
Remarque introductive de la rédaction
Au
cours de l’année écoulée, nous serons passé
du discours néolibéral le plus simpliste à une
réhabilitation, très sélective du point de vue
social, du rôle de la puissance publique. Au moment où,
par pans entiers, des régions du monde tombent dans
l’insécurité, la barbarie, la piraterie et la guerre,
ce que l’agression contre Gaza vient encore une fois de démontrer.
Nous en sommes donc encore à analyser comment et jusqu’où
le capitalisme pourra entraîner l’humanité dans sa
crise. Ce que nous faisons ici. Il faut aussi s’étonner du
fait que, si le système-monde actuel vacille tant, il reste
encore si faiblement attaqué. Manque de projet
alternatif élaboré depuis la crise du marxisme ?
D’un marxisme, qui n’a pourtant jamais depuis 150 ans paru autant
d’actualité. Sans doute, mais manque aussi d’un sujet
historique, d’un moteur historique, apte, pour le moment au moins,
à porter un projet souhaité, crédible et
mobilisateur. Vaste question qui divisera sans doute encore un temps
les pessimistes « réalistes » des
optimistes « idéalistes » ?
Mais commençons par un état des lieux de
l’effondrement…
La
crise économique de 2008 ou le spectacle des derniers hommes…
______________
Par Claude
Karnoouh – Hiver 2009
_________________________
« Why
we shall read The Financial Time, because we are living in
financial times », Publicité du
Financial Time dans la livraison du 23 juin 2007.
« De
toutes les races, la plus folle et la plus vile est celle des
marchands, car ils se livrent à l’activité la plus
vile par les moyens les plus vils : à qui mieux mieux ils
mentent, se parjurent, volent, fraudent, trompent,
et pourtant se font passer pour les premiers parce qu’ils ont des
anneaux d’or aux doigts. Il ne
manque pas de moinillons flatteurs, qui les admirent et les appellent
en public « vénérables » dans
l’espoir évident qu’il leur reviendra une petite portion
des biens mal acquis. »
Érasme,
Éloge de la folie, collection Bouquins, Robert Laffont,
Paris, 1992, p. 57 (traduction du latin de Claire Blum).
La
crise économique apparue au mois d’août 2007 et qui
explose à la fin du mois de septembre 2008, successivement
crise financière, puis massivement industrielle, traduit deux
moments de la même dysfonction et, à la surprise
générale des spécialistes, le retour d’un
refoulé, voire d’un censuré par tous les
gouvernements libéraux occidentaux depuis au moins un quart de
siècle, celui d’une économie politique si non
keynésienne en sa totalité, à tout le moins en
partie, par le soutien massif accordé par les banques
centrales des États ou la BFCE aux grandes entreprises privées
au bord de la faillite en raison du tarissement du crédit
interbancaire par manque de liquidités. À l’évidence,
l’origine apparente de cette crise est le résultat d’une
action certes légale, dans le cadre de la dérégulation
généralisée du commerce de l’argent aux
États-Unis, mais hautement immorale,
les subprimes (en français, les prêts à
hauts risques). De quoi s’agissait-il ? Au départ le
problème est simple, il était question de prêter
de l’argent à taux variable, sans autre garantie qu’une
hypothèque immobilière, à des gens aux revenus
faibles et fragiles qui souhaitaient acquérir une maison ou un
appartement. A priori, la garantie hypothécaire
semblait solide dès lors que depuis une vingtaine d’années
les prix de l’immobilier ne cessaient de croître. Cependant
d’aucuns économistes le savent, le surendettement des
ménages les enchaîne à une dépendance
économique extrêmement dangereuse. En effet, quand au
bout d’une dizaine d’années de surchauffe des prix de
l’immobilier et de la construction, apparaît la
surproduction, les prix de l’immobilier commencent à baisser
pour les habitations de qualité médiocre, lesquelles
offraient dès lors une garantie de moins en moins
solide. Aussi, pour compenser le manque à gagner du
prêteur en cas de non-paiement des mensualités en raison
de la baisse du bien hypothéqué, celui-ci exigea-t-il
une augmentation des taux des remboursements. En conséquence,
à partir du moment qu’il y a surproduction, le chômage
fait aussi son apparition et la paupérisation s’installe,
rendant les remboursements encore plus aléatoires, voire
impossibles pour des débiteurs devenus incapables de payer les
dépenses les plus banales de la vie quotidienne. On est ainsi
entré dans un cycle infernal s’achevant par l’insolvabilité
des emprunteurs, leur expulsion des logements dont ils se croyaient
les propriétaires et leur retour à la grande précarité
pouvant aller jusqu’à devenir des sans-abri.
Au
départ le modèle reproduit la politique du profit « à
tout prix » imposée naguère par les pays
riches aux pays à peine décolonisés :
endettement maximum grâce aux prêts de capitaux à
intérêts variables pour ceux-ci, et rente perpétuelle
financée par les intérêts de la dette pour
ceux-là. Les banquiers et les compagnies d’assurance
étasuniens transposèrent ce modèle
d’enchaînement des États à la dette
à l’économie domestique des ménages
étasuniens, y compris les plus modestes souhaitant, (et
pourquoi les en blâmer), accéder à la propriété
immobilière de leur résidence. Mais pour ce faire, il
fallut auparavant imposer au pouvoir politique une dérégulation
générale de l’accès au crédit dans le
cadre d’une théorie-propagande vantant la « sagesse
infaillible de la main invisible » de l’offre et de la
demande dans le domaine du libre marché des capitaux, comme si
les emprunteurs possédaient les mêmes connaissances de
la situation économique globale que les prêteurs et
pouvaient donc se déterminer rationnellement en toute
connaissance de cause ! Mensonge éhonté du
néolibéralisme. Aussi, tant que la croissance
économique s’autoalimentait sans accrocs notables d’une
demande de logements en hausse constante et sur les mises en chantier
de logements nouveaux toujours plus nombreuses, constatait-on une
augmentation vertigineuse du prix de l’immobilier, y compris des
immeubles de qualité médiocre. C’est pourquoi
l’affaire semblait très prometteuse, une source de profits
juteux ascendants, sans plus de limites aucune… Les prêts
étaient garantis par les hypothèques sur des logements
dont les prix s’élevaient de jour en jour, ce qui permit aux
banques déliées de toute régulation, de proposer
de nouveaux crédits de consommation à des gens déjà
très lourdement endettés, mais assurés d’une
couverture financière « sûre » du
fait que « leur bien » immobilier
croissait chaque jour en valeur ajoutée…
Mais,
comme je l’ai rappelé précédemment, au bout
d’une quinzaine d’années de surchauffe de la construction
immobilière on arrive à la surproduction de logements
neufs et au début d’une vague de chômage qui, touchant
des populations surendettées, sont quasi instantanément
incapables de payer leurs traites mensuelles qui s’augmentent des
intérêts variables en fonction du coût du crédit
lié à la dévalorisation du bien hypothéqué.
Voilà le grain de sable qui a enrayé une machine
apparemment très bien huilée. Toutefois cette grave
dysfonction engendrée par le goût immodéré
du lucre chez des gens plus que riches aurait pu se résoudre
assez aisément, même si la valeur des biens saisis lors
des non-paiements de plus en plus nombreux ne couvrait plus les
sommes empruntées. Les emprunts demeurant impayés et
les biens immobiliers finissant par ne plus avoir de valeur, le
capital initialement prêté ne représentait plus
que de l’argent fictif ou mieux des capitaux virtuels à
l’horizon de valeur zéro puisque l’argent scripturaire
(électronique de fait) ne s’appuyait plus que sur des dettes
impayées et impayables.
Néanmoins
la dysfonction eût pu s’arrêter là, certes avec
de profondes conséquences locales en ce qu’elle engendrait
automatiquement une grave crise du prêt hypothécaire,
mais celle-ci eût été cantonnée aux
États-Unis et eût pu être jugulée par le
gouvernement (en l’espèce l’administration Bush fils)
comme il le fit naguère (sous les administrations Reagan et
Bush père) pour les faillites des caisses d’épargne
de Floride ou de Californie… Or c’était sans compter avec
la logique du profit poussée aujourd’hui à sa limite
la plus extrême en raison de la globalisation accélérée
des marchés, laquelle alimente toujours plus intensément
la cupidité et le goût décuplé du lucre…
En effet, pour s’assurer des bénéfices plus
importants encore, deux compagnies financières étasuniennes
spécialisées dans ces prêts hypothécaires,
Fanny Mae et Freddie Mac, ainsi que plusieurs banques dont Lehmann
Brothers (disparue à la suite de l’une des plus importantes
faillites de l’histoire économique étasunienne) ont
« titrisé »
ces prêts, non seulement avec la complicité tacite de
l’État américain, mais plus encore, avec sa
sponsorisations de fait dès lors que pour garantir le niveau
de consommation étasunien après 2001, voire pour
l’accroître, on assista à la mise en place de la
politique hyperdéflationniste voulue par le Président
de la Fed, Alan Greenspan et les patrons des grandes banques
étasuniennes.
C’est
donc cette politique qui permit les refinancements en cascade des
banques et des particuliers à des taux exagérément
bas, mais néanmoins variables, donc révisables, ce qui,
en ce temps, semblait garantir aux bailleurs de fonds une sécurité
suffisante pour le prévenir des aléas de lendemains
peut-être moins sereins. Non seulement les prêts accordés
aux « pauvres » ont été
« titrisés », mais, pour augmenter plus
encore les commissions, les intermédiaires financiers les ont
détricotés, triturés, redécoupés,
fractionné afin de recomposer des titres bancaires où
des fractions de ces dettes étaient dissimulées
derrière d’autres valeurs apparemment moins volatiles, plus
solides, l’ensemble composant divers types de fonds à
risques garantis par des assurances (AIG par exemple, aujourd’hui
nationalisée). Aux acheteurs, ces nouveaux produits bancaires
devaient apparaître de bonne qualité dès lors que
des évaluations hautement positives d’agences de notations
en garantissaient la solidité. Seulement voilà, ce que
l’on ne savait pas, sauf les initiés (et dans le monde de la
finance l’omertà fonctionne parfaitement tant que la
machine produit des bénéfices), c’était d’une
part que les agences de notation étaient, de fait, des
dépendances des compagnies qui « titrisaient »,
et que, de l’autre, la SEC (Security and Economic Commission) de
Wall street fermait les yeux sur cette situation, apparemment
endormie ou subvertie par le succès sans précédent
de ces fonds. Puisque cela rapportait beaucoup à tous les
joueurs, pourquoi mettre des bâtons dans les roues à une
affaire qui semblait marcher indéfiniment !
Mais,
lorsqu’arriva le moment où les débiteurs ne purent
plus payer leur mensualité et que, simultanément, leur
bien immobilier saisi perdit toute valeur, ces fonds cessèrent
de rémunérer les détenteurs de titres, lesquels,
privés de ces hauts revenus, commencèrent à
revendre en masse ces titres, entraînant la baisse de leur
capitalisation boursière et donc des pertes de liquidités
dans les caisses des institutions émettrices ou dans celles
des intermédiaires négociant leur commercialisation à
l’échelle de planétaire. Toutefois ce fut plus
particulièrement aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en
Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Islande et au Luxembourg que
les pertes furent colossales, c’est-à-dire au centre de
l’empire économique mondial et dans ses dépendances
les plus fidèles à la politique de dérégulation
néolibérale la plus drastique qu’il prônait
sans relâche. On était arrivé ainsi à une
situation devenue intenable à l’égard de l’économie
réelle, c’est-à-dire par rapport à la
production des biens matériels, des services réels. En
effet, l’ampleur de l’évaporation d’argent
fictif des dettes mises en jeu spéculatif par la titrisation
des prêts subprimes, avait fini par créer une situation
d’une totale inconséquence où l’ensemble des dettes
contractées par les débiteurs croissaient beaucoup plus
rapidement que l’ensemble des remboursements de ces mêmes
débiteurs, des pertes que les spécialistes chiffrent
aujourd’hui dans une fourchette oscillant entre 2.800 et 6.000
milliards de dollars !
L’énormité de cette fiction monétaire a
entraîné une réaction en chaîne d’une
telle amplitude qu’elle touche à tous les secteurs de
l’économie. Aussi la
série d’enchaînement des causes et des effets
semble-t-elle maintenant bien connue, sauf peut-être un aspect
cardinal largement dissimulé auprès du grand public,
l’énorme spéculation à la baisse provoqué
et par des banques et par des fonds d’investissement privés,
afin de récupérer, même à perte,
d’importantes liquidités de manière à se tenir
prêt, le moment opportun (le kaïros de la guerre
économique permanente), à saisir toutes les occasions
permettant de mettre en œuvre une nouvelle surconcentration du
pouvoir économique dont on devine déjà les
prémisses (voir à ce sujet la recomposition du paysage
bancaire décrite par ces articles : « Le
big-bang des banques », in La Tribune, N° 4.018
du mercredi 15 octobre 2008 ; et encore le Financial Times
du jeudi 16 octobre 2008 ; « Les banques américaines
achèvent leur recomposition », Le Figaro, 2
janvier 2009).
Il s’agit là d’une concentration qui touche outre les
banques, diverses institutions spécialisées dans le
prêt hypothécaire, divers holdings, divers fonds
d’investissement qui, demain, avec l’aide que les États
dispensent généreusement à ceux qui n’ont fait
que mener à la ruine l’économie financière,
accentuera plus encore le pouvoir monopolistique d’un nombre
réduit, mais surpuissant, d’institutions financières.
Je
suppose que d’aucuns parmi les lecteurs ont remarqué que
personne (et surtout pas les partis dits de gauche ou les syndicats)
ne propose l’application des lois antitrust. Et pourtant, il n’est
pas outrancier de voir dans cette massive spéculation à
la baisse, une réelle stratégie de la monopolisation du
pouvoir financier en devenir, une nouvelle lutte à couteaux
tirés dans le grand style de la lutte capitaliste pour le
pouvoir absolu : There will be blood ! Oui, ça
va saigner pour tout le monde, et bien plus encore pour ceux qui
n’y comprennent rien et n’en sont pas du tout responsables, le
petit peuple des salariés, des ouvriers, des employés
d’autant plus égaré que ni les partis de gauche ni
les syndicats ne se sont donné la peine de leur expliquer par
le menu détail les tenants et aboutissants de cette vaste
escroquerie à l’échelle planétaire. On
mobilise les gens pour trois francs quatre sous de plus à la
fin du mois, sachant pertinemment que ces aumônes du capital
seront immédiatement annulées par de multiples
augmentations, mais on délaisse une véritable pédagogie
de l’économie politique qui leur permettrait à coup
sûr de s’orienter dans la pensée pour ensuite
s’orienter dans l’action radicale… Il convient aussi d’ajouter
que les directions syndicales sont le reflet de l’état
général des populations, car, je l’ai souvent
remarqué, beaucoup de gens ne veulent rien entendre et
préfèrent, comme les autruches, s’enfoncer la tête
dans le sable plutôt que regarder la situation dans le blanc
des yeux. Quoi qu’il en soit, c’est lors de crises de cette
ampleur que l’on constate combien les syndicats et les partis de
gauche ne sont que les pompiers chargés d’éteindre au
plus vite, ici et là, dans une complicité tacite avec
le pouvoir capitaliste, la lutte de classe ou, à tout le
moins, ce qui pourrait en faire surgir les prémisses.
Cependant,
ce qui doit aussi occuper le penseur critique une fois qu’il a
planté le décor et disposé les principaux
acteurs de la crise, c’est le soudain basculement des chantres et
des praticiens du libéralisme à tout va dans la mise en
place d’une sorte de keynésianisme affadi jamais vu depuis
un demi-siècle. Ainsi, à ma grande surprise, j’ai
entendu un responsable connu pour son intransigeance libérale
et déréglementaire, vanter sur un poste de radio
français consacré à l’information les vertus
de l’intervention de l’État dans l’économie et
celles du capitalisme social ! Je n’en crus pas mes oreilles !
J’ai même cru rêver éveillé ! C’est
pourquoi il faudrait, une fois pour toutes, reconnaître la
vérité de cette remarque avancée il y presque un
siècle et demi par Marx : à la question qu’est-ce
que le capitalisme, sa réponse fut simple, limpide et juste,
« Le capitalisme c’est la privatisation des bénéfices
et la socialisation des pertes ». Jamais la formule n’a
sonné aussi juste que dans la manière dont les
gouvernements européens et celui des États-Unis tentent
de résoudre la présente crise. Aussi le titre de
l’article de Frédéric Lordon publié dans Le
Monde diplomatique (octobre 2005, Paris) décrit-il
parfaitement la réalité : « Le jour où
Wall Street est devenu socialiste ». On ne le peut mieux
dire pour démontrer la vaste escroquerie du libéralisme
économique dont nous sommes les témoins quotidiens et
les victimes, escroquerie qui, au demeurant, dépasse de très
loin celle de la « grande braderie à l’Est »
que j’avais décrite naguère avec Bruno Drweski.
Le plan de sauvetage de l’économie mis en place par les
gouvernements européens de la zone euro met en jeu 1.700
milliards d’euros d’argent public pour recapitaliser les banques,
garantir les prêts interbancaires et tenter de recréer
une nouvelle fluidité du crédit, à peu près
l’équivalent du PIB de la France ! À cette somme
énorme, il convient d’ajouter les diverses aides
sectorielles, en particulier celles allouées à
l’industrie automobile et à l’ensemble de la chaîne
des sous-traitants. Il y a moins de six mois, les mêmes
gouvernements vantaient encore les vertus du marché le plus
libéral avec le moins d’État possible ; il y a
moins de six mois, les mêmes gouvernements dont celui de la
France, proclamaient que les caisses de l’État étaient
vides pour mettre en place des plans d’urgence contre l’extension
de la pauvreté, pour renflouer partiellement les caisses de la
sécurité sociale ou celles de l’assurance-maladie ou
de l’assurance chômage, etc. Il n’y avait donc pas d’argent
pour les institutions publiques chargées de l’entraide, de
la santé, de contrer le chômage engendré par des
politiques industrielles dirigées par une seule obsession :
le retour sur investissement le plus rapide possible grâce
auquel on met en œuvre les pressions les plus rigoureuses sur les
salaires, l’augmentation drastique de la productivité et des
heures supplémentaires, la légalisation générale
du travail dominical et, last but not least, les
délocalisations des entreprises dès lors que les
salariés se montreraient par trop réfractaires et
indociles…
Comment
en est-on arrivé là quand tous les experts, tous les
spécialistes patentés (par exemple les professeurs
d’économie et les chroniqueurs de la presse ad hoc),
les « intellectuels » médiatiques dans
le rôle de « moi-je-sais-tout-sur-tout »
(en italien tutologo), n’en pouvaient mais de vanter les
bilans en forme d’apothéose des revenus des banques, des
institutions financières, des fonds d’investissement, des
« prêts à haut risque »
(subprimes), des indices boursiers ? À l’évidence,
il y a le travail acharné de l’hybris des effets de
la technique sur les échanges boursiers à l’échelle
planétaire, la miniaturisation de l’électronique, la
surpuissance des microprocesseurs et donc les ordinateurs ayant
permis la simultanéité des échanges boursiers
vingt-quatre sur vingt-quatre entre toutes les bourses du monde et
vers toutes les bourses du monde. Il y a tout autant la
radicalisation de la convoitise et de la cupidité engendrées
par cette dynamique du profit sans limite dont témoignent les
énormes sommes d’argent empochées (salaires, primes
et stocks options défiant les gains moyens des salariés
de tel ou tel pays) par un petit monde de grands gestionnaires.
Si le
pouvoir aveugle et le pouvoir absolu aveugle absolument, alors les
marchés mondiaux déréglés aux mains
d’affairistes identiques à des escrocs (cf. l’escroquerie
pyramidale planétaire dont Bernard Madoff n’est que la face
apparente de l’iceberg), les opérations boursières
sur des fonds de crédits sans plus aucune base matérielle
(sans au moins l’appui du rapport travail/production/profit du
capitalisme industriel, en bref sur la relation différentielle
mesurable entre valeur d’usage/valeur d’échange), les
primes faramineuses accordées aux dirigeants (capitalisme du
management), aux prévisionnistes et aux brokers, la manne
financière qui coule à grands flots sans plus aucune
limite éthique, tout cela résume l’incarnation de
l’hybris du capitalisme de troisième type, celui qui
a accompli la plus massive déréalisation de l’argent
et, simultanément l’aveuglement de ceux qui en jouent et en
jouissent le plus intensément. Aussi, comme les femmes du
sérail à la veille de l’implosion de l’Empire
ottoman, inconscientes que se jouait la fin d’un empire et de ses
mœurs, ou comme la cour de Versailles le 13 juillet 1789, tous ces
hauts responsables de banques, d’institutions financières,
de caisses d’assurances, d’épargne, tous ces dirigeants de
holding et de hedge funds, tous les créateurs de
modèles mathématiques prévisionnels, tous les
brokers, tous ceux-là, l’ensemble des agents de l’hybris
de la techno-finance ont-ils perdu le contact avec la banale réalité
quotidienne de la majorité des citoyens. Il faut cependant
noter que les vagues de mise à pied des salariés,
l’augmentation massive et très rapide du chômage ne
semble affecter les comportements des citoyens des divers pays
concernés au premier chef par la crise économique, rien
ne semble préparer les signes avant-coureurs d’une
quelconque révolution.
Il
faut le reconnaître, c’est parmi les créateurs
cinématographiques étasuniens que nous trouvons les
mises en garde contre les enjeux mafieux de la bourse dans un
excellent film, Wall Street, plus tard contre le vrai
capitalisme, sans foi ni loi, dans un véritable chef-d’œuvre,
There will be blood. Sous l’empire de salaires et de primes
n’ayant plus aucun rapport avec le travail réel des acteurs
économiques et l’expérience de la majorité qui
subit des tensions extrêmement fortes sur les salaires, ces
gens de la finance, une petite minorité représentant
environ 5 % de la population mondiale, ont perdu de vue le fait
qu’en raison de leur fonction économique, ils appartenaient
eux aussi à la société au sein de laquelle ils
devraient , pour leur part, œuvrer à l’amélioration
du bon gouvernement selon la vieille formule de la théologie
politique et de la philosophie politique idéaliste (Jean de
Salisbury, Saint Thomas d’Aquin, Marsile de Padoue, Locke, Hume,
Adam Smith, Rousseau et Kant). Toutefois, dès lors que
l’essence même du capitalisme, le profit sans limite ni
règle, sans l’impératif catégorique de quelque
valeur transcendantale,
toujours sauvage en ses pratiques réelles et ses visées
ultimes (non masquées par une propagande quelconque), se peut
déployer sans contrainte (étatique, éthique et
législative) pour une plus-value toujours plus forte, les
dégâts sociaux engendrés à l’échelle
de la planète sont de plus en plus gigantesques (et le seront
plus encore demain). En effet, le sauvetage du système
économique mondial avec des fonds publics envisagés par
le monde développé et les plus puissants des pays
émergents (G.8, G.7, G.4, G.20) ne vise qu’à
renflouer des banques et des holdings qui précisément
ont failli à leur rôle social minimum (je précise,
minimum) : d’une part, déterminer le juste prix des
valeurs industrielles et, de l’autre, s’enrichir certes, mais
tout en enrichissant le monde pour le plus grand bien de tous.
Quel
est donc ce monde où des milliardaires comme Bill Gates,
Warren Buffet, Murdoch, Roman Abramovitch, Soros, ces princes arabes,
concierges d’un pétrole qui ne leur appartient même
pas, ces hommes d’affaires chinois ou indiens aussi avides et
cupides, vaniteux et gaspilleurs que les autres, ces dictateurs
africains conduisant leur pays à la ruine économique et
humaine sont possibles ? Combien faut-il de miséreux pour
un enrichissement quasi incommensurable ? Combien de
bidonvilles, d’hommes et de femmes obligés de vendre un rein
pour survivre ? Combien d’enfants contraints au travail
esclave ? Combien de jeunes filles et d’adolescents prostitués
pour une telle richesse ?
Comment certains osent-ils continuer à parler de progrès,
hormis lorsqu’il s’agit de technologie ? Encore une illusion
métaphysique à l’œuvre dans un monde
politico-académique moribond. Or, le capitalisme c’est cela,
et rien que cela : l’arrogance du déploiement
techno-financier du capital sans horizon de pensée,
c’est-à-dire plongé dans l’incapacité de
penser ce qui le rend possible, c’est-à-dire l’origine de
ses principes théoriques et pratiques qui réalisent ses
fins réelles et authentiques : en d’autres mots,
incapable de penser son Dasein. Au bout du compte (si on peut
le dire ainsi !), l’essence de l’étant du Capitalisme
n’est, en dernière instance, que l’une des incarnations du
nihilisme, l’autre se nomme la Technique, ensemble ils composent
l’apothéose, l’accomplissement terminal et l’achèvement
(comme on achève les chevaux !) de la métaphysique.
Nous
avons tous remarqué, à tout le moins dans les pays
européens développés, combien les divers partis
qui se prétendent de gauche, voire d’extrême gauche
(sauf par moment Lutte ouvrière en France et des groupuscules
assez isolés comme les journalistes de Junge Welt en
Allemagne) sont soit demeurés silencieux soit n’ont su que
proférer des banalités, des clichés et des
slogans éculés, incapables de saisir l’aspect nouveau
de cette reconfiguration du capital d’une part, et, de l’autre,
de la subjectivité des divers acteurs. Malgré quelques
gesticulations grotesques dans diverses chambres de députés
ou de sénateurs, ils se sont comportés comme les
infirmières du capitalisme plongé dans la détresse…
Aucun n’a fait une quelconque référence à un
renouvellement de la lutte de classe, à tout le moins aux
mises en place de prémisses possibles… Mais nous avons aussi
remarqué la passivité du peuple qui semble assommé
par les flots d’informations catastrophiques déferlant
journellement sur tous les médias. « Arrêtez
de nous donner de mauvaises nouvelles » se plaignait un
auditeur interviewé sur une radio périphérique
certes aux ordres, mais, dans une situation contrôlée
c’était pareil : « la crise c’est pour les
riches pas pour nous ! » affirmait accoudé au
bar de mon bistrot préféré un ouvrier sirotant
son Côte du Rhône en bleu de travail. Quant à moi
je regarde ces manifestations d’abrutissement et d’ignorance
comme la meilleure preuve de la réussite du lavage de cerveau
et de la lobotomie réalisés au cours de quarante ans de
propagande libérale déversant son mépris pour
l’État-providence ? La majorité des hommes de la
modernité tardive paraissent donc tétanisés dès
lors que semblent menacées leurs aspirations à
l’hyperconsommation (c’est aussi l’un des motifs des révoltes
des banlieues, la frustration consumériste) preuve
supplémentaire qu’il n’y a plus de sujet de l’histoire
porteur d’aspirations révolutionnaires ou, à tout le
moins, de contestations radicales. Pourtant certains commentateurs
croient le trouver ce sujet renouvelé, par exemple chez les
sans-papiers (Alain Badiou en France, le Parti Rifundazione
communista en Italie), d’autres dans les révoltes des
banlieues (divers groupes anarchistes ou des dissidents du Parti
communiste français). Illusions évidentes pour qui
s’est entretenu sérieusement (et non spectaculairement) avec
ces gens et n’hésite pas à appeler un chat un chat…
Les sans-papiers (et comment les condamner a priori et a
posteriori !) n’aspirent qu’à devenir les
petits-bourgeois conformistes du système socio-économique
qui les accueille, car, soyons-en assurés, c’en est fini
depuis belle lurette des émigrations de militants
révolutionnaires… Quant aux révoltés des
banlieues, s’ils perçoivent les injustices dont ils sont les
victimes (objectivation de leur situation), ils cassent et brisent
sans aucun discernement comme autant de consommateurs frustrés
(subjectivation de leur vision du devenir). Enfin, si certains
placent, une fois encore, leurs espoirs dans les nouvelles luttes
engagées par des pays en voie de développement, en voie
de recolonisation ou en passe d’être attaqués par
« l’empire occidental » (les résistants
irakiens, afghans, palestiniens, l’Iran, le Venezuela de Chavez ou
la Bolivie de Morales), il ne peut s’agir, au-delà d’une
solidarité verbale réelle et respectable, que d’une
rechute dans l’illusion tiers-mondiste des années 1970.
Certes ces conflits suscitent des difficultés à
l’Empire, certes ces combats, surtout au Moyen-Orient coûtent
fort chers aux néocolonisés (voir la disproportion des
pertes entre les Israéliens et les Palestiniens pendant la
guerre de Gaza), mais ils n’entament pas l’essentiel de son
pouvoir…
Le
sujet historique de la critique radicale étant apparemment
absent, force nous est de constater que la mise en crise du
capitalisme hyperlibéral globalisé est sortie de son
centre vital, de son déploiement logico-pratique et de son
échec momentané, sans qu’aucune action contestatrice
externe puissante n’en vienne à révéler ni
l’immoralité essentielle ni la cruauté des effets…
Crise monétaire certes, mais plus encore crise dite
systémique, car au début du mois d’octobre 2008 c’est
bien l’économie réelle, le capitalisme industriel (de
fait la production des biens et des richesses réels, la
transformation dans le rapport réel du travail à la
matière) qui est atteint au cœur même de l’empire
(voir l’état de son industrie automobile)… Après la
crise du crédit, il y a la menace d’une récession
majeure déjà présente, d’une crise de
confiance massive et générale qui engendrera une crise
de la légitimité de la démocratie de masse
représentative. D’où les mesures monétaires
d’urgence aux coûts pharaoniques dont nous sommes les témoins
et les bailleurs de fonds ; d’où, ne l’oublions
point, la mise en réserve d’énormes forces de
répression, bureaucratiques, policières et militaires,
au cas où des révoltes sociales surviendraient ! À
l’absence du sujet historique de la contestation radicale,
correspondent les discours asthéniques (je n’ose dire
stupides) de la plupart des partis de gauche qui répètent
à satiété : « il faut moraliser
le capitalisme ! ». Or, Monsieur Soros, le grand
spéculateur, dans un ouvrage encensé par la critique
officielle outre-Atlantique,
ne disait pas autre chose des luttes féroces entre mafias
politico-économiques de l’ex-Europe communiste à
propos du vol de la propriété publique. Toutefois,
venant de lui, c’était, comme le dit dans la langue verte un
proverbe français, « l’hôpital qui se fout
de la charité ! ». « Moraliser le
capitalisme », l’affirmation est grotesque, elle
ressortit à une vision platement réformiste qui sert à
dissimuler la nature réelle du capitalisme, cette essence qui
lui permet de toujours se dépasser, non pas comme Aufhebung,
car il ne réduit pas ses contradictions par la négation
de la négation, il les surmonte momentanément par la
fuite en avant vers l’infini-indéfini (esprit
du-toujours-plus, du record, toujours plus de développement,
de monnaies en circulation, d’objets fabriqués, de
gaspillages, d’extractions, d’énergie, de gigantisme
architectural, etc.),
par la croissance exponentielle du rapport
capital/production-travail/profit et du profit réinvesti en
commerce de l’argent autoreproductif, avec comme impératif
catégorique le retour sur investissement à la vitesse
sidérale que lui offrent les possibilités d’ubiquité
des techniques électroniques. Le capitalisme n’est pas
« hégélien », le capitalisme est
algébrique et hyperbolique. Sa logique ne peut jamais
s’appuyer sur des catégories morales (comme le crut
l’économie politique idéaliste et Max Weber en la
confondant avec celle du protestantisme) ; sa logique est fondée
sur une courbe algébrique aux variables en permanente
mutation, pour sans cesse outrepasser l’asymptote qu’un état
antérieur lui avait assignée. Dès lors, le
silence maintenu sur cette essence, nouvelle omertà de
ceux qui font fonction de gauche politique en Europe (ne parlons pas
des États-Unis !), renforce l’absence de critique
radicale et contribue au maintien des peuples dans ce que Kant eût
nommé le « sommeil dogmatique des ténèbres ».
Serait-on
arrivé à être les témoins-acteurs de
l’incarnation de ce que Nietzsche nomma le dernier des hommes,
aujourd’hui l’homme de l’hyperconsommation, du chômage
massif, et de ces immenses bidonvilles qui peu à peu meublent
une planète ruinée et enténébrée ?
Il faut, me semble-t-il, répondre par l’affirmative à
cette question. En effet, rien ne me semble pouvoir sauver la société
de la modernité tardive de l’accomplissement de la
catastrophe qui, selon celui qui demeure le vieux maître d’une
lucidité extrême, Heidegger, a déjà eu
lieu de longue date… Aussi les formes politiques qui se préparent
seront-elles à la mesure de la généralité
et de la globalité de la crise, une radicalisation des
totalitarismes du XXe siècle selon l’un des modèles
prévisionnels possibles (il y en a sûrement d’autres)
formalisé par Gérard Granel dans un texte mémorable
« Les années trente sont devant nous ».
Paris,
janvier 2009