cette époque, demandant l’égalité de traitement pour l’Allemagne, suscitèrent l’admiration des démocrates et d’autres philosophes (notamment de gauche : le radical-socialiste Alain, le néo-socialiste Marcel Déat, etc.). Ce contexte systématiquement « omis » par les polémistes change beaucoup de choses dans l’interprétation ; il devient au moins beaucoup plus douteux que Heidegger ait été un fanatique du nazisme comme mouvement nationaliste revanchard.


Tout cela créé le mythe de son « génie », mythe dans lequel Hitler lui-même s’enferma. Le chef charismatique « providentiel » était adoré par son peuple comme le prouvent les plébiscites de Hitler (les référendums et l’élection du président par le peuple sont interdits en RFA par la Grundgesetz – la loi fondamentale - depuis cette époque, comme en France de 1871 à 1958 pour les mêmes raisons), et même s’ils sont sujets à caution, du fait des moyens de pression et de propagande du régime : les voyageurs étrangers notent l’hystérie et l’enthousiasme de beaucoup d’Allemands.



Après l’engagement, le dégagement ? Ou l’entêtement nazi ? 1935-1945 ? … 1976 ?

Le rectorat Heidegger aura duré un an. La première année du gouvernement Hitler, un gouvernement de coalition du NSDAP et des nationaux-allemands (des conservateurs), sous la présidence du Maréchal von Hindenburg, garant de la continuité républicaine et de la Constitution. Hitler est à cette époque seulement Chancelier du Reich avec plein pouvoir de son cabinet pour quatre ans, révocables et sous le contrôle du Président du Reich. Il continue de partager sa vie entre enseignement « en bas » et retraite méditative « en haut » pendant tout le Troisième Reich. Que Heidegger n’ait pas été un résistant au sens où le furent les Scholl et les membres de la Rose blanche décapités en février 1943 ou les comploteurs de juillet 1944 (cercle Goerdeler et amis de Stauffenberg), c’est assez clair. Que le nom de résistant ait été galvaudé en Allemagne comme en France après 1945, également. Mais si on étudie le parcours de Heidegger comme sujet allemand, professeur et penseur de 1933 et 1945, il faut considérer la possibilité qu’il n’ait pas été le « nazi typique » voire un fort mauvais national-socialiste et ce, dès 1933 !
Point capital : Heidegger n’est pas longtemps considéré comme un « philosophe nazi ». Sa démission du Rectorat déconcerte et déçoit le NSDAP.


Même à l’étranger, si des rumeurs courent, surtout chez ceux qui détestent son genre de philosophie « irrationaliste » et typiquement allemande (obscure), on ne le cite jamais comme un théoricien du nazisme. On critique seulement son romantisme ésotérique, son goût des origines, de l’enracinement allemand, son mépris des sujets modernes, bref on y voit un esprit un peu « Blut und Boden ». En même temps, au Congrès Descartes de 1937, Emile Bréhier, nullement suspect de sympathie pour le nazisme, s’étonne de l’absence de Heidegger dans la délégation allemande envoyée à la Sorbonne. O. Scheid, agrégé et germaniste français, dans son livre de 1936 L’Esprit du IIIème Reich (Perrin), parle des fondateurs de la NSDAP (Drexler, Dietrich, etc.) et étudie devant son public français Mein Kampf, la pensée de Rosenberg, celle de Goebbels, l’anthropologie sociale et raciste d’Eugen Fischer. Heidegger en 1936 ? Il faut croire qu’il a été bien discret. Quand de 1934-1935 à la veille de la guerre, le professeur Edmond Vermeil, éminent germaniste, démocrate anti-raciste, critique sévère du pangermanisme, fait ses leçons sur la Révolution allemande dans l'amphithéâtre de la Sorbonne et en publie (1937, 1939) les cours pour le grand public cultivé, recueillant la critique admirative de la revue Esprit, il parle de Thomas Mann, de Spengler, de Keyserling, de Jünger, de Rathenau, de Hitler et d'idéologues nazis patentés (Darré, Ley, Goebbels, etc): de Heidegger, point! Je renvoie le lecteur à cet ouvrage encore très instructif (Doctrinaires de la Révolution allemande 1918-1938 , NEL 1948) et il ne le rajoute point à la liste lors des rééditions (1948). On y trouve en revanche Alfred Rosenberg, le "philosophe" germano-balte ("Allemand-ethnique") auteur du Mythe du Vingtième Siècle, bible avec Mein Kampf de l'idéologie du Troisième Reich.


Toute histoire de la philosophie sous le Troisième Reich montre clairement que Rosenberg exerce ce magistère en raison de son Mythe du Vingtième siècle (livre que Hitler n’avait peut-être pas complètement lu, mais qui, d'après ce qu'il en avait lu en le feuilletant, lui semblait seul exposer la doctrine nazie correcte avec Mein Kampf) et que son racisme est l’idéologie officielle du Parti et de l’État ! Quand on lit les discussions de Rosenberg avec le psychiatre américain Goldensohn, dans Les Entretiens de Nuremberg (traduction française et 1ère édition, Flammarion, 2005), on n’a aucun doute au sujet du biologisme du « philosophe » majeur du Reich. Les procès-verbaux de ces mêmes entretiens avec les accusés du procès de Nuremberg montrent aussi que les seuls philosophes allemands cités sont Fichte et Hegel ! Quant à Eichmann, il invoquera Kant (cf. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal) ! point de Heidegger. Heidegger ne mérite pas le titre de philosophe nazi ou d’inspiration du nazisme réel pour ses chefs ! Evidemment, pour E. Faye, c'est seulement un effet de la jalousie mutuelle des philosophes nazis. Etrange philosophe nazi que personne dans "son parti" ne tient pour un idéologue digne d'attention!

Reste à invoquer des pseudo-indices comme le fait que Heidegger ne quitte pas le Reich. Non-juif, Heidegger n’a aucun besoin vital de fuir (certains Juifs, les anciens combattants par exemple, restèrent d’ailleurs en assurant le pouvoir nazi de leur dévouement à la patrie et de leur fidélité au gouvernement) ; patriote (il se dit « national » dans un sens pacifique mais pas « nationaliste »), d’esprit communautaire et social, il continue d’adhérer sincèrement au principe d’une refondation « nationale et socialiste » non-marxiste voire anti-marxiste. Et puis, sa vie est d'enseigner la philosophie. défaut sans doute très intellectuel de l'intellectuel tout à son œuvre historique dans sa "tour d'ivoire". N'ayant pas fui entre 1933 et 1939, il doit bien rester en Allemagne pendant la guerre … et la politique d’extermination, quand l’Europe entière est soit occupée, soit pro-allemande.


Mais quel travail occupe donc Heidegger alors ? Pour E. Faye, Heidegger n’a quitté le Rectorat que par paresse ou ennui, est resté lié à ses lieutenants profondément nazis, dont Wolf, et continue de théoriser le racisme de combat. Il prétend nous révéler cette sombre page de la vraie histoire de Heidegger, qui n’appartient pas d’ailleurs, dit-il, à la vraie philosophie ! Avant Emmanuel Faye, on avait tenté de pointer des traces ou des tendances antisémites dans les écrits. Désormais c’est d’une furie raciste et exterminationniste qu’il faudrait parler, à lire les chapitres sur cette période. Heidegger pense la sélection raciale, de concert avec Carl Schmitt et divers noms de l’eugénisme nazi ! Avec Schmitt et Bäumler (nazi nietzschéen, qu’on croyait éloigné de Heidegger, mais qui aurait été très proche de lui), il travaille pour légitimer la Shoah dans l’espace vital allemand au service de la volonté de puissance allemande : l’obsession de la guerre chez Heidegger. Faye veut nous offrir des preuves dans le texte mais il ne comprend rien aux textes qu’il cite !


Crime de patriotisme : déjà en 1934, Heidegger dit « la guerre n’a pas encore pris fin » (E. Faye, p. 134-135), signifiant que l’état fixé par Versailles en 1918 n’est pas le destin éternel de l’Allemagne. Faye est très choqué d’un patriotisme qui était très répandu chez les intellectuels entre 1914 et 1918. On sait d’ailleurs que les intellectuels de droite allemande n’avait pas digéré la défaite. Mais E. Faye ignore que la majorité du peuple allemand n'a jamais accepté l'imputation à la seule Allemagne des responsabilités pour la déclaration de guerre de 1914-1918. Le mouvement socialiste n'avait-il pas proposé très vite une paix blanche entre les puissances capitalistes, certes pour sauver la vie des paysans et des ouvriers servant de chair à canon, mais aussi estimant les responsabilités partagées? On peut relire d'ailleurs à ce sujet les positions de plusieurs autorités social-démocrates européennes (le Géorgien Tseretelli, l'Allemand Kautsky ou l'Autrichien Otto Bauer par exemple) jugeant iniques le Diktat des Alliés. Un inquisiteur humaniste aussi exigeant qu'E. Faye devrait aussi savoir que Bergson en qui il exalte (à la fin de son pavé) le vrai humaniste alla plaider l’entrée en guerre des États-Unis auprès de la France pendant la Première Guerre mondiale et écrivit des textes contre la philosophie allemande qui ne l’honorent pas.
De même, il est ridicule de reprocher à Heidegger d'avoir fait pendant le Rectorat un hommage au héros des nazis, Leo Schlageter, en le présentant en modèle de l'engagement patriote pour la jeunesse, car Schlageter n'était pas nazi, mais officier chrétien, engagé dans les corps francs nationalistes certes, mais pour empêcher la révolution bolchévique en Allemagne (la SPD était alors preneuse!) puis dans la Ruhr, avec la complicité tacite du gouvernement légal du Reich de Weimar, pour mener des actions anti-françaises (du "terrorisme") lors de l'occupation par les troupes de Poincaré en 1923 de ce bassin industriel vital pour l'économie allemande. Or l'autorité militaire française demanda à Poincaré la grâce de cet homme d'honneur, très courageux. Rappelons qu'il fut fusillé à genoux, pour l'humilier et lui dénier le titre de combattant régulier ! Rappelons que le porte-parole de l'Internationale léniniste Radek rendit hommage à Schlageter. Sur cette question, je renvoie ceux qui lisent l'allemand au beau livre (encore un grand livre à traduire) de Hannsjoachim Koch, Der deutsche Bürgerkrieg. Eine Geschichte der deutschen und österreichischen Freikorps (La guerre civile allemande: une histoire des corps francs allemands et autrichiens) édition Antaios 2002. Que Heidegger ait donc salué (E. Faye, pp. 108, 130 et 495) en Schlageter un fils d'Allemagne, idéaliste, prêt au sacrifice, n'a donc, même en 1933, aucun caractère clairement nazi.


Comme Heidegger voit dans la guerre un des possibles, une des situation-limite de l’existence nationale et un moment de vérité sur l’adhésion des citoyens à leur État, une forme tragique de résolution des conflits de souverainetés (Hegel), quand Heidegger indique que la motorisation de la Wehrmacht est un événement métaphysique, Faye croit y voir une exaltation du militarisme expansionniste au moment où l’armée allemande commet des atrocités sur certains fronts (toujours l’amalgame), alors que cette expression frappante et pédagogique doit être comprise dans le cadre d’une pensée de l’actualisation dans la réalité historique d’inventions rendues possibles par le parachèvement de la « métaphysiques » dans l’étance de la Technique (c’est précisément toute la méditation qui commence après le Rectorat). Il est difficile de croire qu’un maître de conférences en philosophie formée en France et qui se plaint de l’hégémonie de l’école heideggerienne dans l’enseignement français puisse ignorer l’importance centrale de la pensée de la technique et de l’essence de la technique chez Heidegger. S’il ne la connaît pas, on renvoie E. Faye aux célèbres Essais et conférences et particulièrement à « Die Frage nach der Technik » (La question de la Technique). Ce qui face au déploiement de la technique au vingtième siècle, repose la question du sens de l’engagement de Heidegger, de ses motivations authentiques bien comprises et des raisons de son éloignement du nazisme. Pour la compréhension de la position de Heidegger sur le nazisme et du lien que le philosophe établit entre sa distance et l’effectivité du Troisième Reich, mieux vaut lire Silvio Vietta Heidegger critique du national-socialisme et de la technique que le « livre » d’E. Faye. Toutefois E. Faye d’un côté se sert rapidement de Vietta pour introduire du doute sur la datation de certains textes et suggérer des réécritures tardives de textes infâmes de l’époque hitlérienne après 1945, de l’autre, il signale perfidement que l’excellent livre de S. Vietta a été traduit et édité (à qui la faute, si c’en est une ? il faudrait plutôt lui rendre grâce de faire son travail avec déontologie !) par un éditeur d’extrême-droite (Pardès). Quant à nous, c'est souvent chez de petites maisons honnêtes, que la publicité, le commerce de masse et les publicistes à la mode tentent d'asphyxier, que nous avons trouvé les plus nobles manifestations du courage de publier et de la conscience professionnelle de l'authentique éditeur.

Un mauvais pédagogue ? Un lecteur nul de Hegel ?

Mais au fond, pourquoi s’émeut-on du procès Heidegger ? Ce pseudo-philosophe a été mystérieusement sur-estimé depuis soixante ans en France ! Heidegger est ainsi tellement irrationaliste qu’il déforme à sa guise les auteurs. On l’a vu : nombre des accusations et des interprétations délirantes de Faye2 sont basées sur des ignorances fort inquiétantes de la part d’un enseignant de philosophie de notre époque. Que dire quand il s’agit de l’auteur d’un livre consacré, paraît-il, à la compréhension de Heidegger ! Or, notre talentueux auteur ne manquant décidément jamais de toupet, c’est E. Faye qui donne à Heidegger des leçons de pédagogie, de sérieux académique et d’attention au sens des textes et des oeuvres! Se basant sur des notes de cours, il prétend prouver que Heidegger était un mauvais professeur, qui ne comprenait rien à certains de ses sujets de cours, par exemple sur la dialectique chez Hegel ! Ici il s’agit d’un pur mensonge ou si on préfère d’une grossière exagération à partir de quelques notes. Tous les témoignages de ses meilleurs étudiants, Gadamer, Biemel, Hannah Arendt, Elisabeth Blochmann, même Karl Löwith et plus tard les membres du séminaire du Thor, s’opposent à cette assertion de Faye. Ces étudiants exemplaires, dont la plupart firent une brillante carrière universitaire ultérieurement, reconnaissent tous l’extraordinaire talent pédagogique dont les cours et les séminaires était l’exercice même de la pensée la plus rassemblée, se donnant dans son propre mouvement en public. Et même en admettant que ce cours sur Hegel ait été réellement bâclé, ne savons-nous pas qu’on ne peut juger un professeur sur ses « jours sans » ? Je me demande si les cours de M. Faye sont toujours admirés de ses étudiants! C’est d’ailleurs sans importance au regard de l’enjeu pour l’Histoire de la philosophie et de son enseignement, en France ou dans le monde.


Heidegger ignorait si peu la pensée de Hegel qu’il la travaillait depuis presque vingt ans au moment des séminaires incriminés ! Il avait critiqué « le système du catholicisme » (le thomisme officiel) à la fin de la Première Guerre mondiale pour son manque de thématisation de l’historicité et son accès simpliste à la Philosophia perennis. La notion cardinale pour Heidegger à cette époque est l’effectivité, qui va donner lieu chez lui à la « facticité » de l’existence finie du Dasein. Faye semble même ne pas comprendre qu’un philosophe soucieux de l’historicité et de l’action de l’État dans le présent toujours déterminé (de 1918 à 1945, un présent de crise pour le peuple allemand) mette Hegel à son programme pour en actualiser la pensée. (Sous l’influence de la Lebensphilosophie, de Dilthey et en partie du néo-kantien Rickert, Heidegger prétendait pendant la Première Guerre mondiale « fluidifier » la pensée des grands auteurs du passé pour les rendre visiblement actuels, en faire nos contemporains.) Ainsi fallait-il interroger Hegel comme une source du décisionnisme (voir Kervégan sur Schmitt). Ce que Faye, en gros ignorant, appelle confondre politique et philosophie !


Mais n’est-ce pas Hegel lui-même qui voulait faire de sa pensée la théorie de l’État organique conscient de porter un Volksgeist et d’incarner un intérêt national jusque dans la guerre ? Hegel n’accepta-t-il pas consciemment le poste de professeur officiel à l’université de Berlin ? D’éminents historiens (comme Eric Weil) ont certes critiqué les raccourcis de la polémique anti-hégélienne (Dr Faye s’inscrit dans une longue tradition de publicistes polémiques) sur l’État hégélien et sa politique totalitaire, proto-nazie ou proto-stalinienne. Il n’empêche, Hegel n’était pas un démocrate ni un libéral parlementariste et sa pensée a bien une dimension « totalisante » au sens où l’État est pour lui le plus haut niveau d’organisation socio-politique humaine (il ne croit pas à un État mondial), d’où sa légitimation relative et tragique de la guerre, nécessaire entre communautés réelles forcément opposées sur leurs intérêts vitaux à certains moments. Une application de l’idée de finitude (de la terre, des ressources, des avantages géostratégiques, etc.) à la politique. Le Führer devenait logiquement le prince hégélien, incarnation physique du symbole de l’intérêt et de l’unité nationale sous l’État (forme historique modulable) et en vertu de l’imprédictibilité de l’Histoire, l’homme de la décision concrète en situation. Si Heidegger n’est pas aussi étatiste que les « fascistes », sa pensée à cet égard se rapproche de celle d’un philosophe actualiste comme Gentile, un des meilleurs connaisseurs de Hegel et de Marx (ex-disciple du libéral Croce) et un (assez bon) ministre laïque de l'instruction de Mussolini, que même Lénine admirait pour sa puissance philosophique.


Les cours et les séminaires de Heidegger après le Rectorat, notamment pendant son travail sur Nietzsche à partir de 1936, montrent une hostilité à la récupération nazie du « dernier philosophe allemand », comme il l’appelle. Cette récupération, il l’impute à Alfred Bäumler, professeur d’histoire de la philosophie allemande dont il recommande à l’occasion tel ou tel texte, philosophe lui-même et membre de la NSDAP, qui se rallie au biologisme raciste que l’idéologue du régime, Alfred Rosenberg, promeut, pendant que Goebbels en est la voix « populaire ». Heidegger, qui avait écrit à Jaspers, pour le féliciter de son travail sur Nietzsche, et s’accorder avec lui sur la réfutation du « grossier biologisme », parfois présent chez Nietzsche (une impasse de sa pensée), mais réducteur (Nietzsche lui-même cherche une autre voie et son philosémitisme, sa francophilie, son goût du monde latin, etc. montrent un refus du nationalisme allemand raciste et xénophobe). Cette méditation avec Nietzsche et contre lui (habitude heideggerienne, comme il le montre dans Être et temps, où il pense avec et contre Dilthey, un dépassement de son historicisme relativiste de Lebensphilosophie) est au départ d’une explication avec soi-même et avec les tâches de la pensée pour Heidegger et notamment d’une problématisation de l’essence de la technique. A la même époque, il manifeste une hostilité croissante envers le régime, envers sa politique utilitariste et pragmatique soumise au prestige de la technique et de la conception du monde naturaliste qui fait fusionner darwinisme (social), matérialisme ontologique et politique de formation spécialisée à court terme (au mépris des humanités): le nihilisme ! L’Université est sacrifiée, elle qui certes allait mal avant 1933, ayant perdu ses repères fondateurs et son sens, celui d’être le lieu vivant de l’unité du savoir avant la division des disciplines, grâce à la philosophie, pensée problématisante de l’originaire et des fondements.

Le nihilisme suite : Contre Descartes et le sujet ?

Autre exemple de l’ambiance nazie de cette pensée démoniaque : Heidegger serait anti-humaniste et ennemi du « sujet » libre, de l’individu exerçant rationnellement son jugement, n’aurait rien compris à Descartes, qui est le héros de l’auteur. On reconnaît le lieu-commun des néo-cartésiens, néo-kantiens et « rationalistes » depuis 1945. Le dernier usage avant Faye se trouve chez Ferry et Renaut dans La pensée 68, ouvrage dirigé contre les heideggeriens français, principalement contre Derrida et Baudrillard. Paradoxe : Faye soucieux du sujet, ne cesse de réduire Heidegger à un épiphénomène de la Substance «nazisme » : quand ça parle en Allemagne de 1933 à 1945, Heidegger a frappé ou son inconscient s’est trahi.


On s’indigne d’abord que la pensée commence selon Heidegger dans l’humeur (Die Stimmung), plus précisément dans une disposition à la fois de l’esprit et de l’« âme », méconnaissant que d’autres ont parlé du cœur et du sentiment. Cette idée de Heidegger est liée à son analytique du Dasein, à une anthropologie. Il ne s’agit nullement de dire que penser consiste à se livrer au sentiment, mais d’indiquer, ce qui est évident, que l’homme tire sa motivation de l’Être-au-monde qui le détermine sur des modes affectifs et que l’angoisse de son être (Sorge, souci pour soi-même) l’éveille au sens de sa finitude et du monde. Si une pensée raisonnable et rigoureuse se fait jour, c’est par suite de motivations « irrationnelles », émotionnelles. On y reviendra. La « raison » telle qu’elle est théorisée et normée, est une construction moderne, artificielle. L’homme n’est pas un sujet pur abstrait, mais un vivant d’une vie qui est ouverture à l’Être dans le questionnement sur le fait d’être ainsi et non autrement : car, pour Heidegger, « le questionnement est la (seule forme possible de) piété de la pensée ».


On peut discuter Heidegger, même juger son rapport à la pensée française insuffisant ; il a pourtant lu de près Descartes, La Fontaine (opposé au mécanisme), Ravaisson et Bergson. De grands absents, certes, Montaigne, Rousseau, Voltaire, Comte. Soit. Mais il se focalise sur de grands « moments » de l’Histoire occidentale et nul ne mettra en cause la prééminence à ce titre de Descartes. Sa vision de Descartes en métaphysicien de la physique de Galilée (l’Être devient une étendue calculable qui relève des mathématiques ou de l’esprit qui la conçoit adéquatement, adaequatio rei et intellectus) est difficilement contestable et rejoint la pensée de Husserl, le fondateur de la phénoménologie et le maître « juif » de Heidegger ! Quant à la critique du sujet cartésien, elle traverse la philosophie depuis Descartes ! Le romantisme allemand est-il « nazi » ? Il faudrait dépasser les lieux-communs à l’emporte pièce du genre « Descartes c’est la France » (et donc la liberté). (Avec tout le respect dû à un grand professeur spiritualiste – que nous admirons toujours - comme Ferdinand Alquié, et dont les leçons de Sorbonne donnent d’ailleurs sur le rapport à Galilée raison à Husserl et Heidegger, la philosophie n’est pas vouée à revenir à Descartes.) Et surtout, si utile que puisse être la compréhension de Descartes, c’est manquer d’ambition pour la philosophie que la réduire à la répétition érudite des positions cartésiennes comme si elles ne posaient pas un certain nombre de problèmes. Heidegger fait violence aux textes parce qu’il les soumet à son Eros propre qui est l’appel de la question de l’Être. Cette violence interprétative, herméneutique n’a rien à voir avec une déformation gratuite de Descartes, un symptôme de nihilisme déshumanisant ou un dénigrement nationaliste anti-français. Même Sartre, plus cartésien que Heidegger quant à l’autonomie du sujet, et auteur du fameux L’Existentialisme est un humanisme (1945) – auquel Heidegger répond partiellement avec sa Lettre sur l’humanisme, se méfiait des idéalisations de la liberté du sujet comme de l’anhistoricité d’un spiritualisme néo-cartésien.


Oui, mais Descartes, ce n’est pas seulement la France et la liberté intérieure ou la raison, c’est aussi la libération de l’homme par la science et la technique, ce que Heidegger ne saurait supporter ! Preuve de nazisme, Heidegger aurait selon E. Faye exalté la technique tant que le nazisme triomphait et serait tombé dans l’obscurantisme anti-technique à partir des défaites de Hitler ! Or tout lecteur sérieux sait que Heidegger a critiqué la Technique dès ses cours sur Nietzsche, dès la fin du Rectorat, avant la guerre et qu’il a toujours essayé de concevoir un rapport équilibré à la nature sans rejet de la science et de la technique, en soulignant l’origine cartésienne (sur le plan métaphysique) du projet de domination absolue de la nature. Que ce projet soit illusoire et dangereux est aujourd’hui une banalité !
L’obscurantisme dans la peau ? Le goût de l’archaïque et du barbare ? Quant au fait que Heidegger se complaise dans la pensée obscure des présocratiques, refusant le soleil de la raison platonicienne, autre vieux procès caricatural, la vérité est qu’il cherche à comprendre comment naissent la philosophie et la tradition occidentale avec leur recherche de l’origine absolue des choses (accuse ultime, fondement) et leur pente au systématisme. Pour Heidegger, le fond de l’être est abyssal. Sa conception historiciste de la métaphysique (qui a joué un rôle dans l’histoire ultérieure de la philosophie et des révolutions cognitives) s’allie à une méditation encore ignorante de son but (« Chemins qui ne mènent nulle part » ou « de traverse » en quête de la lumière d’une clairière, die Lichtung) portée par un souci de dépassement du « nihilisme » (la disparition du sacré).

La preuve par les vacances

Pour E. Faye Heidegger est un si bon serviteur du régime qu’en 1943 il a droit à des vacances en Alsace (Faye suppose aussitôt qu’il y a rencontré un de ses anciens étudiants devenu logiquement nazi !) et qu’on donne du papier à l’éditeur pour publier ses livres. Le régime aux abois a surtout besoin de lui pour le Volkssturm, la levée en masse orchestrée par Goebbels. Or les professeurs sont souvent dispensés de ce service militaire et civil exceptionnel pour les jeunes et les vieux. Et c’est parce qu’on l’estime le plus inutile des professeurs en 1944 qu’il est mobilisé pour la « levée en masse » comme terrassier !


En 1945, Heidegger est soumis à une enquête et suspendu, où semble-t-il, des réactions de survie de collègues inquiets pour leur propre dossier lui valent des accusations mensongères. Jaspers un moment troublé rend un rapport défavorable à Heidegger, sans mesure d’ailleurs avec les accusations ultérieures : il s’agit presque d’une condamnation de philosophe concernant ce qu’il voit comme l’obscurité enthousiasmante et dangereuse de la pensée de Heidegger. Ce dernier est obligé de se faire conférencier un moment et ne réintègre l’université (avec le soutien de Jaspers un peu revenu de ses sentiments de 1945) que pour être mis à la retraite (tout de même comme professeur honoraire en 1951). C’est le début de sa célébrité en France.


En Allemagne, où il donne des conférences aujourd’hui fameuses et canoniques, il est suspect et sent le soufre. C’est que Heidegger, s’il reconnaît avoir commis une grave erreur de jugement (Irrtum) en 1933, s’il s’excuse auprès de Jaspers en 1950 (cherchant à renouer avec lui) pour avoir contribué directement ou indirectement à la mise en place du nazisme la première année, un régime qu’il rejette avec horreur, ne consent pas à se reconnaître coupable de quoi que ce soit depuis 1934 et rejette les accusations formulées contre lui en 1945 par des collègues qui eurent gain de cause auprès de la commission d’épuration. Il refuse encore plus de faire de sa philosophie une pensée intrinsèquement nazie ou ambiguë par rapport aux horreurs du nazisme, qu’il a qualifiées de nihilistes ! N’étant pas audible dans le contexte de pression et d’accusations explicites ou implicites de l’époque, il préfère se consacrer à son travail pour ses lecteurs et au dialogue avec des auditeurs respectueux. C’est ce qu’on appellera (l’expression est du très médiocre analyste R. Minder) de l’extérieur « le silence de Heidegger » : non seulement coupable d’engagement en 1933, mais incapable de repentance en 1945. Façon de suggérer le lâche embarras et la fuite devant une terrible responsabilité passée, preuve supplémentaire donc du nazisme d’autrefois, signe peut-être d’une incapacité à lui faire face et à mettre profondément en question les bases du nazisme dans sa pensée. Heidegger a la fierté et la dignité de son travail et n’accepte pas d’être l’accusé préféré, le bouc-émissaire de la « culture allemande ».


Mais pour E. Faye, ce fameux « silence » arrogant ou gêné qui n’a jamais existé que pour les imprécateurs qu’il continue, traduit une obstination de nazi incurable. Le comble est atteint quand Faye accuse Heidegger de persévérer par la dénégation de ce qui s’est passé (le Négationnisme maintenant !), et qu’il va jusqu’à affirmer que Heidegger priverait les morts de la Shoah une seconde fois de leur statut d’humain et leur dénierait le respect élémentaire dû aux assassinés (preuve d’un antisémitisme indécrottable, le retour du refoulé nazi bien sûr) dans un texte où Heidegger avec un pathos pudique signale que les morts des chambres à gaz ont été privés d’une mort humaine parce que traités en matériel pour usines à cadavres ! Et quand Heidegger, dans cette conférence fameuse sur la conception instrumentale de la Technique (La Question de la technique, dans Essais et conférences, TEL Gallimard) et son essence d'Arraisonnement général appuyée sur la pensée du physicien Heisenberg, déplore le saccage de la nature et pointe, dans sa conférence de Brême Le Dispositif de 1949, entre autres phénomènes de perte du sens de notre humanité l’agriculture industrielle (qui traite l’animal et le végétal en pur stock de ressources consommables) à côté des camps de la mort qui se multiplient dans le monde au vingtième siècle, on peut rejeter cette analyse mais non comme Faye, en dénonçant une relativisation de la prétendue responsabilité personnelle de Heidegger dans l’extermination.


E. Faye met aussi en cause l'indécence de cette comparaison, qui relativise l'extermination des hommes, et cela prouverait un coupable manque de compassion et de sens de la valeur de l'humain, typique du nazisme. Il est donc impossible moralement et intellectuellement, si on comprend bien, de comparer Auschwitz à quoi que ce soit, sinon peut-être à d'autres génocides. Le crime de Heidegger serait de mettre en cause la dégradation spirituelle profonde de notre rapport à la nature et au vivant comme un phénomène lié et porteur de graves crises, déjà visibles. Or … un autre philosophe, Américain, écrit le 14 juillet 1953 ceci: "Des miles et des miles de villas luxueuses construites avec l'argent qui a été gagné de la destruction culturelle. On peut voir comment un monde périt: un racket apocalyptique qui peut seulement être comparé à Auschwitz." Et de quoi parle-t-il donc ce dangereux relativiste? Du saccage de la côte californienne par l'urbanisation ignoble de Los Angeles ("a dreadful city"), de la spéculation foncière et immobilière des promoteurs et du mauvais goût architectural et esthétique des célébrités du cinéma (Hollywood, Beverley Hills), de la culture de masse abrutissante de "loisirs" (un thème du "réactionnaire" Etienne Gilson aussi) et de l'extinction des Indiens de Californie (thème de Lévi-Strauss à propos des génocides discrets des indigènes autochtones dans la démocratique Australie, "alliée" membre du Commonwealth, signataire de la Charte de l'Atlantique en 1941). Qui donc ose ces comparaisons? Eric Voegelin (1901-1985), émigré autrichien, anti-nazi échappé de peu à la Gestapo en 1938 après l'Anschluss, un des grands philosophes politiques américains du vingtième siècle avec Leo Strauss. (Monika Puhl, Eric Voegelin in Baton Rouge, Wilhelm Fink Verlag 2005, p.113).


Or si on se choque ou si on feint de se choquer de ces comparaisons, a-t-on essayer d'entrer dans la pensée de Heidegger, au lieu de le juger à l'aune de dogmes extérieurs qui limiteraient la réflexion? Car Heidegger n'a nié aucun fait, il a pensé des phénomènes nouveaux dans le cadre d'une interprétation globale, certes peu rassurante, du sens de l'époque, qui massacre l'humanité "en progrès" à coups de guerres mondiales rapprochées, de génocides, d'abattages en masse du vivant, raye des villes à coups de bombes incendiaires ou atomiques, soumet toute vie à la science sans soumettre l'homme à la sagesse. "Mais il est une question qui n'arrive jamais trop tard: c'est celle qui demande si nous prenons expressément conscience de nous-mêmes comme de ceux dont le faire et le non-faire sont partout, d'une manière ouverte ou cachée, pro-voqués par l'Arraisonnement". (La Question de la Technique, TEL, p.32). Visiblement, avec E. Faye et ses amis, la route reste longue avant un commencement de questionnement sérieux sur les maladies de la "raison".


A force d'interdire les questions gênantes qui défient l'opinion (celles qui conduisirent peut-être Socrate à un procès en "perversion intellectuelle et morale et à la mort), il se pourrait que nous avancions très "démocratiquement" vers des désastres que nous aurons mérités, "collectivement", en tolérant cet étranglement de la philosophie. "Le désert avance" (Nietzsche). Mais au fait, on croyait qu'on avait vaincu les totalitarismes pour imposer le respect scrupuleux de la liberté de penser!


Politique de Heidegger

Il ne s’agit pas en critiquant les très graves déformations d’E. Faye d’exclure des études la pensée politique de Heidegger ou de nier qu’elle s’est identifiée à un socialisme national pendant les années trente. Mais étudier « le national-socialisme de Heidegger » entre 1933 et 1945 (et il y a lieu de l'étudier), c’est d’abord revenir aux textes, les replacer dans le contexte double de l’époque et de l’œuvre, ressaisir le sens et les intentions, même si on peut se poser la question de l’impact du ralliement apparent, même s’il fut très court et partiel. Il faut surtout se poser la question du rôle de cette expérience dans l’évolution de Heidegger, sur la base de ce que dit l’œuvre. Plus profondément, cette question nous ramène à la matrice des engagements et des « dégagements » (Heidegger sait se retirer des fonctions officielles, de toute activité liée au Parti, dès 1934, puis de plus en plus dans l’exil intérieur et dans un enseignement critique).


Ce qui est étrange, c’est que la pensée politique de Heidegger commence à apparaître plus clairement aux esprits attentifs et que même des dictionnaires de philosophie savent en donner des esquisses au public étudiant. D’abord la matrice philosophique fondamentale liée à Être et temps (cf. le texte essentiel, oublié de E. Faye, comme tant d’autres, de Jean-Édouard André, Heidegger et la Liberté. Le projet politique de « Sein und Zeit », L’Harmattan, 2001). Si l’engagement de 1933 a un rapport avec ce livre, c’est qu’il pose les questions et indique des orientations qui rendent possible un engagement actif, prudent, pour une réforme profonde de la culture, de l’enseignement et de la philosophie en Allemagne, sur fond de sens de la communauté historique de destin (les peuples).


La pensée de Heidegger est d’abord une étude historico-critique de l’ontologie. Ses adversaires (ceux d’une grandeur historique certaine, avec qui et contre qui il pense) sont les représentants de la Modernité : modernité cartésienne du subjectivisme d’abord, qui malgré le blocage « psycho-historique » dans le réalisme et le dualisme chez Descartes, mène logiquement, pour le lecteur rétrospectif, au déploiement des possibles de l’empirisme et du rationalisme et de là à la synthèse du Sujet transcendantal de Kant. Descartes n’arrive pas à penser les conséquences ultimes de son recentrement sur le Cogito subjectif (d’un sujet non-individuel, sujet de la science, par la méthode), mais bouleverse tout l’équilibre de la scolastique dès longtemps en crise (il suffit de lire le De Regno de Thomas d’Aquin pour s’en rendre compte) et ouvre une nouvelle époque de la pensée : le Moderne. Il ne peut pas penser le monde du sujet comme un monde de phénomènes relatifs bloquant l’accès à une ontologie grecque (Dieu lui sert facilement de caution de vérité pour les sens).


Autre "adversaire" : l’Idéalisme allemand, né des problèmes du kantisme. Pour Heidegger, Hegel est l'héritier de la métaphysique. Mais son système est un leurre dévastateur, une forme du nihilisme en ce qu'il prépare la réduction de l'humanité en élément inclus dans le tout moniste d'une substance. En ce sens, la critique est proche de celle de Kierkegaard. Mais si Heidegger refuse de se présenter et de se laisser présenter en kierkegaardien, c'est qu'il ne se focalise pas sur l'individu opposé au système. Certes il partage avec Kierkegaard l'insistance sur la liberté, mais cette liberté se détache complètement de la question de l'être chez le théologien protestant danois et sur la prédestination divine; c'est pourquoi quand Heidegger est invité à parler de Kierkegaard au colloque de l'UNESCO, il étonne (et choque un peu) l'assistance en ne prononçant jamais le nom du héros de la journée. Non pour bafouer la mémoire du penseur, mais parce qu'il n'a rien à dire de Kierkegaard qui ne soit le rappel de sa différence avec lui, malgré sa réputation d'existentialiste. La liberté est elle-même une liberté pour la vocation à la question de l'être. Aussi préfère-t-il méditer sur Schelling et son traité sur l'essence de la liberté humaine. La critique marxiste y a vu une preuve du caractère réactionnaire de Heidegger, héritier nihiliste athée du catholique conservateur Schelling, héros de l'idéalisme clérical monarchiste de l'Université de Munich, appelé à Berlin en 1832 pour succéder à Hegel et stopper la contagion de l'idéalisme révolutionnaire.

 

Mais cette vision est prisonnière d'une coupure historique (droite-gauche) discutable pour juger de l'intérêt de Schelling! Engels fut un auditeur attentif et respectueux de ce grand professeur et grand penseur. Il vit dans Schelling un critique pertinent du déterminisme hégélien. Que Marx et lui soient tombés dans le matérialisme naturaliste est une autre affaire, qui ne suscite de Heidegger que l'analyse historique et un jugement défavorable. Ce que Schelling incarne, c'est l'idée d'une philosophie de la nature qui englobe et dépasse la coupure sujet/objet et décrire, d'une façon quasi-phénoménologique, sans nécessité dialectique pseudo-scientifique (un montage rétrospectif qui impressionne les naïfs), le processus encore ouvert de déploiement de l'être. Schelling est resté pré-scientifique pour Hegel et Marx (il n'explique pas l'Histoire), c'est son mérite pour Heidegger! Mais qu'appelle-t-on la "science"? Car de l'idéalisme allemand, Heidegger garde l'idée que la philosophie est vouée à sa manière à la science ou plutôt à un statut de savoir suprême. Ce savoir absolu de Hegel n'est pas la dialectique! C'est la science avant toute science, l'ontologie, la métaphysique refondée qui n'est pas un système de plus (Fichte, Hegel), ni un simple discours transcendantal stérile (Kant), mais la compréhension historico-critique et méditative de l'ouvert (de ce qui bloque la clôture de systèmes). Ce que Kant avait vu en cassant le cercle de tout système par la liberté. Cette compréhension historico-critique n'a pas la norme du vrai système, puisqu'elle est inaccessible, elle est basée sur l'idée de la phénoménologie d'une mesure des discours par rapport au déploiement réel de l'être, empirique et historique. Ce faisant, Heidegger revient par-delà l'idéalisme à la pensée grecque avant les systèmes: Platon et Aristote-phénoménologue, et de là aux anté-socratiques qui ne sont nullement des poètes vaticinants ou des anthropoïdes de la culture (comme un évolutionnisme naïf le croit), mais des penseurs autehntiques libres des éléments idéologiques de notre culture et antérieurs aux premiers postulats métaphysiques grecs "classiques".

 

Aussi la non-science, la philosophie est d'une radicalité et d'une pauvreté en savoir dogmatique égales. On voit ce que Heidegger retire de son interprétation du sens de l'Idéalisme allemand: un fourvoiement systématique dogmatique et une possibilité encore entr'ouverte seulement, de redonner à la philosophie comme pensée la prééminence dans l'ordre du savoir, non parce qu'elle serait plus "scientifique" que les sciences naturelles modernes (Galilée et Newton), mais parce qu'elle serait la philosophie comme dignité de la pensée et tâche de la mémoire de l'être, sans réponse-slogan (l'être c'est x ou y, la substance individuelle, la forme, la volonté, le Moi etc les déclinaisons des réponses "possibles", impossiblement, et fausses). Que la philosophie en cela soit le sol (Grund) et un abîme (Ab-grund) comme docte ignorance, sens des limites de la pensée finie, voilà qui en fait la discipline qui doit organiser l'université, revenue à elle-même.


Des métaphysiques peu convaincantes de l’Idéalisme allemand, de la non-scientificité des systèmes, qui d’ailleurs s’ouvre, comme chez Schelling, en discours herméneutique (au moment où Kierkegaard et Nietzsche arrivent avec leurs critiques des systèmes), naît logiquement le néo-kantisme qui réduit la philosophie à une critique des ontologies et à une épistémologie. La philosophie est ramenée à sa fonction de méta-science, autant dire un discours redondant, inutile pour la science active, qui se passe totalement des autorisations d’une philosophie d’ailleurs prompte à cautionner les révolutions scientifiques qu’elle n’invente pas. Cette philosophie assiste au déploiement des sciences et fait ingurgiter rétrospectivement au « sujet transcendantal » les nouveautés imprévues. A quoi Heidegger avec Nietzsche objecte que ce sujet transcendental non-empirique, non-individuel prenant conscience de lui-même dans la métaphysique (l'héritier du Noûs, intellect agent d’Aristote) n’existe pas, qu’il ne se connaît pas, que c’est une fiction de philosophe soucieux de maintenir un niveau d’éternité face à l’historique. Cette critique est adressée à Husserl et à la phénoménologie, qui pour Heidegger risque de devenir une école de plus, avec ses options arbitraires, alors qu’elle est une idée et une méthode ouverte (sa critique de l’article Phénoménologie de Husserl à l’Encyclopédia Britannica). Il faut selon son expression "dépasser la métaphysique" et seuls ceux qui, s'en tenant à des parentés lexicales avec la méditation religieuse ou avec le quiétisme de Mme Guyon et de Fénelon, confondent la pensée de Heidegger avec une fuite mystique dans une nouvelle métaphysique dogmatique de l'Etre-Dieu, croient que le projet de Heidegger est de faire avaler à la post-modernité une aliénation bigote.


La pensée de Heidegger va se construire sur des références critiques et des tentatives ratées, pour en extraire le noyau, les éléments fondateurs, pour faire avec Nietzsche, Dilthey, Scheler, Husserl ce que les présocratiques furent pour Platon et Aristote à l’aube d’une nouvelle époque. Il faut penser durement, sur la ligne de crête, la vérité sans nier l’historicité radicale de l’humain. C’est bien parce qu’il est historique que l’homme cherche et déploie dans le temps des discours liés les uns aux autres dans le sens du décours du temps historique, et enchaînés dans des relations logico-conceptuelles. L’Histoire relève d’une herméneutique, ce n’est pas d’abord une science de la nature, car la physique et la biologie en expliqueront l’écume, les conditions (opposition célèbre de Dilthey entre sciences de la nature causales et sciences humaines relevant de la « compréhension »).


Mais l’angle de Heidegger est différent de celui de Dilthey et de son vitalisme. Pour suivre l’histoire de façon cohérente, il faut une clé et cette clé n’est pas l’instinct de vie du biologisme, ni la science pure, mais le souci de l’existence qui se relie fondamentalement à la question de l’Être en général (du monde, des hommes, du soi). Bref, Heidegger prend au sérieux « les grandes questions éternelles », même s’il insiste sur leur déploiement historique. Il y a bien sûr, biographiquement, un conditionnement culturel à cette originalité de Heidegger, qui explique que passé par le néo-kantisme de Rickert, la phénoménologie transcendantale de Husserl, il échappe à leur influence ; mais il n’y échappe que parce qu’il les a réinterprétés personnellement, dans une lutte intérieure d’une tension incroyable, avec le manque d’humour qui le caractérise et qui le fera passer pour un rustre paysan dans les cercles mondains (comme par exemple la femme d’Ernst Cassirer, Tony, qui fera courir sur Heidegger la rumeur sans preuves de son antisémitisme de ressentiment – une pure interprétation socio-psychologique de bourgeoise un peu condescendante et peut-être vexée du manque de déférence de Heidegger devant son mari, et à qui Lévinas sur le tard se croira obligé de dire ses regrets d'avoir préféré Heidegger à Davos). Il ne s’agit pas de nier l’empreinte de son enfance et de sa jeunesse catholiques méridionale de Souabe, de ses relations affectives avec l’Église, qui a protégé ses premières études et orienté ses lectures d’étudiant. Il y a une Stimmung : mais qui n’en a pas ?! (Le réductionnisme nous guette !) Stimmung de son attachement profond de boursier, si on veut, à sa terre, à ses origines. Or Heidegger rompra avec l’Église et sa philosophie, comme il restera toute sa vie un provincial fier de ses racines. Des néo-barrésiens y verraient une expression de ressentiment à l’égard des élites bourgeoises de l’Allemagne industrielle du Nord, qui le mènera vers un existentialisme athée anticlérical. Les marxistes y décèleront le terreau d’un basculement dans le fascisme, par manque d’expérience de l’économie urbaine et des rapports de classe, par peur de l’autre, l’ouvrier. Certains se moqueront de sa philosophie rurale ou agrarienne. Limiter la pensée de Heidegger à un jargon réactionnaire pseudo-poétique, sentimental et vide, fuyant les problèmes dans un nihilisme (Lukács), c’est confondre l’expression d’une sensibilité à un monde d’origines en disparition avec le déploiement philosophique d’une pensée. Confronté aux cours de Heidegger, ces analyses sociologiques (Lukács, Bourdieu) s’avèrent insuffisantes (elles n’expliquent pas l’originalité réelle et inouïe de sa pensée, son génie qui fait l’admiration de Husserl par exemple ou de Cassirer avant et pendant leur débat à Davos) et bien vite diffamatoires.


Venu de la théologie néo-scolastique catholique, du néo-thomisme et du néo-aristotélisme, élève de l’archevêque Conrad Gröber (qui soutiendra le concordat avec Hitler en 1933 avant de dénoncer l’antisémitisme d’État), lecteur de Brentano, il est habité par la pensée de l’Être qui, depuis Kant et encore plus avec le néo-kantisme, est devenue tabou, nulle et non avenue, exclue de la philosophie sérieuse. Il affrontera bientôt le positivisme logique qui se moquera d’Être et temps en disant que l’Être est une question absurde, de poète, de théologien mystique. L’originalité de Heidegger est d’ailleurs qu’il ne nie pas l’inaccessibilité de la réponse sur le sens de l’Être, mais qu’il déclare que cette question fut, est et reste essentielle à la pensée, comme en témoigne sa présence même fantomatique dans le langage, lieu de la pensée et que la nier est folie. Contre le positivisme, Heidegger dira que la question insoluble peut avoir un sens vécu et maintenir l’ouverture de la pensée à son autre, sans réduire cette question à celle de la liberté du sujet.


Cette méditation l’amène à revenir sur les grandes lignes de la métaphysique, comme plus haute culture, déploiement de la plus haute intellectualité et du plus grand sérieux de l’Occident (et pour lui, l’Occident, c’est cette aventure spirituelle née en Grèce, et non l’Occident raciste des idéologues nazis). La pensée de Hegel reste liée fondamentalement à la pensée grecque quant au temps et à l’Être : certes la modernité pense le temps avec le christianisme comme un ouvert et c’est son intérêt (Heidegger est très intéressé par les débats de la théologie protestante, de Bultmann), mais l’expérience du temps, de son dévoilement progressif ou brutal et de son imprévisibilité est bien vite niée par des distinctions grecques commodes : qui relativisent l’étant, le réel et passent à un sur-réel intemporel qui, chez Hegel, a eu la bonté d’envelopper toute l’Histoire jusqu’à 1820 avant de rentrer à la maison. Comme le dira Whitehead, l’Occident écrit des notes au bas des pages de Platon. Or le temps est le prénom de l’Être, car le temps est forme de ce qui se donne (Seiende) : la pensée du temps est donc capitale.


Logiquement la philosophie ne peut donc jamais récapituler une totalité absente, mais seulement son époque (idée du jeune Hegel). Elle est un savoir, central, essentiel, mais pas une Science ou la Science absolue. Même Husserl à ce sujet se trompe, qui redéploie les thèses de Leibniz (monadologie) à la fin de son parcours pour « boucler finalement » le réel en discours. Face à lui, Heidegger met les points sur les i : l’homme est Dasein, pas sujet pur face à un objet.


La pensée du Politique est basée sur ces prémisses : c’est d’abord une prise de recul sur les bases de la politique moderne ! Heidegger avant de s’engager a commencé à réfléchir à ces questions et pense pourvoir aider à leur éclaircissement herméneutique ; puis à partir de 1934, se donne pour tâche de penser le politique sereinement dans une approche globale de l’histoire de la question du sens de l’Être. Il remet même en cause son idée de Dasein de 1927, y voyant des éléments de sujet transcendantal.


Quelles sont les questions fondamentale d’une critique et d’une re-fondation de la politique selon Heidegger ? Pour une introduction, je renvoie le lecteur à l’article « Heidegger » de l’Encyclopédie Blackwell, dans l’édition française publiée chez Hatier en 1989 ou mieux à A Heidegger Dictionary de Michael Inwood (Blackwell, 1999). Critique du subjectivisme moderne et de son corollaire politique du contractualisme qui, au nom de la liberté, défont la communauté, Heidegger est amené à incriminer un type de rapport existentiel et mental à l’Être, construit de façon dualiste suivant le clivage sujet(actif)/objet(passif), qui livre le monde à la technique comme volonté de puissance humaine animée d’une hybris dominatrice irresponsable et aveugle à ce qu’est une vie humaine. Au service d’un homme oublieux de sa vérité, la technique le punit en devenant « marteau sans maître » (Char).


C'est le processus du Nihilisme. Qui, comme l'essence de la Technique n'est rien de technique, n'est rien de ce qu'il paraît être. Emprunté à Nietzsche, ce terme désigne au-delà des phénomènes que nous nous accordons à repousser comme "nihilistes" l'essence active en marche de la modernité, cette condescendante.


Tel est le destin d’une rationalité avant tout instrumentale. Or on peut retracer une généalogie jusqu’à Platon et Aristote (père des distinctions fondamentales de la science qu’il pose, la logique) de la transformation du Logos grec originaire, post-mythique et déjà pensif, en puissance d’arrangement systémique à destination pratique. Ce que Heidegger, pour se défaire des pièges de la rhétorique moderne, appelle, avec une certaine vérité historique, « la raison » elle-même, qui serait plus calculante (vouée à la techno-science) que pensante. Il n’appelle pas à la déraison et critique ce partage rationalisme étroit/irrationalisme en demandant où se trouve le fondement de cette dichotomie, sinon dans le dualisme en question. Mais en nommant "raison" l'ennemie de la pensée attentive à l'être et en pointant la destination calculante de la raison, il refuse de se payer de mots et de distinguer sans cesse une bonne Raison d'abus de la raison calculante: il y a bien un rapport profond entre ces "deux raisons", si on peut dire. Dire que la raison est l'ennemie de la pensée vraie, c'est (avec un brin de provocation aux rationalistes) obliger, au-delà du scandale, les plus intelligents à dépasser les tabous du rationalisme et à s'interroger historiquement et philosophiquement sur les réalisations historiques de cette raison tellement encensée, sans trier l'Histoire pour "sauver l'essentiel". Car dans cette façon sélective de faire, que l'occident rationaliste croit rationnelle et qui est surtout aveuglante et rassurante, on se dispense de penser la genèse des crises de civilisation planétaire.

 
La pensée méditante, plus proche de la poésie, par son orientation phénoménologique et réflexive, détachée de tout autre souci que l’humanité comme Être-au-monde, la philosophie dans la sérénité, telle est la voie de Heidegger après le fourvoiement du Rectorat, qui lui montre à quel point les meilleures intentions sont sources de danger dans l’activisme moderne.


Que peut, que doit faire le penseur, qui déploie la philosophie (quête du sens et de la sagesse, comme savoir suprême conscient de sa pauvreté)? D'abord penser, ce qui, malgré les urgentistes de l'Histoire en dérive, n'est jamais superflu. Non seulement pour la joie de la pensée "gratuite", même sur le Titanic coulant. S'il est trop tard … Mais aussi il est absurde de croire qu'un surcroît d'activisme va nous guérir des maux de l'activisme lui-même! Esprit technique et activisme brouillon ou méthodique sans intelligence du sens, pseudo-philosophie superficielle des valeurs, engluée dans l'individualisme anarchique comme folie totalitaire étatiste et raciale, cette fuite en avant nous mène sûrement à la catastrophe. Parce que jamais la pensée n'aura été prise au sérieux. En fait, nous ne savons pas quoi faire! Pourquoi faire n'importe quoi, ce bricolage? Parer au plus pressé? Gérer les crises une par une? Soit. Mais il y a peut-être lieu de (re-)mettre en question les fondements de notre existence planétaire. Comment? Avec la philosophie, par elle et en elle d'abord. Et le premier geste politique et professionnel de Heidegger, on ne peut plus sérieusement, consiste à continuer de penser. Que peut-on demander d'autre à un philosophe digne de ce nom, en tant que citoyen-philosophe (et pas en tant que mon voisin de palier avec qui je partage des intérêts matériels triviaux sans doute, qui peuvent avoir leur petite importance hic et nunc)? De faire son métier. Dein Beruf ist dein Ruf: ta profession c'est ta vocation! dit Luther. Avec Platon, Heidegger fait des philosophes, non des rois, mais les gardiens de la république, usant de leur don intellectuel, de leur anamnèse de la question de l'être pour offrir à la communauté leur part de savoir. Ce que Heidegger assignait à l'Université (ce qu'a répété Gérard Granel dans De l'Université): la mission de l'université est là, dans une reprise intense des fins des activités humaines, il a essayé jusqu'à la mort et par le legs de son œuvre de l'incarner. Or le Nihilisme comme dérive instrumentale absurde, mépris des humanités en leur vocation humanisante, a envahi l'université.


Il est hors de question de développer ici cette esquisse. On veut simplement indiquer ici que cette pensée est très éloignée des caricatures et des calomnies d’E. Faye que lui et ses maîtres entretiennent.



3. Sabbat des sorcières et inquisition

On attend donc toujours les preuves des accusations gravissimes de Faye, au-delà de ses interprétations, de ses promesses et de ses hypothèses éculées. Pourtant E. Faye s’estime assez informé pour exiger le retrait des œuvres de Heidegger des bibliothèques de philosophie ! Heidegger contaminerait les jeunes esprits et devrait être rangé dans la documentation sur la propagande nazie. On croit rêver, car sans lui, combien de grandes œuvres du vingtième siècle seraient-elles incompréhensibles, en tout ou partie ? Au lieu du « juge Faye », ne doit-on pas laisser les vrais philosophes créateurs de notre temps comme Sartre, Merleau-Ponty, Reiner Schürmann et parmi eux nombre de penseurs « juifs » comme Lévinas, Arendt ou Derrida inspirer notre jugement, par leurs dettes avouées et leurs usages de sa pensée ? Faye semble ignorer que Jaspers lui-même (marié à une Juive, en froid avec Heidegger et critique de certains aspects de sa pensée) demanda peu après la guerre le retour dans l’enseignement de ce philosophe « indispensable à l’université allemande ! » Il faut noter l’absence de grands noms dans la bibliographie : sont-ils nazis ou imbéciles les Biemel, Wahl, Haar, Grondin, Granel, Vattimo, Birault, et tant d’autres parmi ses commentateurs (Koyré) et ses traducteurs ? N’aurait-on pas eu besoin de leurs lumières ? Leurs travaux prouvent qu’il est absurde de réduire la pensée de Heidegger à sa période de proximité avec le nazisme.


Il est vrai que le jeune Dr Faye, et c’est fort inquiétant, accuse de « révisionnisme » (après le bluff et le montage, le terrorisme intellectuel) les défenseurs de Heidegger, qui osèrent contredire les procès en crypto-nazisme que sont les « scandales Heidegger ». Comme le dossier lui paraît sans doute finalement mince, après des centaines de pages de suggestions et de sollicitations des textes connus, E. Faye se voit obligé d’incriminer également des passages mystérieux et tronqués, dit-il, par les éditeurs des œuvres complètes après 1945... C’est la faute à Hermann Heidegger et aux responsables de l’édition des œuvres du danger public qu’est Heidegger. Comme on le sait, le négationnisme et le révisionnisme avancent masqués ! Et subrepticement l’influence perverse fait son œuvre, surtout quand, même prévenu par E. Faye, vous ne la voyez pas. On est en pleine démonologie ! La sorcière se reconnaît à ce qu’on n’a rien trouvé contre elle, si ce n’est des bouts de ficelles et quelques textes qu’on ne comprend pas ! Défendre Heidegger témoignerait d’une fascination pour le nazisme ou y mènerait, et produirait une collusion objective ou effective avec le négationnisme de la Shoah ! La boucle est bouclée, celle du cercle vicieux : on n’aura pas d’autres preuves que les montages de l’accusation et si on en demande de vraies, on ne fera qu’aggraver le cas de l’accusé et celui des avocats avec.

 

De deux choses l’une : ou l’œuvre de Heidegger est distincte du nazisme et stimulante pour la pensée, et il est absurde d’en priver les étudiants (qui doivent apprendre à penser) et de la qualifier de nazie ; ou elle est intrinsèquement nazie et les universités sont remplies de nazis, de crypto- et para-nazis ou d’imbéciles ! E. Faye prétend que l’oeuvre publiée est le fruit d’une autocensure après 1945 ; or il est étrange que les intellectuels qui jugèrent le cas Heidegger en 1945 pour la dénazification n’aient pas connus les fameux documents (qui devaient être accessibles), mais si on envisage cette hypothèse, les œuvres révisées depuis 1945 ne sont donc plus nazies et c’est pourtant ce que leur reproche encore Faye ! On ne comprend pas pourquoi, si ces archives avaient été aussi compromettantes Heidegger ne les eût pas fait disparaître de ses archives. Naïveté ou opération concertée de démolition/diffamation mise en scène par Faye après le ratage de Farias ?


Le livre se termine par une définition moralisante de l’espace de la philosophie, qui feint d’ignorer qu’on fait rarement de la bonne philosophie en étalant ses bons sentiments et sa vertu outragée. A ce compte, il faudrait retirer des bibliothèques l’œuvre de Hobbes, en qui on peut voir le chantre du totalitarisme ! Signalons que le politologue antinazi Franz Neumann intitula son étude de l’État nazi Behemoth (1942), qui est aussi un titre de Hobbes ! (Bizarrement Y-Ch. Zarka autrefois spécialiste de Hobbes qui n’en demanda jamais l’interdiction et publie aujourd’hui contre Schmitt, bénéficiant des mêmes pages de promotion dans la presse, est signalé en bibliographie par E. Faye ! Il y a des coïncidences).
La question est derechef : pourquoi traiter précisément Heidegger en sorcière démasquée ? Au-delà d’une stratégie personnelle ou collective de promotion, il y a sans doute un contexte idéologique. La clé de tout cela se trouve probablement dans la lecture même qu’Emmanuel Faye, après son père, veut nous interdire.

Petite phénoménologie du scandale

Malheur à celui par qui le scandale arrive, dit la Bible. L’éthique biblique considère que le scandale est le fait le plus souvent du méchant déguisé en bon. Scheler disait : l’homme du ressentiment. Loin d’apporter la compréhension et la sérénité du jugement, le scandale en effet n’apporte que bruit et fureur et haines. Le scandale n’est pas la mise en cause argumentée, c’est le déballage tapageur et caricatural de questions et d’éventuelles responsabilités qui demanderaient prudence et loyauté.
Il faut s’interroger sur ces scandales à répétition. Il y va de la salubrité de la vie intellectuelle dans les démocraties. Si de tels livres paraissent avec la bénédiction d’éditeurs, de comités de lectures et d’une partie de la presse, si leur autorité est rapidement établie dans une partie du monde qui prétend « représenter la culture », il y a quelque chose de pourri au Royaume de France. Soyons juste, même si cela ne nous console guère : ces phénomènes affectent l’Occident « libéral » en général ! En s’interrogeant à ce sujet, dans Heidegger : anatomie d’un scandale, François Fédier avait compris immédiatement l’angle d’approche que méritent ces pseudo-livres de pseudo-révélations.


Le cas Heidegger présente des analogies frappantes avec les autres scandales provoqués dans le champ de la philosophie. La parution simultanée ou rapprochée d’ouvrages, constituant un dossier dont l’unité est suggérée par les titres, sous-titres et couvertures médiatiques, et dont les éléments soudain par hasard prendraient sens en s’éclairant mutuellement. L’organisation immédiate d’un débat médiatique, où des « spécialistes » parfois très frais, encore inconnus la veille (on n’a jamais lu quoi que ce soit de V. Farias ou d’E. Faye sur Heidegger avant l’« événement »), prétendent à l’autorité sur le sujet, en vertu même du livre qu’il s’agirait d’évaluer, mais que leur éditeur et la promotion critique (de complaisance ?) ont seuls rendus « incontournables ». Ces critiques, notons ce fait, ne sont généralement pas du tout des connaisseurs compétents de la pensée qu’ils massacrent à longueur de pages avec assurance et jubilation. Ils sont simplement « critiques », détenteurs officiels de la « critique » dans le monde de la presse. La phénoménologie de l’art contemporain nous l’apprend : faire de « l’art », « être artiste » aujourd’hui, c’est avoir l’argent d’ouvrir une boutique « d’art » dans les beaux quartiers ou de bénéficier par relations et réseaux de commandes publiques et de mécénats d’entreprise et faire parler de soi dans les médias qui couvrent ondes et kiosques.


Les arguments des auteurs (encore appauvris par leurs échos journalistiques : simples répétitions des « thèses » ponctuées d’exclamations indignées) sont pauvres, illogiques parfois jusque dans la forme, mais surtout non-fondés sur le plan documentaire et, à la réflexion, ridicules et diffamatoires. Ce qui frappe, c’est qu’ils n’ont pas lu sérieusement l’auteur considéré et s’adressent à des gens qui ne l’ont pas davantage lu par jeunesse (pour les étudiants) ou par paresse et inculture profonde (les petits-bourgeois prétentieux de la société de consommation « culturelle »). Entre eux, les naïfs qu’il s’agit de maintenir dans leur ignorance et les ignoramus auto-satisfaits qui confondent culture et pages culturelles des journaux ou des stands de librairies. On devine ici la complicité de la fainéantise intellectuelle et la complaisance de la flatterie : « je m’adresse à toi, donc tu es capable de comprendre ! Tu me comprends, donc tu as tout compris à ce penseur qui te dépasse et te demanderait des mois et des années de pratique ! » Triste miroir de la médiocrité.

Mais comme dit certain, il n’y a relation des deux que par un truchement. Et ce tiers est double. Il y a d’abord le terrain de l’idéologie partagée, qui sert de matrice aux haines communes qui servent à baliser, symboliquement l’espace de la « pensée » normale, saine, rassurante et à le sacraliser avec les gloires qui nous renvoient « en mieux » notre image de « belle époque ». Marais fétide des idées, ce terrain produit opérations médiatiques et regroupements d’écrivaillons de même acabit. Tout cela avec sa part de ressentiment pour ce qui la dépasse et l’humilie (la vengeance du « système », si on peut dire). Heidegger qui subissait cabales sur cabales voyait dans cette psychologie de petits intellectuels à la mode une forme typique et particulièrement navrante de l’« inauthenticité » de la vie sociale et de l’aliénation de l’« individu » conformiste. Autre forme du tiers utile, autre élément du dispositif : c’est le bouc-émissaire dans le scandale, le faire-valoir qui nous unit par la répulsion qu’il suscite, en raison de ce qu’il symbolise. Heidegger pensait aussi provoquer l'angoisse de l'époque en imposant le doute sur sa vérité profonde et mériter à ce titre les attaques des idéologues du système. Et il n’y a pas de doute : Heidegger a bien des titres à la haine, car il n’était pas un admirateur déclaré de notre époque. Sur bien des points, son mépris égalait celui du grand écrivain juif viennois Karl Kraus.

L’opinion est donc préparée. L’opinion visée n’est autre que celles des étudiants et des professeurs, des lecteurs de la presse nationale « sérieuse », institutionnelle. Les « intellectuels organiques » sont venus « témoigner » avec leur « expertise » universelle en « idées ». Suivant des modes publicitaires, on « crée » l’événement pour ensuite prétendre le refléter. Quant aux lecteurs sérieux, ils ne sont convoqués sur la scène démocratique de la communication que s’ils viennent abonder dans le sens voulu. Ils appellent ça un débat. Mais ce n’est qu’un cas de figure de la pseudo-démocratie pluraliste et contradictoire (on finit par se demander si ce n’est pas la vraie ! précisément parce qu’elle réfute sa théorie idéaliste) qui tombe si bien sous la catégorie du « bavardage » confortable et un peu inquiétant (« Gerede ») de la mauvaise-foi et de l’inauthenticité sociale. En d’autres temps, Habermas (qui écrivit La technique et la science comme idéologie) ne prenait pas les spectacles de la société réelle pour l’idéal normatif de la communication authentique, sans cesse bafouée, n'allait pas y voir la confirmation de ses constructions sur le dialogue et la discussion rationnelle et savait le dire. Autres temps …

Contribution à une Généalogie du scandale

Les Faye père et fils semblent avoir constitué une PME pseudo-philosophique de la diffamation anti-heideggerienne. (Veut-on la bibliographie avec titres et dates de publication des Faye sur "Heidegger est le nazisme"? On rirait un peu. C'est la caution solidaire en os à ronger). En soi, la chose est sans intérêt. Notre époque n’a pas inventé le népotisme et le « dynastisme » intellectuel, ni le mercato-« intellectuel », mais l’enfoncement du monde occidental dans le capitalisme marchand généralisé à toutes les activités humaines, favorise, dans tous les secteurs de la vie sociale, par une sorte de darwinisme social, la perversion de ce que les idéologues rêveurs ou les cyniques prétendent protéger sous la distinction d’autant plus dogmatique qu’inconsistante à la pratique entre « économie de marché » et « société de marché ». Ainsi la culture est-elle marchandise, pour peu qu’elle soit vendeuse et vendable ! (Ou bien elle crève: par asphyxie! Voire le destin de l'archéologie. La culture "gratuite" ne paie pas, pourquoi la financer, que … Diable! ).
Une philosophie-spectacle s’installe donc logiquement, qui ne peut vivre que d’événements et de communication publicitaire à la mesure de ses ambitions économiques.

Avant Heidegger et toujours périodiquement, de Lukács pendant sa phase stalinienne à nos mols néo-kantiens de médias et autres vendeurs de livres « humanistes » distingués, il y avait « la faute à Nietzsche » (pour la guerre, le militarisme prussien, le nazisme, le racisme eugéniste, etc.). Nietzsche fait encore un peu les frais du procédé (on croit utile parfois de se grouper pour nous expliquer doctement "Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens" - la vanité n'a pas de limite), mais il a moins d’aura désormais que Heidegger (malgré l'hommage que ce dernier lui rend en faisant de lui le dernier métaphysicien, méconnu parce que dangereusement révélateur, de l'occident) dans le monde scolaire et universitaire. Marx ? Depuis la fin de la Guerre froide, chez nos activistes culturels il tombe en désuétude ! Nos frissons sont dorénavant moins « anticommunistes ». Quant à Kierkegaard ? Qui s’en soucie dans le commerce ? Celui-ci définit toujours des objectifs crédibles au terme d’une étude d’impact et de marché. Il s’agit de maximiser le rapport gain-effet, ou si on veut le retour sur investissement financier, mais aussi dans ce cas symbolique et politique.

Il faut réaliser que le succès de Heidegger en fait la cible désignée, fatale, logique de « dénicheurs de scandales ». Comme l’hystérie législative en pleine inflation sur la défense des droits crée des accusations extraordinaires et des procès grotesques, généralement montés de toutes pièces (la nature a horreur du vide), le pseudo-libéralisme « droits-de-l’hommiste » légitime une opération bien-pensante et « morale » contre un salaud livré en pâture aux ignorants. Scoops et surenchères sont liés à la célébrité de l’accusé. Pour se faire gloire de son bon combat, l’accusateur doit faire dans le sensationnalisme et jeter de la boue à la figure de qui le dépasse. Triste confirmation que nous sommes généralement des nains sur les épaules de géants.

Car on ne peut s’empêcher de penser qu’Heidegger est une bonne affaire pour le racolage de l’édition. Attaquez donc Nicolaï Hartmann ! Lui qui a accepté d’aller enseigner à la place de Heidegger à Berlin ! Très anti-bolchevique aussi, ce Balte fier, naturalisé Allemand ! Il est vrai qu’il s’est « excusé » de son nazisme. Depuis lors, il a été récupéré par Lukács comme un néo-hégélien/néo-aristotélicien et un adversaire « réaliste » décidé du subjectivisme idéaliste, bref un bourgeois proche du matérialisme marxiste-léniniste avec sa métaphysique naturaliste, inspirée de Feuerbach, empilant les couches ontiques, les strates de l’Être (physico-chimique, animé, spirituel-historique). Qu’on nous comprenne bien : nous n’appelons pas à la chasse au Hartmann. Nous demandons un peu de cohérence. E. Faye et cie nous objecteront que l’urgence commande, qu’ils agissent d’abord contre ce qui menace : l’influence pernicieuse de la bête immonde Heidegger ! Et voici donc des révélations pour E. Faye. Selon Hannah Arendt, Adorno, si sévère pour Heidegger, aurait été tenté par le ralliement au nazisme en 1933.

 

(Cela pourrait servir un jour, si d’aventure l’École de Francfort retrouvait quelque prestige). Mais Heidegger ? Il n’en fera jamais assez et d’ailleurs peu importe, il leur faut sa peau. Entre les deux philosophes allemands, à tort ou à raison, la distance de la renommée internationale dans les universités et les librairies. Heidegger conjugue pour un usage scandaleux les avantages d’un engagement politique satanisé par tout le simplisme de notre éducation, le romanesque de sa biographie de philosophe paysan parvenu et amant de son étudiante, de surcroît juive et elle-même starisée, et enfin le mystère détestable d’une pensée fière et difficile, sujettes à « traductions » pathétiques et croustillantes par des professionnels. « Le commerce des idées » a aussitôt fait son choix. D’instinct les auteurs et les éditeurs se comprennent. Ils appellent ça réagir à l'urgence!

Mais le pire est que s’y mêle aussi, parfois, ce goût du scandale (Einstein ou Kojève travaillaient-ils pour le KGB ?) et des révélations sur quelque vie secrète (parfois simplement privée !) pleine de mystères insolubles enfin dévoilés ; ce plaisir enfantin des cours d’écoles et des rêves de se donner les petites peurs dont on raffole pour se dispenser des vrais problèmes plus arides mais plus profonds de l’âge adulte, n’aide guère la compréhension de l’œuvre qui fait l’intérêt des grands hommes. Avant que l’édition américaine et les news magazines n’en fassent un sous-genre du thriller policier, le thriller historico-intellectuel et politique, portant la chose à son apogée, ce goût des légendes s’était déjà manifesté comme une forme de substitut de compensation à la compréhension dans le peuple ; à l’ère du « grand public cultivé», la scolarisation a posé assez de fondations dans la mémoire et l’imaginaire prêtes à emploi commercial, au prix d’une préparation psycho-publicitaire adaptée. La clochette de Pavlov !Il y a là un double détournement. Le « succès de librairie » emprunte à la gloire utilisée (qu’il parasite sans scrupule) son prestige gratis sans lui donner la chance d’une écoute sérieuse. Mais c’est encore bénin, car le plus vil est possible, forme dégradée de ces enfantillages sans effet sur la vie culturelle, le plaisir malsain chez les ignorants et les médiocres de la démolition pour le plaisir, celui de la vengeance devant ce qui dépasse et humilie leur intelligence.

Le vrai scandale Heidegger, si on y réfléchit, c’est que le public soit périodiquement abusé sur l’histoire de Heidegger et sur le sens de sa pensée. On prend vraiment les gens pour des imbéciles sous prétexte qu’ils n’y connaissent rien. Une sorte d’abus de faiblesse. Mais l’autre face de ce scandale contre l’esprit, c’est que des universitaires, avec l’aide de maisons d’éditions réputées, s’associent dans de telles opérations. L’argent et la vaine gloire n’ont décidément pas d’odeur.


Si répugnantes soient-elles, les prétendues « affaires Heidegger » mettent surtout en jeu l’idéologie (latente ou explicite) du système qui rend possible et nécessaire le scandale. Heidegger lui-même reprenant sa notion de Gestell (« arraisonnement du disponible », « dispositif » sociétal et mental sous-culturel, si on veut) attribuait à ses détracteurs le rôle de révélateurs de l’angoisse collective devant les provocations tranquilles de sa pensée. Se plaçant lui-même sous le signe de la « sérénité », Heidegger refusait d’abandonner et de laisser invalider sa méditation sur l’essence de la Technique. Les attaques répétées à ce sujet de la gorgone polémique, qui veut faire de cette pensée à la fois une menace obscurantiste contre le progrès et un voile sur la culpabilité nazie, incitent à penser que Heidegger voyait juste. Les analyses de P. Sloterdijk (Règles pour le parc humain, et La Domestication de l’Être, Paris, 2000) depuis lors sur l’eugénisme rampant, la chambre à gaz (à effets de serre et cancers) de la terre polluée, le zoo humain, le dressage des hommes ont montré que notre époque, dans ses fonctions médiatico-idéologiques, expriment un refus de poser sérieusement et radicalement les questions gravissimes de l’instrumentation généralisée du vivant (celles soulevées par l’ingénierie génétique), jusqu’à l’humain, et de la destruction de la vie humaine.

Car ce qui est en cause dans la pensée heideggerienne après le « tournant » de sa pensée (die Kehre), c’est l’essence (non-technique) de la Technique, le fait, selon Heidegger, que la Technique précède la science même si la technique la suit chronologiquement (voir « Die Frage nach der Technik »). L’essence de la Technique consiste donc à mettre à disposition sous forme consommable et instrumentale tout l’étant. Heidegger parle ici d’« Arraisonnement », jouant sur l’idée d’une raison moderne dangereusement « instrumentale » et capable sans le voir et malgré ses affirmations « éthiques » de mobiliser l’humain lui-même comme matière première, comme matériau, « le plus précieux », disait sans rire Staline qui déportait en masses quantifiables dans ses camps de « travail » ces stocks d’énergie convertible, les bipèdes humains, pour construire la puissance industrielle et militaire de la « première patrie des travailleurs ». En effet, du point de vue du Gestell-Arraisonnement, nos machines animées (Aristote) sont interchangeables à moindre coût et souvent plus « adaptables » que le mécanique ou le robotique déterminés. Heidegger met justement en lumière la dérive de la raison avec son idéal mathématique puis physico-mathématique de maîtrise de l’empirique et pointe la condition biface de l’humain (corps/esprit : une distinction déjà porteuse de la mobilisation du corps, – cf. Foucault –, et radicalisée sur le plan conceptuel par son homogénéisation avec « l’étendue » de la nature matérielle chez Descartes).

 

Si on traite par le mépris ou le silence (« le complot du silence ») des anti-heideggeriens proches de sa pensée quant à l’avenir de l’humanité sous le règne technicien comme Günther Anders (sauf quand il critique Heidegger bien sûr) ou Adorno (voir à ce sujet les pages de Rüdiger Safranski, op. cit.) ou chez J. Ellul, tandis qu’on ramène toute la pensée heideggerienne au nazisme, n’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur l’existence d’une stratégie de discrédit sur ce qui unit tous ces plumitifs producteurs de l’ordure sensationnaliste ? Le scandale Heidegger comme complot du « Dispositif » ? Seuls ceux qui feignent d’ignorer les collusions avérées et l’idéologie dominante de « l’Occident développé » ridiculiseront cette hypothèse. Les mêmes manifesteront une fois encore leur ignorance crasse en oubliant que bien avant Heidegger, et en France, Rimbaud, inspiré de Baudelaire vilipendant la ville à l’âge industriel, attribuera à la poésie moderne la tâche d’en faire la critique en se moquant de la poésie subjective et sentimentale de Théodore de Banville :
« Voilà ! C’est le siècle d’enfer !
Et les poteaux télégraphiques » (cf. Ce que l’on dit au poète à propos des fleurs).


On feint alors de s’indigner que Heidegger mélange les sujets en présentant le nazisme comme d’abord une question « technique », qu’il « réduise » le nazisme avec ses horreurs contre l’homme à une hybris technicienne. Preuve selon E. Faye que Heidegger n’aurait rien compris à l’essence du nazisme ou plutôt qu’il n’en verrait toujours pas la véritable horreur, parce qu’il en partagerait foncièrement le racisme. Il s’en tiendrait, nous dit-on, de façon obscène et peut-être cynique, aux outils du nazisme, qui est un esprit nihiliste de haine raciale et de meurtre. Le nazisme « utiliserait » des outils neutres, la technique, qu’il pervertirait, en faisant un usage criminel. Heidegger discréditerait la technique elle-même pour minimiser le nazisme (simple épiphénomène de la Technique mortifère créée par la civilisation moderne) et ce faisant salirait à la fois le progrès scientifique, médical, etc. de visée humaniste. Ce qui prouverait derechef son obscurantisme réactionnaire dangereux au mieux, son adhésion entêtée au noyau (raciste) du projet au pire.


Remarquons au passage que, si comme disent les anti-heideggeriens furieux des textes sur l’essence de la technique, le nazisme a seulement perverti la technique, qui en elle-même et par essence serait bonne (par hypothèse) ou du moins tant que l’usage en est moral (l’instrument comme moyen neutre en lui-même), c’est bien que contrairement à Heidegger, le nazisme accepte le déploiement de l’essence de la technique sans les réserves de Heidegger ; il y a donc une difficulté sur le « nazisme » de Heidegger ici. Et il faut être un gros benêt pour gober les explications fumeuses de Faye ici, qui ne voit qu’opportunisme carriériste et inconséquences dans la thématisation heideggerienne de l’essence de la Technique.


Mais, dira l’accusation, ce point est secondaire et le nazisme est dans le racisme et l’antisémitisme avant tout et le seul fait de tout ramener à l’essence de la technique en ce domaine constitue un révisionnisme voire un négationnisme. La pensée de Heidegger en profiterait pour dédouaner son auteur de toute responsabilité morale dans l’Histoire, puisque tout émanerait du processus technique. Cette attaque contre la pensée de la technique montre déjà que nous est difficilement acceptable l’idée d’un danger toujours tapi et méconnu (l’idylle du Progrès) et même d’une pente pour ainsi dire « naturelle » de la rationalité moderne et de la technique à la mise en danger de ce qui fait l’humanité de l’homme, même dans la pauvreté et l’arriération technique (notre vision d’une Histoire évolutive mono-linéaire, notre condescendance pour les sauvages « retardés » et le « passé » ridiculement et sauvagement moyenâgeux).


N’est-il pas évident que la Technique met en jeu à des échelles difficilement contrôlables des équilibres biotiques fondamentaux, sans parler des effets moraux de déresponsabilisation des grands systèmes. Comme si les monismes substantialistes de la grande métaphysiques s’étaient réalisés (comme certaines utopies) dans l’angoisse de catastrophes planétaires dont quelques « accidents » récents nous montrent la possibilité essentielle. On peut discuter le pathos heideggerien, le ramener à une mode des années 1930-1970, si on veut, mais quelle « mode » intellectuelle sera la plus risible dans vingt ans de la sienne ou de la nôtre ?

Pour en revenir au nazisme, si l’analyse heideggerienne peut sembler ne pas en épuiser l’essence, il est indéniable qu’il implique par rapport à l’essence de la technique un projet de mobilisation totale du matériel et de l’humain, humain lui-même utilitaire (l’homme « fin en soi » et jamais seulement moyen de Kant devient élément de la race définie en termes naturalistes) et donc liquidable (les vieux ! les malades, les bébés inutiles ou anormaux, etc., en bref, l’eugénisme qui se prépare dans certains laboratoires richement sponsorisés et qui commence en Chine avec le commerce officiel des organes prélevés par vivisections sur les prisonniers condamnés à mort), et même alors convertibles en graisse et savon. Cette pensée du nihilisme du matérialisme raciste porté à ses conséquences ultimes manque absolument dans les brûlots anti-heideggeriens. Elle rendrait bien entendu sa pensée moins « obscène » et plus inquiétante. Parce que pour « le reste », le nazisme se réduirait à presque une modalité franchement dictatoriale de la gestion du « zoo humain » et ne se distinguerait d’un avenir possible de nos sociétés que par le degré (même pas par la publicité, car le nazisme était psychologue et discret à sa manière) de réalisation et à un mythe raciste. Or, si on prend au sérieux (et pourquoi non ?) le fait connu que le nazisme a d’abord chassé les Juifs (voie des pressions poussant à l’émigration) avant de décider de les liquider physiquement en masse, en temps de guerre, on est amené à se demander (au moins à titre d’hypothèse, car on ne réécrira pas l’Histoire) si le nazisme n’a pas été autant un projet de mobilisation totale de la nature et de l’homme considéré comme élément de la nature pour la compétition « darwinienne » (Darwin était un des héros de Hitler, évolutionnisme à partir du « singe » mis à part) des peuples dans l’exploitation de la terre.

 

 Cela ne constitue aucunement une minimisation du fait de l’extermination, qui s’en trouve éclairé comme un possible de toute politique de bio-pouvoir. Que Hitler liquide des « races », tandis que d’autres Etats élimineront des peuples (les Boers d’Afrique du sud, les Arméniens, les Tasmaniens, presque les Aborigènes) ou des groupes de populations (les homosexuels, les asociaux, etc.), pour telles ou telles raisons mythiques et pseudo-scientifiques, avec la caution d’institutions émettrices de discours « vrais » légitimés par les autorités de l’époque, cela fait-il une grande différence pour l'essence et est-ce autre chose que la logique générale d’une techno-science sans repères mise au service de communautés sans pensée de l’humanité de l’homme ? Voilà pourquoi Heidegger doutant de la capacité des discours encyclopédiques néo-kantiens sur la culture du passé et ses figures (un beau musée) ou la raison réflexive de sujets scientistes détachés de l’enracinement dans la condition de Dasein, maintient le sens du danger gravissime d’un aveuglement cultivé et affairé (« l’oubli de l’oubli ») de la cité scientifique. Quant à la philosophie réduite à une épistémologie bavarde de ce que les génies de la science ont créé, que sauvera-t-elle ? Et il ne suffit pas de s’indigner d’on-ne-sait quelle prétendue volonté de négation de l’extermination des Juifs d’Europe chez Heidegger pour clore ce que cette pensée a ouvert. Et qui n’a rien à voir avec l’introduction militante du nazisme dans la philosophie, mais relève de la pensée du sens actuel des possibles reprises du nazisme pour nous.
Mais veut-on LIRE Heidegger ? Et sinon pourquoi tant de mauvaise foi ? Tant d’acharnement de petits intellectuels médiocres (souvent ignorants du B-A-BA de l’œuvre) immédiatement édités et sponsorisés ?

L’Allemagne a-t-elle droit à des penseurs?

C’est l’autre question politique des pseudo-scandales. Certains trouvent en France que les penseurs allemands monopolisent la parole de la philosophie. Admettons : si c’est le cas, « la faute » à l’admiration des Français. Mais cette admiration ne va pas à tous les penseurs allemands et ceux qui peuvent être cités ont quelque titre à l’attention et ont souvent reconnu une dette envers la pensée française (Descartes, Rousseau, Bergson), estimant, c’est de bonne guerre, l’avoir dépassée. Mais que n’a-t-on entendu d’auteurs (français, anglo-saxons, etc.) peu sérieux sur Fichte, Hegel et la généalogie du totalitarisme, du nazisme ? L’antisémitisme supposé de Luther (en fait un « anti-judaïsme » chrétien banal, qui comme tout anti-judaïsme tranche avec l’antisémitisme raciste sur un point crucial : son refus de « naturaliser » le judaïsme et sa capacité à accepter le converti sincère) aux podromes du nazisme sous prétexte que Hitler s’en est réclamé pour rallier les luthériens ! A ce compte, pourquoi ne pas voir en Luther l’inspirateur de Noske en 1919 contre les spartakistes, puisque le Réformateur a appelé les princes féodaux à massacrer gaiement les paysans révoltés en 1525 (lire La Guerre des paysans d’Engels) comme « le chien sanglant », Noske, fit de même en appelant les corps francs à massacrer les gueux rouges de la lutte des classes !


Heidegger ne paie-t-il pas, lors des affaires montées contre lui, une sorte de complexe de certains milieux français ou anglo-saxons, dont le scandale serait depuis 1945 l’expression privilégiée dans la sphère philosophique? Ou plutôt, depuis 1870, depuis 1940 pour la France, depuis l’humiliation planétaire de la puissance française ? C’est une hypothèse de psycho-histoire de longue durée, que nous proposons aux chercheurs indépendants. Que Heidegger n’ait pas eu le droit de tenter le nazisme en 1933 quand nous avions celui de garder nos colonies (par le massacre à l’occasion, comme nos plus hautes autorités avec cinquante ans de retard en font publiquement l'aveu et bien sûr la repentance), de trahir nos promesses d’autonomie en échange du sang versé dans les tranchées ou à verser (ah ! notre grand Georges Mandel repoussant en 1940 encore le terme d’une possible égalisation des conditions juridiques, en appelant les sujets de l’Empire à se faire tuer pour la métropole civilisatrice !) ou de nous donner en 1958 à de Gaulle dans des conditions douteuses est édifiant. Il faudra un jour écrire l'histoire du vrai libéralisme occidental, sans se payer de mots et se réfugier dans des valeurs appliquées avec opportunisme (Ah oui, le réalisme! La prudence!).


Comment expliquer autrement cette obsession du nazisme et cette déferlante de la culpabilisation contre la culture allemande ? Je penche pour la psychologie de compensation. Mais du côté anglo-saxon, il y a sans doute la grande frousse devant la puissance mondiale allemande entre 1870 et 1945, dont la politique d’Appeasement (1938-39) fut la manifestation. Les efforts pour faire de la RFA (un gros potentiel) un caniche de l’américanisation et de l’OTAN dès 1947 sont bien connus. Or, en ce qu’il pense la crise des années trente comme lieu d’un événement mondial décisif et révélateur, il ne se laisse pas impressionner par le démocratisme de guerre froide ou le socialisme réel soviétique. Heidegger est un symbole de résistance à ce phénomène de neutralisation intellectuelle de la pensée allemande et d’enracinement dans une pensée européenne, voire extrême-orientale à la fin de son parcours, contre une certaine modernité tranquille qu’incarne l’Amérique (American Way, American Dream et … Hiroshima, mon Docteur Fol’amour).


Qu’est-ce donc qui nous vaut en même temps cette tentative d’hallali en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qu’illustrent par exemple la publication du démonologique Revolutionary Saints: Heidegger, National Socialism, and Antinomian Politics de Christopher Rickey (2003), ou Heidegger's Children: Hannah Arendt, Karl Lowith, Hans Jonas, and Herbert Marcuse de Richard Wolin (toujours en 2003, auteur qui pétitionne en juillet 2005 pour E. Faye) ? Sinon la volonté de discréditer à travers Heidegger la pensée philosophique allemande (considérée comme forme de résurgence déguisée d’une mystique millénariste luthérienne projetée sur un Hitler prophète national du peuple élu – c’est la thèse de Rickey) ou de ruiner toute médiation entre le marxisme critique ou le marxo-freudisme et la phénoménologie existentiale de Heidegger ? Il est bien clair en feuilletant Wolin par exemple que l'enjeu de la polémique, c'est pour lui de démolir la pensée d'origine allemande aux États-unis et d’user du relais classique de l’édition anglaise et d’un écho en Angleterre pour susciter la contagion en Europe. Or le cas Wolin est éclairant sur l’enjeu pour la philosophie européenne : Heidegger est un verrou dans une stratégie des dominos.


Il faudrait étudier cela sans tabou : le révisionnisme ou le négationnisme de pans entiers de la culture allemande et de sa pensée politique en particulier de Luther à Hitler (jouant le rôle de télos et d’essence révélée) et Heidegger (la bouche de Hitler, dans ce scénario) par une historiographie idéologique dont le projet serait de maintenir ce pays dans une mémoire perverse par un travail de sape continu de sa culture propre. Il ne s’agit pas d’idéaliser la vision nationaliste de cette culture par elle-même, mais de s’interroger sur la dépréciation excessive et le réductionnisme culpabilisateur qui font suite à 1945. Si cela se révélait exact et trouvait son apogée sur la pensée politique, faudrait-il y voir un hasard ?

 
Cette volonté de racialiser toute pensée politique du peuple chez les Allemands ou de la nation (Gobineau et Maurras étaient Français, je crois et Chamberlain - Anglais) signifie de toute évidence, au-delà de l’argument officiel d’une défense de l’universalisme et des droits de l’homme quelle que soit sa race, un dénigrement de la pensée nationale elle-même comme entachée à un degré variable de virtualité raciste. Or ce discours qui impute à l’unité culturelle et axiologique d’un peuple (avec ses choix culturels propres) une connotation raciste et perverse, criminogène ne porte-t-elle pas la dilution des États-nations comme communautés de valeurs et de culture commune, au profit de vagues structures juridiques, susceptibles de fusion et coalescence progressive, de zones de libre-échange et de « démocratie » technocratique, à rituel électoral parlementaire dualiste et procédural entre bonnet-blanc et blanc-bonnet. Tout le projet d’un certain « libéralisme » économiste (souvent très peu libéral quant à la liberté d’expression de son opposition réelle, même en économie, où il cache une volonté d’hégémonie des puissances commerciales de l’époque) et cosmopolite-marchand qui est tout le contraire de l’exigence intransigeante de la liberté d’expression d’un vieux libéralisme politique. Qu’un ancien compagnon de route du nazisme comme Carl Schmitt ait formulé cette idée de culpabilisation permanente de l’Allemagne le premier ne suffit pas à écarter cette hypothèse. Pas plus qu’il ne suffit de calomnier l’écrivain de gauche Martin Walser quand il retrouve cette idée bien plus tard devant la volonté de faire (dans l’éducation, les discours politiques, l’actualité médiatique orchestrée et les monuments officiels de l’État) de la culpabilité collective pour la Shoah le point archimédien de la conscience allemande depuis 1945.

Il y aurait lieu de s’interroger à cette occasion sur l’instrumentation de l’extermination massive des Juifs par la « solution finale » pour imposer en démocratie, au nom même de la démocratie (théoriquement libérale, pluraliste, etc.), une doxa unique dans tous les lieux de parole publique et même dans le sanctuaire de la pensée philosophique. Ramener l’œuvre de Heidegger en dépit de tout à sa proximité avec une partie (la moins nocive) du nazisme, c’est le moyen rêvé de ne jamais entrer en discussion sur ce que dit vraiment cette pensée de et à notre présent. L’accusation d’antisémitisme, l’examen permanent, obsessionnel, unilatéral de ce qui pourrait de l’antisémitisme supposé de Heidegger et jamais démontré avoir contribué en quelque façon à la solution finale, c’est une façon de faire diversion, avec un thème dont bien sûr on n’osera jamais - à moins, denrée rare, d’être courageux - vous reprocher d’abuser, mais aussi de sidérer le public par la référence aux dogmes les plus sacrés de notre éducation. Car ce qui est en jeu plus radicalement encore, croyons-nous, c’est la volonté délibérée d’en finir avec certaines formes de la pensée libre.

La stratégie euro-américaine des dominos

Le cas Wolin est éclairant sur l’enjeu pour la philosophie européenne : Heidegger est un verrou dans une stratégie des dominos. Son dernier livre est dirigé contre les disciples plus ou moins fidèles de Heidegger, du seul fait qu’ils furent finalement reconnaissants à leur maître de l’apprentissage à son contact de la pensée, y compris pour se retourner contre lui (sur les origines du choix conservateur-national anti-marxiste de 1933, en particulier). Au terme de l’opération de diffamation anti-heideggerienne, ils deviennent les nouvelles victimes (logiques) du soupçon de collusion, du délit de proximité, de révisionnisme ou d’affinités soit totalitaires, soit « radicales ». L’attaque de Wolin n’étonne que ceux qui n’anticipent jamais les événements de l’actualité, que tous les signes précurseurs permettent à l’observateur réfléchi de voir programmés de longue main. Que ces auteurs soient des Juifs émigrés et farouchement anti-nazis, qu’ils aient défendu l’idéal d’une démocratie authentique en Amérique, que Marcuse ait tenu en 1947 des propos négatifs (sur lesquels il revint) sur Heidegger, peu importe. Ils deviennent bientôt, du seul fait d'avoir admiré leur maître, au mieux les pions manipulés, les chevaux de Troie inconscients de Heidegger et donc du nazisme ; au pire ses complices, conscients de quelque faille originaire de leur pensée et préférant la mauvaise foi à l’abandon pur et simple de ce qu’ils ont retenu du nihiliste allemand. Et en un sens, Arendt avec son mauvais livre sur le Totalitarisme, a préparé ensuite ce retournement contre elle des sciences politiques « chiennes de garde de la sainte démocratie-priez-pour-nous », parce que ses derniers livres sont clairement influencés par la pensée heideggerienne (cf., Condition de l’Homme moderne, Calman-Lévy, Paris, 1961) ; tandis que Löwith, avant de contribuer aux hommages des disciples et des fils prodigues « au plus grand philosophe allemand depuis Hegel » (dixit Löwith), avait nourri dans son sein, si on peut dire, une nichée d’idéologues « démocrates » opportunistes, moins cultivés et moins scrupuleux que lui.


Interdit des penseurs de tradition allemande par culpabilisation politique permanente, discrédit de toute tradition continentale européenne extérieure aux cadres du libéralisme individualiste nihiliste, les deux hypothèses ont en commun une instrumentation de la culture à des fins stratégiques propres à l’immédiateté de notre temps.

 

 

 

 

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*Maximilien Lehugeur, ancien élève de l’Ecole normale supérieur (Ulm) et agrégé d'histoire, a obtenu un DEA de philosophie. Il enseigne la philosophie et l’histoire des idées.