
Comme tous les courants issus
des Lumières et du progressisme social, le féminisme a connu au cours des
dernières décennies des évolutions qui permettent, comme pour l'ensemble des
mouvements dits de gauche, de poser la question de sa cohérence avec ses
origines et principes fondateurs. L'histoire nous donne en effet de multiples
exemples de courants qui furent un temps à la pointe de l'innovation créatrice
et du progrès social, avant de sombrer dans la notabilité, le verbiage et
finalement la réaction. Phénomène fréquent et même généralisé aujourd'hui, au
moins dans les pays « occidentaux » et « occidentalisés ».
Il faut donc, aussi à propos du féminisme si étonnament en vogue en cette
période de conformisme systématique, poser la même question.
Les formulations de l'auteur
de cet article vont certainement choquer plus d'un(e) tant il cherche à
déconstruire de façon provocante ce à quoi nous a habitué le discours ambiant,
y compris dans les milieux dits progressistes. Provocation donc nécessaire pour
sortir du tourner en rond pseudo-anticonformiste actuel. Provocation qui prend pour
acquis que les survivances des sociétés antérieures ne peuvent à terme que
disparaître totalement. Ce que l'on peut
discuter. Provocation qui laisse en revanche ouverte la possibilité de trouver
de nouveaux possibles réellement émancipateurs et créatifs. Ce que l'on doit
discuter. En tout cas, il faut repenser encore une fois et rediscuter la
question de la place de la femme dans la société non pas de la femme « en
soi », mais, pour les milieux rebelles, dans le cadre d'une dynamique
générale de tous ceux, individus, groupes, classes, nationalités, cultures,
religions, communautés et sous-groupes de la race humaine divers et variés qui
ont intérêt, ensemble, à ce que les choses changent fondamentalement en leur
faveur. Et qui n'ont aucun intérêt à répéter pour la n-ème fois les
gesticulations de ceux/celles qui se mettent au service de ceux qui les
dominent réellement et ont intérêt de leur côté à ce que « les choses
changent pour que rien ne change ». Un féminisme réellement créatif et
émancipateur n'aura de sens que s'il se met en marche avec tous les marginaux,
tous les « périphériques » de notre monde inégalitaire et injuste.
Dans le respect mutuel des un(e)s et des autres, tels qu'ils/elles sont et
veulent être. En refusant avant tout de devenir une marchandise aguichante et
provocante au sein de la société de la convoitise. Société qui n'offre d'autre
perspective aux masses, mais aussi à ses grand(e)s prêtres(ses), que d'être un
outil au service du lucre, du simulacre, de la convoitise, de l'exploitation,
du marché divinisé, de l'usure et de l'éphémère.
Du féminisme émancipateur au
fascisme sexuel :
Suffragettes et Salopes
Janvier 2012
Raoul Weiss
Déjà mourant – tout du moins dans le périmètre
central du vieux capitalisme – dans les dimensions existentielles (production
et consommation de biens et de services) qui ont assisté à sa naissance, l’Homo
Economicus, dans des dimensions plus intimes de son être-au-monde, vient à
peine de naître. L’une de ces zones est la sexualité, qui, depuis une
soixantaine d’années, sort sous nos yeux d’un ancien régime prolongé.
La thèse de cet article est que les manifestations
actuelles, de plus en plus violentes, d’un féminisme individualiste-légaliste –
dont les slut-walks sont l’exemple le plus représentatif – constituent
d’une part l’équivalent sexuel des révolutions bourgeoises européennes des
années 1789-1848 et, tout à la fois, un faux-dépassement réactionnaire de
l’insaisissable révolution sexuelle.
***
Le virage théocratique du
féminisme
Le simple fait que l’un des acteurs-clés de la
crise géopolitique actuelle – Angela Merkel – soit une actrice en dit
plus long sur notre époque que de longs traités de sociologie. Son cas est
d’autant plus intéressant qu’il est bien évident, pour quiconque a suivi les
débats débouchant sur son investiture à la tête de la CDU, puis son élection à la
tête de l’Etat allemand, que son appartenance au sexe féminin a été l’un des
principaux atouts stratégiques de cette politicienne par ailleurs brouillonne,
indécise et timorée[1]. Aux sommets de Davos, du
G20 et dans d’autres cadres de la sociabilité Bilderberg, elle négocie l’avenir
du monde avec Christine Lagarde, Dilma Roussef et Hilary Clinton, qui, tout en
faisant preuve de plus de talent qu’elle dans leurs emplois respectifs, sont
comme elles des filles de la parité, pour le plus grand enthousiasme de
l’opinion publique féminine occidentale et des couches progressistes du Tiers
Monde, programmée par les mass-media pour oublier que de mémoire de
capitalisme, la féminisation d’une profession n’a jamais été autre chose que le
signe univoque de sa dévalorisation – et tel est bien le cas de cette
« grande politique » devenue le PR d’une oligarchie financière
qui, elle, reste puissamment masculine : Bernanke, Blankfein, Dimon,
Osborne, Geithner, Trichet, Draghi, Monti, Papadémos… Cherchez la femme, vous
ne la trouverez pas.
Parallèlement, le type de correction politique
issu des gender studies est en passe de s’imposer comme la nouvelle
idéologie progressiste légitimatrice des entreprises de prédation
militaro-économique de l’Occident : tout comme la crucifixion du Christ
justifiait les pogroms tsaristes, ou l’occupation des lieux saints les
croisades, la lapidation d’une femme en Iran passe aujourd’hui officiellement
pour une raison, voire une raison suffisante pour s’engager dans une guerre
nucléaire contre ce pays.
Le mince voile de compassion dont les médias populaires entourent ce nouveau
fanatisme est presque transparent : la lutte contre la phallocratie
justifie de toute évidence qu’on soumette à la vitrification atomique les
victimes potentielles desdites lapidations – qu’elles meurent, au moins, pour
la bonne cause ! Et les nombreux témoignages portant sur le soutien massif
qu’accordent les femmes musulmanes – notamment jeunes et éduquées – à
l’application de programmes islamistes ne fait qu’aggraver le diagnostic :
relapses, ces hérétiques peuvent encore, à défaut d’accéder au paradis de
l’émancipation, trouver le salut dans la crémation collective.
Exempte de toute compréhension anthropologique, de
toute « common decency » orwellienne et – fort curieusement –
de la moindre particule de ce relativisme culturel qu’on prône pourtant sur les
mêmes campus et dans les mêmes revues, la morale des gender studies
s’est clairement constituée en religion et en théologie politique. En termes
d’histoire culturelle, on sera probablement amené, à terme, à la comparer à la
nébuleuse idéologique du « progrès social » (ou
« socialisme », comme on disait alors avec beaucoup d’innocence)
pendant la première moitié du XXe siècle, quand penseurs, partis et
Etats s’engageaient dans des polémiques furieuses sur le meilleur moyen
(national ou internationaliste, autoritaire ou anarchisant, chrétien-social ou
laïque) de résoudre ce « problème social » dont plus personne – sous
peine de passer pour excentrique ou nostalgique coupé de la réalité – n’osait
contester publiquement la validité.
Ainsi, longtemps avant les slut-walks dont
il sera question ci-dessous, on a vu se constituer le slut-talk, qui est
la rhétorique politique du néo-féminisme. Semblable à certaines formes stupides
d’ouvriérisme pseudo-marxiste, qui verraient volontiers dans l’origine bourgeoise
de Lénine une réfutation du léninisme, le slut-talk commence par exclure
les hommes hétérosexuels du champ de la discussion,
mettant ainsi fin à la brève parenthèse de mixité discursive ouverte de haute
lutte… par le féminisme historique.
Ce dernier, dans sa lutte souvent héroïque contre
de véritables institutions répressives, conservait l’ambigüité historique
définitoire du libéralisme : tout en servant – sans toujours s’en rendre
compte – les intérêt du grand capital, alors impatient de vendre ses pilules
contraceptives et de mettre ses ménagères au travail à l’usine, il luttait
effectivement contre des institutions répressives : du moment que les
femmes travaillent et paient des impôts, possèdent des biens et sont
responsables de leurs actes devant la justice, comment leur refuser le droit de
vote ? Pourquoi interdire aux pauvresses dans leur pays l’avortement que
les filles de riches peuvent aller acheter à l’étranger sans être poursuivies à
leur retour ? etc. Et chacune de ces victoires, effectivement, semblait
rapprocher l’Etat bourgeois de sa fin, en sapant l’édifice de mauvaise foi
réactionnaire sur lequel il est construit. Le féminisme historique a donc été stricto
sensu une lutte – généralement minoritaire, semi-clandestine et illégaliste
– pour la liberté et contre l’Etat répressif.
Qu’on compare ce bilan au spectacle du
néo-féminisme actuel ! Aujourd’hui, il n’est plus question de protéger de
la répression un médecin souhaitant, à la demande de sa patiente, pratiquer une
IVG, mais bien au contraire d’exposer à la répression – si possible policière –
tout médecin qui, au nom de convictions personnelles, refuserait de pratiquer
un tel acte[4]. De même, il n’est plus
question de permettre l’accès des femmes à telle ou telle profession
qu’elles sont effectivement capables d’exercer, mais – à l’aide bien entendu de
l’Etat – d’imposer des quotas de femmes dans telle ou telle profession,
corps politique, etc[5].
Enfin, et c’est probablement le chapitre le plus caricatural de cette
transmutation intempestive, au lieu de revendiquer le droit au plaisir, à
l’orgasme, à l’amour libre, etc. (qui – en dépit d’une malbaisance sans
précédent dans l’histoire humaine – semble acquis du fait de l’inflation
pornographique), on exige des peines exemplaires, non seulement pour les
tueurs-violeurs en série, mais aussi pour de « simples » viols,
voire pour des personnalités publiques connues pour des conduites licencieuses
(recours à la prostitution, aux « parties fines » etc.) n’impliquant
que des adultes consentants et, par conséquent, compatibles – sinon avec la
décence – du moins avec le droit bourgeois en vigueur.
Il est donc grand temps de soumettre à une
critique méchante et décomplexée ce dangereux veau d’or de la doxa politique
contemporaine : le féminisme. Tout comme Marx a su démasquer et dénoncer
dans les libéraux de 1830 des traîtres à l’idéal émancipateur qui guidait les
libéraux des Lumières, en fournissant par la même occasion une explication
historique à ce retournement, nous voudrions montrer comment, sous la
continuité purement lexicale du mouvement « féministe », une césure
majeure sépare le féminisme minoritaire, contestataire et solidaire – né à la Belle Epoque et mort
intoxiqué dans la récupération marchande de la contre-culture des années 1960 –
du néo-féminisme actuel, devenu une idéologie mainstream à caractère
individualiste, légaliste et ethnocentrique. C’est là une tâche de longue
haleine, qui incombe aux historiens de ce mouvement – une fois qu’ils seront
nés et auront su faire entendre leur voix par-dessus le brouhaha des
hagiologues cooptés.
A titre d’incitation à penser et de modeste
contribution à cette critique en devenir, je me contenterai ici d’attirer
l’attention sur un aspect du problème que je juge central et fort révélateur de
l’évolution évoquée ci-dessus : le rapport du féminisme à la liberté
sexuelle. Et ce, en partant d’une manifestation hautement représentative du
néo-féminisme dans l’Occident du début des années 2010 : les slut-walks
(ou « marches de salopes »).
Forme et fond d’une saloperie
Comme beaucoup d’éléments du nouveau langage
politique caractéristique de cette génération ayant atteint sa majorité légale
au tournant du millénaire, la slut-walk est un happening
« culturellement démocratisé » (comprendre : mis à la portée des
ploucs – en l’occurrence : des plouquesses), un « événement » au
sens donné à ce mot par la galaxie Facebook, c’est-à-dire, dans la perspective
des individus politisés de générations antérieures : une forme culturelle
caractérisée par l’étonnant mélange du festif et du revendicatif. Cette
ambiguïté, en elle-même, fait sens ; elle participe du mouvement général
de dérationalisation de la conscience politique de la bourgeoisie occidentale,
comme caractéristique de cette génération de l’image, progéniture indigne de
ces fils des Lumières qu’étaient encore les bourgeois du XXe siècle,
avec leur presse écrite pleine « d’articles de fond » et leur
approche essentiellement langagière – logique au sens étymologique – et
logocentrée de l’agon politique.
Un commentateur non dénué de finesse (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/21/non-a-la-police-des-consciences-et-des-corps_1621134_3232.html) faisait récemment remarquer que seules quelques
femmes députés osent rompre le silence honteux du consensus droite-gauche
obtenu par le gouvernement français autour de son projet de loi
d’« abolition » de la prostitution ; on ne s’étonne à vrai dire
même plus de ce détail, tant il est désormais évident que ces élus du peuple,
censés, dans l’exercice de leurs fonctions, représenter asexuellement, hors
race et hors âge, la composante du corps électoral qu’est leur circonscription,
se conçoivent désormais avant tout comme des individus soumis – avec toutes
leurs caractéristiques bio-culturelles – à l’attention médiatique, c’est-à-dire
des people qui, en cas d’appartenance au sexe masculin, ne peuvent pas
faire prendre à leur image le risque d’une association avec celle de DSK,
lui-même diabolisé non en raison des millions de gens qu’il a contribué à
appauvrir (souvent à mort) en tant que directeur du FMI (acte a priori
libre de tout conditionnement hormonal), mais de quelques femmes qu’il aurait
prétendument violentées sous l’influence de son érotomanie (un trait
psychologique, voire un état clinique), car le visage éploré de Tristane Banon
« parle » à la génération de l’image, ce qui n’est malheureusement
pas le cas de la comparaison de la structure des balances commerciales
éthiopienne et brésilienne.
Conséquence méthodologique : il y aurait une
coupable naïveté à croire qu’on peut, pour l’interprétation du phénomène social
des slut-walks, se fier aux déclarations – d’ailleurs généralement indigentes
sur le plan conceptuel – des « organisatrices » (comprendre :
des petites abeilles ouvrières chargées de l’intendance) de telles
manifestations. Ces dernières régurgitent généralement une rhétorique
prête-à-diffuser en orbite incertaine autour du thème central du viol, qu’on
« dénonce » comme étant soit insuffisamment puni (qualitativement ou
quantitativement ? – les avis divergent…), soit comme ne faisant pas
l’objet d’une « prise de conscience » assez vive « dans la
société ».
Cependant, la centralité du thème du viol dans ce
« discours d’accompagnement » est loin d’épuiser la signifiance du
phénomène total des slut-walks comme événement social et forme
culturelle (habit) en voie de définition. Divers rituels accessoires de
ces manifestations – volontiers rationalisés par l’idéologie du mouvement sous
les espèces de la « provocation », c’est-à-dire d’un simple
comportement spectaculaire au service du programme politique explicite dudit
mouvement – débordent largement la sphère des moyens et font sens
indépendamment des gloses proposées.
En effet, les slut-walks ne sont que la
manifestation la plus systématique, la plus massive et la mieux rationalisée
d’une tendance pan-occidentale à l’ostentation sexuelle politiquement
motivée : emploi massif de nudité, semi-nudité et de tenues obscènes sur
la voie publique, dans le cadre de manifestations réservées aux femmes (ou aux
hommes homosexuels).
Comme souvent, les nouveaux convertis fournissent
les meilleurs zélotes ; un groupe de néo-féministes ukrainiennes,
notamment (le collectif FEMEN, farouchement opposé à la légalisation de la
prostitution en Ukraine), a réussi à concentrer suffisamment d’attention
médiatique sur ses strip-teases collectifs publics à connotation
politique pour en faire un véritable brand de la culture de masse, qu’il
se charge lui-même d’exporter. Coopté par les réseaux transnationaux du
gauchisme européen, ce groupe est actuellement « en tournée » dans
toute l’Europe, mettant sa plastique « slave » au service de causes
en réalité aussi diverses que la campagne anti-DSK (qui conserve, du fait de
l’épisode new-yorkais, un semblant de continuité avec la thématique du viol) et
les manifestations courageusement organisées par le gauchisme italien contre un
Berlusconi politiquement déjà condamné à mort par « les marchés » (et
qui, à ma connaissance, n’a jamais été soupçonné de viol…). Il y aurait donc
lieu de dire que ces professionnelles ukrainiennes de l’indignation + nudité,
pendant que nombre de leurs compatriotes moins inventives continuent à servir
bien plus discrètement les plaisirs de l’oligarchie occidentale, sont devenues
les escorts officielles du gauchisme européen. En Ukraine même,
peut-être sous l’effet de ce succès international, le topless semble
entre temps être devenu systématique dans l’ensemble des événements
revendicatifs gauchistes et politiquement-corrects auxquels participent
des femmes, de la lutte contre la prostitution jusqu’aux manifestations pour la
libération de la très douteuse Yulia Timochenko.
Cet usage extensif de ce qu’on pourrait appeler la
« nudité hostile », et sa généralisation bien au-delà du mouvement
des slut-walks proprement dit, signifient de toute évidence beaucoup
plus qu’une simple illustration de l’argument selon lequel une apparence
« sexy » de la victime ne devrait pas constituer une circonstance
atténuante en cas de viol.
Le viol du corps comme vol de
marchandise
Néanmoins, la rhétorique explicite, la
rationalisation langagière du phénomène, avec son thème central du viol, mérite
elle aussi une attention soutenue.
Jadis interprété comme une offense sacrilège au
corps social, sous les espèces de la famille, de la belle-famille, de la tribu,
voire – dans une phase tardive encore récemment illustrée par les guerres de
Yougoslavie – de la nation, le viol est aujourd’hui expressément décrit
(notamment dans la littérature libertarienne) comme le vol d’un bien immatériel
assimilable aux services, dans la mesure où beaucoup des collectifs et des
États partisans de cette vision du problème réclament ou mettent en œuvre la
légalisation d’une prostitution moderne, individuelle, idéalement exempte de
bordels et de proxénètes.
Revendication explicite des slut-walks :
même en l’absence de dommages corporels ou de pratiques sadiques
« absentes du répertoire érotique normal » de la victime, le viol
doit être identifié, dénoncé et exemplairement puni. Les réactions féministes à
l’affaire DSK-Diallo ont d’ailleurs confirmé le fait que, sous la fausse ironie
du terme « slut », cette exigence – allant au-delà du libéralisme
encore très pudibond des USA – s’étend au cas des prostituées.
A l’heure même où toutes les opinions bourgeoises
progressistes sont depuis des lustres d’accord pour réclamer une justice sur
mesure, compréhensive et rééducatrice (notamment en matière d’atteinte à la
propriété privée non-sexuelle), on assiste paradoxalement à une revendication
de dé-psychologisation et d’objectivation contractuelle de l’acte sexuel
passif : pour donner satisfaction aux sluts, le juge ne devra tenir
compte ni des sentiments/motivations (amour, désir, tentation, intention de
nuire) du violeur, ni de ceux de la/du violé(e) (amour/appât du gain), mais
uniquement de la « gravité » de l’acte, dont la seule mesure un tant
soit peu objective est la gradation – en dernier ressort commerciale – des
niveaux de normalité/difficulté/rareté des diverses pratiques sexuelles, telle
que la reflète au mieux le « menu » des prostitué(e)s les mieux
achalandé(e)s.
Compte tenu de l’existence, dans un grand nombre
d’États (du monde industriel aussi bien que des pays dominés par des sociétés
prémodernes), de système d’équivalence/substitution entre peines fermes et
compensations financières à la victime, le résultat prévisible de cette
évolution sera l’apparition d’une grille tarifaire punitive, proportionnelle à
la grille tarifaire du marché libre de l’acte sexuel passif, à laquelle elle
ajoutera le surcoût de l’amende punissant le non-respect de la « clause de
consentement » implicite du contrat de prostitution, sur le modèle des
transports en commun ; en s’instituant garant du respect de ce contrat,
l’Etat le promeut au rang de contrat-cadre universel régissant les relations
entre sexualité active et sexualité passive.
Ainsi, à l’instar de la propriété non-foncière dès
avant 1789, la privatisation du sexe est de facto consommée dans
l’Occident actuel, et les bénéficiaires naturels de cette privatisation
(individus – généralement mais pas uniquement – féminins bien côtés sur le
marché de l’acte sexuel passif) réclament avec véhémence l’alignement des
législations en vigueur sur la réalité de cette pratique sociale. Perdants de
cette révolution : ceux des adeptes de l’acte sexuel actif qui
compensaient jusque-là la maigreur de leur pouvoir d’achat monétaire par
diverses formes d’usufruit « ancien régime » de l’acte sexuel passif,
culminant naturellement dans le viol atténué (notamment de prostituées, de
femmes ivres et/ou habillées de façon provocante), mais qui incluent aussi
divers droits de cuissage plus ou moins codifiés institutionnellement (du
bizutage au « harcèlement sexuel sur le lieu de travail »).
Impératif d’exhibition et phobie
du contact
Cependant, cet événement anthropologique que
constitue l’apparition en Occident – peu ou pas réprimée, car assimilée à la
liberté d’expression – d’une nudité collective dans des espaces publics
non-réservés aux nudistes fait sens au-delà de l’argumentaire, somme toute
indigent, de ces « campagnes de prise de conscience » anti-viol.
Là encore, l’analogie des luttes bourgeoises en
faveur du système capitaliste de la propriété non sexuelle est éclairante. Pour
que le triomphe de la marchandise – dont l’utilité, à mesure que le capitalisme
se développe, est de plus en plus symbolique et statutaire – soit complet, il
importe que sa visibilité sociale soit, elle aussi, complète. Ainsi, les codes
vestimentaires et comportementaux d’ancien régime (tenues et codes imposés par
les corporations, états, rangs civils et ecclésiastiques, etc.) neutralisaient
en partie l’efficacité sociale des fortunes issues du nouveau système
économique de facto en place depuis plusieurs siècles dans l’Europe
prérévolutionnaire, et ce n’est pas le moindre « mérite » des
révolutions bourgeoises que d’avoir rendu ces codes facultatifs, voire
illégaux.
L’interdiction du voile islamique dans plusieurs
des pays (France, Belgique) théâtres – au même moment – de beaucoup de slut-walks
n’est donc qu’un aspect complémentaire de ces dernières, précocement mis à
l’ordre du jour des assemblées législatives du fait de la motivation surdéterminante
fournie par la « lutte contre le terrorisme ». Dans une société où
une partie des femmes choisit de mettre son corps à l’abri des regards,
l’univocité sociale de la valeur différentielle de la marchandise-corps
reste imparfaite – pour ne rien dire de la critique implicite (réactionnaire au
sens le plus marxiste du terme) que leur choix adresse au modèle social de la
prostitution généralisée, encore trop récent pour se permettre le luxe de la
tolérance et du relativisme culturel, par ailleurs très largement défendu (en
matière, notamment, de coexistence des cultures dans la vie matérielle
non-sexuelle : alimentation etc.).[7]
Autre point de tangence entre le
« salopisme » et l’anti-islamisme (et plus largement, la théorie du
choc des cultures) de type néoconservateur : le refrain médiatique de
l’immigré/beur/noir violeur. En dépit de statistiques montrant peu de
différences (la déviance sexuelle violente étant, fondamentalement, un
phénomène clinique, on voit d’ailleurs peu de raisons pour qu’un groupe
ethnique en soit plus affecté qu’un autre) la propagande d’extrême-droite et…
le hip-hop trouvent un thème de choix dans cette image d’Epinal en provenance
directe du Ku-Klux Klan. Il n’est d’ailleurs pas question de nier que, dans
l’Occident actuel, une partie des auteurs de délits et crimes sexuels soient
issus de civilisations arabo-musulmanes, ou autres cultures non
« judéo-chrétiennes ».
Le fait que cette disproportion soit largement explicable par la violence
symbolique exercée sur ces jeunes hommes – souvent « victimes » d’une
éduction traditionnelle – par l’étalage de la marchandise sexuelle occidentale
ne semble pas émouvoir les salopes, qui cependant, en tant
qu’Occidentales « de gauche », trouvent généralement scandaleuse la
surreprésentation des minorités visibles dans les populations carcérales ou le
couloir de la mort américain – tant qu’il s’agit de la criminalité liée au
trafic de biens et de substances non-sexuels.
Par ailleurs, l’histoire même de la criminalité
non-sexuelle et de sa répression suggère puissamment que la politique de
tolérance zéro réclamée par les slut-walks en matière de viol ne
débouchera probablement pas sur une diminution du nombre ou de la gravité des
cas, et facilitera au contraire – comme dans le cas des « guerres contre
la drogue » étatsuniennes – le passage du délit au crime, et du viol
non-aggravé à l’assassinat. Néanmoins, ce bilan humainement catastrophique est
un triomphe du combat mené pour la plus grande gloire de la marchandise
sexe : chaque meurtre sexuel, chaque condamnation à mort, à perpétuité ou
à une peine lourde confirme la possession de ces objets de désir – les salopes
elles-mêmes – dans leur statut d’enjeux légitimes d’une lutte à mort – qui,
dans la réalité sociale majoritaire (non-délinquante), prendra naturellement la
forme, économiquement plus rentable, du dating, c'est-à-dire,
objectivement, d’une surconsommation luxueuse statutaire à motivation sexuelle.
Parce que je le vaux bien
Autre leitmotiv du slut-talk, largement
précédé par une longue transmission dans le discours du féminisme mainstream :
« je ne m’habille pas sexy pour attirer les hommes, mais pour me sentir
bien dans mon corps ». En dépit de l’ironie facile qu’inspire cette
aspiration asexuelle à « se sentir bien » dans un corps en en
soulignant justement tous les attributs sexuels secondaires, on aurait tort de
sous-estimer la sincérité désarmante de cette affirmation : l’euphorie
exhibitionniste à laquelle se résume actuellement une grande partie de la
sociabilité occidentale n’est autre que l’intériorisation de la liberté de
la marchandise.
Tant que les circuits de la production et de la
consommation restent locaux, traditionnels, anciens, prévisibles et
relativement fermés, le capitalisme n’est pas vraiment fonctionnel, et n’atteint
que difficilement son but essentiel : l’accumulation de la plus-value.
Semblablement, une coquetterie d’ancien régime, rehaussant un tant soit peu le
produit sexuel passif sur un marché relativement fermé (sexualité limitée par
une matrimonialité elle-même restreinte par diverses formes d’endogamie et
d’exogamie orientée), pouvait tout au plus assurer à celle qui la pratiquait
l’équivalent humain d’un avantage reproductif dans la course au mariage le plus
rapide avec le prétendant le plus désirable, etc. C’est bien peu en comparaison
des multiples avantages non-sexuels (de l’invitation à dîner à la carrière
médiatique ou politique, en passant par la promotion professionnelle[9])
que peuvent, après la révolution slut, tirer de leurs appâts – et ce
bien souvent sans coucher – des individus bien côtés sur le marché de
l’acte sexuel passif, lequel, comme tout marché de consommation dans un
capitalisme mûr, devient très vite un marché fantasmatique, sur lequel la
plus-value est totalement disproportionnée à la valeur de production ou
d’usage.
D’où aussi les distances implicitement et
antiphrastiquement prises par les « salopes » avec la prostitution
tarifée, essentiellement prolétarienne, telle qu’elle se manifeste typiquement
en Occident en-dehors de l’oligarchie : les putes vieillissantes,
vulgaires, grasses et fanées, qui vendent au prix du marché des prestations
reposant sur l’effort et le savoir-faire sexuel, au lieu de tirer comme les salopes
les intérêts d’un « capital séduction » largement fantasmatique.
Ce que célèbrent ces « femmes libérées »
dans la possibilité – devenant naturellement très vite nécessité – de se
promener en minijupe « pour elles-mêmes », c’est donc tout simplement
l’adéquation euphorique de leur personnalité au patrimoine socio-économique
constitué par un fessier ferme et bien proportionné, comparable aux joies
réputées tout aussi innocentes que procure la possession d’iphones, de voitures
et de montres de luxe, et plus généralement la consommation de prestige. Nul
homme ne ressent le besoin d’expliquer pourquoi il possède une voiture capable
de rouler à 250km/h dans un pays limitant la vitesse sur autoroute à 120km/h,
et notamment de préciser qu’il ne le fait pas « pour attirer les
femmes », en dépit d’une corrélation assez évidente – et ce, parce que
l’identification du dasein à la propriété ostentatoire est depuis belle
lurette une évidence première de notre habitus social, à la différence
de la marchandisation des attributs de la sexualité, qui se heurte encore
parfois, par endroits, à des résistances culturelles.
Le féminisme contemporain comme
fascisme sexuel
Cependant, l’hypocrisie même du slut-talk
montre bien à quel point il est, comme le capitalisme lui-même, profondément
ambigu, car transitoire ; l’usage paradoxalement moralisant de
l’antiphrase est aussi profondément contradictoire : si la propriété et le
commerce du corps désirable sont profondément légitimes, alors la prostitution
l’est aussi, sous toutes ses formes dites consensuelles, tarifées ou non,
fantasmées ou non. Oui, mais voilà : dans cette dimension existentielle
structurellement inadaptée au mouvement naturel de concentration monopolistique
des moyens de production[10],
l’essor du capitalisme se heurte pour ainsi dire d’entrée de jeu à la loi de
baisse tendancielle du taux de profit.
Plus exactement, la demande étant structurellement
stable et l’innovation technologique à peu près inexistante, l’acte sexuel,
plutôt qu’aux biens de consommation produits par l’industrie, est, dans une
société traditionnelle, comparable aux produits extractifs de luxe disponibles
en quantité limitée, par exemple les truffes. Dans un contexte de prostitution
généralisée, comme sur un marché agroalimentaire d’après l’apparition de
l’arbre à truffes, son taux de profit tend vite vers zéro – c’est-à-dire vers
l’utopie réalisable d’une société de la (quasi-)gratuité sexuelle. Il devient
ainsi facile de comprendre comment, dans les couches favorisées du prolétariat
occidental urbain (lower middle class) des années 1960, on a
simultanément assisté à une généralisation de la vénalité informelle[11]
et à la concrétisation approximative et sporadique de l’utopie sexuelle sous la
forme de communautés plus ou moins organisées pratiquant de façon plus ou moins
revendiquée et plus ou moins étanche le sexe facile. Du point de vue
économique, les « perdantes » de cette évolution sont naturellement
ces femmes désirables qui, au lieu de pouvoir faire fructifier leur capital
sexuel sur un marché matrimonial en pleine décomposition, ont dû travailler
pour vivre – évolution à laquelle le système s’opposait alors d’autant moins
qu’il était en manque de main d’œuvre.
C’est pourquoi les bénéficiaires d’un marché
sexuel dominé par l’offre ont paradoxalement tout intérêt à entraver cette
évolution mécanique vers la gratuité, en entourant leur commerce d’obstacles de
nature réglementaire : condamnation de la tarification explicite
(ie : de la prostitution de type classique) au nom de la
« dignité », réduction de la fréquence des transactions au moyen de
la dénonciation de la promiscuité sexuelle[12],
etc.. Les valeurs culturelles évoquées à l’appui de ces revendications
réactionnaires, enracinées dans les stratégies matrimoniales des paysanneries
sédentaires malthusiennes et de la bourgeoisie rentière néo-féodale, sont naturellement
caduques dans le contexte du capitalisme mûr : à quoi bon la monogamie,
dans l’univers du salariat généralisé et de la famille recomposable ? Que
signifient des mots comme « vertu » ou « dignité » à
l’heure de la pornographie, de la contraception et du petting ? La
trajectoire de ces valeurs d’origine préindustrielle, ressuscitées hors sol
sous forme d’idéologies au service d’intérêts créés par la civilisation
industrielle, rappelle à s’y méprendre celle de la « terre », du
« sang » et de la « communauté » dans le discours fasciste,
au service de régimes avant tout attentifs à défendre la propriété privée et la
plus-value industrielle du « péril rouge ».
Je considère par conséquent que le concept de fascisme
sexuel serait particulièrement apte à caractériser le féminisme mainstream
du troisième tiers du XXe siècle, débouchant sur le salopisme
actuel.
Ses origines apparentes se trouvent certes dans le
féminisme progressiste d’avant-guerre, souvent étroitement associé au mouvement
syndical/ouvrier, et qui, outre ses revendications d’ordre civique (droit de
vote, etc., dans le prolongement des révolutions bourgeoises du XIXe
siècle), était l’allié objectif de la révolution sexuelle, en réclamant le
droit au divorce, à la contraception etc. – revendications concrètes, à la
hauteur des temps, et qui ont par conséquent généralement débouché sur des
réformes sociales effectives.
Mais, une fois ces réformes acquises (au moins de
facto) dans la majeure partie du monde occidental, le féminisme, se survivant
à lui-même, devient à la fois de plus en plus autonome – pour finalement
constituer l’une des nombreuses sectes catégorielles gauchistes de la polical
correctness –, de plus en plus discursif et de plus en plus
moralisateur : dénonçant par exemple les différentiels de salaires
observables entre les sexes (aujourd’hui largement dus à des choix
d’orientation professionnelle non-performants conditionnés par les vieux
réflexes du parasitisme féminin), il cherche avant tout à y voir une
discrimination patronale due au caractère très largement masculin du patronat,
comme s’il existait un « intérêt de sexe » (comparable à l’intérêt de
classe) des hommes dans leur ensemble, susceptible de l’emporter sur l’intérêt
économique individuel et d’oblitérer, par exemple, les avantages économiques
réels de la main d’œuvre féminine (plus souple, moins conflictuelle, plus
fidèle, moins exposée à l’alcoolisme, etc.) observés dans divers domaines. Par
conséquent, plutôt que d’essayer de remédier culturellement au problème – par
exemple en poussant les jeunes filles vers les emplois à forte valeur ajoutée,
préalable nécessaire à l’apparition d’une paternité domestique –, le fascisme
sexuel se tourne vers l’Etat pour lui exiger ces nouveaux numerus clausus
que sont les quotas de femmes, dont l’application contreproductive débouche la
plupart du temps sur un renforcement des préjugés machistes des hommes,
favorisant lui-même la radicalisation du féminisme.
D’un point de vue sociologique et marxiste, on
pourrait facilement reprocher à l’analyse ci-dessus un côté idéaliste ; et
le fait est qu’en illustrant le virage gauchiste et (donc !)
néoconservateur qui mène au féminisme mainstream actuel, on n’explique
pas pour autant ledit virage – on prend même le risque de laisser les esprits
les plus faibles l’assimiler à une sorte de « manifestation du mal dans le
monde », sur le modèle des genèses irrationnelles de l’hitlérisme dont
notre époque est si friande.
Or l’origine de ce virage, enraciné dans les
caractéristiques de la transition générationnelle opérée au sein du personnel
féministe au tournant des années 1960-80, est tout sauf mystérieuse ou éthérée.
Le féminisme historique ayant de facto donné aux femmes la possibilité
(certes sous-exploitée encore) d’occuper tous les emplois, y compris ceux
exigeant le plus d’intelligence, de finesse, d’endurance et/ou de courage, les
femmes particulièrement douées qui, une génération plus tôt, étaient encore
« contraintes au féminisme » par une frustrante exclusion, ont
aujourd’hui bien mieux à faire que d’agiter des pancartes et de confier leurs
angoisses à la blogosphère : elles sont médecins spécialistes, pilotes,
PDG, inspecteurs des finances, etc. Mais leur réussite ne rend que plus
inconfortable le statut de nombreuses petites bourgeoises propulsées dans la
« vie intellectuelle » par le principe démagogique de la
scolarisation supérieure généralisée, mais qui ont rarement profité de leur
séjour prolongé sur les bancs des facultés (de psycho, socio, lettres,
journalisme…) pour développer des talents présentant la moindre utilité
sociale, et sont donc de facto menacées par ces avatars modernes de la
prolétarisation que sont Pôle Emploi, l’intérim, le samsara des stages non
payés (par exemple dans l’édition), etc. Athées et déchristianisées (ou
déjudaïsées), elle adoptent l’habitus malthusien de l’enfant tardif ou
absent, d’autant plus facilement que leur pendant sociologique masculin est de
moins en moins souvent disposé à accepter les termes d’un contrat matrimonial
implicite qui lui assigne toutes les responsabilités de ses pères et
pratiquement aucune de leurs prérogatives ; elle vivent donc dans un dating
chronique qui reproduit dans leur vie privée l’inconsistance et la pauvreté de
leur socialisation professionnelle.
Ces dernières ont donc, comme toute petite
bourgeoisie menacée de déclassement, vocation à faire la révolution, et
certaines – bien trop rares – s’emploient effectivement à la faire, comme leurs
camarades de sexe masculin, dans la solidarité asexuée du combat
internationaliste, anti-impérialiste, socialiste : saluons leur énergie et
leur dévouement.
Les autres, cependant, le discours
droit-de-l’hommiste et la rhétorique victimaire ayant depuis longtemps éradiqué
les germes de la critique révolutionnaire dans leur environnement intellectuel,
sont pour la plupart condamnées à tourner en rond dans le cercle des
diabolisations successives jusqu’à ne plus apercevoir, de l’univers tout
entier, comme tous les adeptes de la religion PC, que leur nombril
victimisable, dont elles pourront – à l’exemple de Michelle Obama – faire un
sujet de thèse.
A vrai dire, il suffit d’un coup d’œil sur la
qualité rédactionnelle des documents générés par le néo-féminisme pour
comprendre qu’il constitue une sorte de voiture-balai de l’émancipation féminine.
Tout comme il n’est pas nécessaire d’être Dumézil pour défiler en uniforme sous
des symboles aryens, l’adoption du credo néo-féministe, la pratique de sa
rhétorique victimaire/émotionnelle et de ses rites extralinguistiques (dont les
slut-walks) ne réclament guère de véritables connaissances juridiques
(le jusnaturalisme PC les remplace avantageusement), linguistiques (la plupart
des ouvrages de gender studies sont écrits directement en anglais, ou
traduits), historiques ou philosophiques. Comme le fascisme historique stricto
sensu, le fascisme sexuel tire donc un bénéfice contre-révolutionnaire de
la nécessité sociale d’occuper et de sociabiliser des oisifs en perte de
repères – à ceci près qu’il s’agit dans son cas, au lieu de soldats démobilisés
et d’ouvriers au chômage, d’une génération de femmes (auto)condamnée à une
stérilité durable ou définitive par la société du dating, des Russian
brides et du tourisme sexuel. Loin de chercher, comme les petits beurs
affolés par leur exhibitionnisme à la sortie d’une discothèque, à les violer,
les hommes réellement responsables de leur détresse – petits bourgeois
socialement et générationnellement proches d’elles, leurs maris potentiels –
n’ont tout simplement pas besoin d’elles au-delà des menues aventures du dating.
***
Confronté à l’effrayante hypocrisie du féminisme
actuel – qui cherche dans l’antiphrase un paravent à sa conquête bien réelle
d’une vénalité généralisée, mais différentielle – on est assez naturellement
tenté de lui opposer – comme c’est souvent le cas aujourd’hui dans le monde
islamique – une attitude réactionnaire. Pourtant, à considérer les alternatives
qu’il serait possible de proposer au modèle socio-sexuel défendu par le slut-talk,
on comprend vite qu’au sein d’un système capitaliste, elles sont aussi peu
réalisables que les utopies économiques des socialistes utopistes du XIXe
siècle. Pour l’Occident et les cultures aspirées par sa spirale nihiliste, il
n’y a pas de retour en arrière : le destin de la modernité doit
s’accomplir.
De ce fait, face à cette diversion oligarchique
majeure qu’est aujourd’hui le féminisme, l’angle d’attaque le plus propice
pourrait, au contraire, être de confronter systématiquement la réalité
profondément petite-bourgeoise de l’habitus social (et sexuel) réel des
néo-féministes – vivant pour la plupart dans l’esclavage accepté du salariat et
dans le dating ou, à partir d’un certain âge, dans la comédie monogame
possessive, intermittente et stérile aujourd’hui connue sous le nom de
« couple » – à l’idéal de liberté sociale et sexuelle réelle
(c’est-à-dire aussi d’autonomie active et de créativité) défendu par les
véritables féministes de jadis, comme la grande anarchiste Emma Goldman, dont
l’activisme n’était pas mesquinement borné à la « cause des femmes »,
qui, au lieu de réclamer plus d’incarcérations, critiquait le système carcéral,
et qui a eu le bon goût de s’opposer aux guerres de l’impérialisme, au lieu de
les justifier au nom de pseudo-luttes civilisationnelles recouvrant habilement
de leur préservatif superfin les soubresauts morbides du pétrodollar.